A qui s’adresse le livre de jeunesse ?

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A qui s’adresse le livre de jeunesse ? Adultes, jeunes adultes, prescripteurs… quels sont les publics du livre pour enfant ? Lors de la table ronde du 16 avril 2011, organisée par l’association Supédit, Anne Clerc, rédactrice en chef de la revue Lecture Jeune, Xavier d’Almeida, directeur de collection chez Pocket Jeunesse et Timothée de Fombelle, romancier et dramaturge, partagent leurs points de vues.

 

Table ronde organisée par l’association Supédit (bibliothèque Buffon) le 16 avril 2011. Ce compte rendu a été réalisé par les membres de l’association Supédit. 

Médiatrices Hélène Gadé et Marieke Mille, étudiantes en Master 1 Commercialisation du livre, Université Paris XIII

Intervenants Anne Clerc, rédactrice en chef du magazine trimestriel Lecture Jeune Xavier d’Almeida, directeur de collection chez Pocket Jeunesse Timothée de Fombelle, romancier et dramaturge, auteur chez Gallimard Jeunesse de Tobie Lolness et Vango

 
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QU’EST-CE QUE LA LITTÉRATURE JEUNESSE ?

La littérature jeunesse est la seule qui se définie par le public qu’elle vise, de par l’énonciation de l’identité de son lectorat : les jeunes. Derrière ce libellé plutôt vaste, on se demande quel est réellement le public de cette littérature : qui sont les lecteurs de littérature jeunesse ?

 

Genèse d’un genre transversal

Comme le souligne Anne Clerc, le phénomène des livres jeunesse qui plaisent aux lecteurs adultes n’est pas nouveau. Il est apparu dès les années 1970 et 1980 dans les pays anglo-saxons et aux États-Unis. Il est simplement devenu plus vivace aux yeux du public et des professionnels avec la saga Harry Potter, publiée par Gallimard Jeunesse en France à partir de 1998 : 25 millions d’exemplaires ont été écoulés dans l’Hexagone… Harry Potter a eu le mérite de mettre la puce à l’oreille à de nombreux éditeurs présents sur ce secteur avec la création de nombreuses collections. Mais le succès phénoménal de la série en a aussi amené d’autres à disparaître. Dans ce secteur, on trouve beaucoup de traductions, comme ce fut d’ailleurs le cas avec les ouvrages de J. K. Rowling. Le premier tome de la série a d’abord été publié dans une perspective purement juvénile, visant un public d’enfants. Puis, après le succès intergénérationnel des premiers opus, une réflexion transversale (mêlant les perspectives marketing et éditoriale notamment) a été menée pour ne pas enfermer le lectorat concerné.
 
 

LA LITTÉRATURE « JEUNES ADULTES » SUR LE TERRAIN

Le rayon young adults en librairie

Le marché anglo-saxon a clairement identifié cette population lectrice sous le terme young adults, présent depuis longtemps dans les rayonnages des librairies anglaises et américaines. Cette notion demeure pourtant floue, et l’est d’autant plus dans les librairies françaises où il n’existe pas de rayon portant ce libellé. Il n’existe d’ailleurs pas de moyen terme entre les rayons jeunesse et le reste de la littérature visant un public adulte. Or, pour un adolescent, chercher un livre dans un rayon jeunesse a quelque chose d’infantilisant… Cependant, la dénomination « jeunes adultes » est aujourd’hui présente sur Internet, certes de manière encore embryonnaire.
 

Du point de vue de l’auteur

Le premier opus du diptyque Tobie Lolness de Timothée de Fombelle paraît en 2006 chez Gallimard Jeunesse. Or, l’auteur avait également envoyé le titre à la collection « Blanche » de Gallimard, celle pour les romans adultes. C’est donc en jeunesse que le manuscrit de Timothée de Fombelle trouve un accueil favorable, cette identification lui prodiguant une liberté de ton et de création inespérée. Écrire un roman libellé adulte est en effet vecteur de pressions multiples : celle de la critique ou encore celle des tables des librairies germanopratines. Le passage de l’écriture théâtrale (genre premier de l’auteur) à celle se destinant aux enfants a été libérateur à tous points de vue : le poids culturel du roman jeunesse est bien moindre que celui du « vénérable » genre littéraire dans son acception générale, à savoir celui pour adultes.
  
 

LA PRESCRIPTION DU LIVRE JEUNESSE

Le rôle du médiateur du livre

Il existe une certaine injustice dans le fait que certains livres estampillés « jeunesse » ne plaisent qu’aux prescripteurs et d’autres exclusivement aux enfants… ce qui parfois vaut un certain mépris de la part des adultes pour les ouvrages alors concernés. Cependant, le travail de lecture et de médiation du livre réalisé par les prescripteurs que sont le bibliothécaire, le libraire, l’enseignant, le journaliste ou le parent et sans compter les autres professionnels du livre, est incontestablement une des formes les plus développées du lectorat actuel de livres pour enfants. Le prescripteur ne serait-il pas finalement le plus gros lecteur de littérature jeunesse ?
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Promouvoir et recommander
On peut aussi se pencher sur les divers moyens de prescription de la littérature « jeunes adultes ». Internet est omniprésent dans la promotion du genre bien particulier de la bit-lit, la littérature de vampire (to bite = mordre, en anglais). Les romans d’anticipation, très présents dans les préoccupations des jeunes et des adultes, en bénéficient aussi et remportent ainsi de plus en plus de succès : la dystopie est en effet le nouveau genre à la mode autant chez les éditeurs que chez les lecteurs qui en raffolent. Ce type de promotion ancrée dans la mouvance numérique est adaptée aux jeunes lecteurs et est aujourd’hui bien insérée dans le paysage promotionnel avec notamment des blogueurs-stars, des sites et réseaux sociaux extrêmement fréquentés, etc. 
 
 

PROCESSUS ÉDITORIAUX

Du point de vue de l’auteur

L’originalité du genre « jeunes adultes » — bien que bénéficiant d’une terminologie encore peu reconnue — « est sa propension à réinventer les codes, à faire jouer la diversité » nous rapporte Anne Clerc. Ainsi, Timothée de Fombelle ne se sent inscrit « dans aucune chapelle et préfère sentir l’air du temps », en s’intéressant davantage aux formes narratives, comme par exemple avec Vango, résultat d’une véritable recherche en ce sens (le second tome sortira en octobre, le diptyque constituera au total 400 pages… on est bien loin des livres courts souvent destinés aux plus jeunes). Ainsi, Tobie Lolness touche un public très large et de différents pays. La chance de cette saga a été de paraître à la bonne époque : le thème de la protection de l’environnement commençait à percer dans la littérature, et Arthur et les Minimoys de Luc Besson mettait aussi en scène des personnages miniatures, mais sur un tout autre ton que le livre de Timothée de Fombelle. Un projet de film serait d’ailleurs en cours pour Tobie Lolness.
 

Du point de vue de l’éditeur

Chez Pocket Jeunesse, Xavier D’Almeida rapporte qu’ils fonctionnent résolument par coups de coeur et non par obligation d’adhérer à une mode, en achetant par exemple un titre bit-lit ou un autre sur tel thème en vogue (que ce soit les dragons ou les anges…). « On ne se dit jamais qu’avec tel titre, une mode sera lancée ». Commander un ouvrage à un auteur est une pratique fréquente aux États-Unis, avec des ateliers d’écriture dont les lauréats gagnent des contrats et une renommée idoine. Mais les commandes demeurent rares en France. Pour ouvrir le lectorat d’un titre et ne pas l’enfermer dans la catégorie « jeunesse », une réflexion de fond est menée, sur le graphisme notamment, qui se veut résolument crossover, ni enfantin, ni austère, avec un aspect moderne qui plaît à tout le monde, et surtout aux jeunes filles et aux femmes, lectrices privilégiées de nombreux genres, comme l’a montré le succès phénoménal de Twilight. La couverture se révèle donc primordiale dans ce genre, et les prescripteurs la prennent très souvent en compte. Cette prépondérance du visuel est aussi révélatrice de notre société de l’image.
 
 

UN LECTORAT DÉCULPABILISÉ

Les adultes sont désormais sans conteste déculpabilisés à l’idée de lire des livres initialement estampillés « jeunesse », précise Xavier d’Almeida. La question de laisser ou non le logo de Pocket jeunesse s’est d’ailleurs posée à un moment. La solution a été de le relooker de manière sobre, sans couleur, pour les titres édités pour un public « jeunes adultes », que le mot « jeunesse » aurait pu rebuter. Cette littérature « passerelle », comme le rappelle Anne Clerc, pourrait également permettre d’orienter un public peu habitué à fréquenter les bibliothèques, voire à lire, vers d’autres genres et d’autres catégories d’âge. On l’a vu avec le phénomène corollaire à Twilight : les lecteurs de la saga se sont rués, comme son héroïne, vers Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë. De même, dans les forums de lecteurs d’ouvrages pour jeunes adultes, les auteurs de littérature les plus cités sont des auteurs classiques. A contrario, le passage des livres adultes en jeunesse est aussi possible, et la pratique est ancienne : Les Trois Mousquetaires de Dumas ou encore L’Île au trésor de Stevenson sont deux exemples parmi tant d’autres. Ce processus relève d’une dimension patrimoniale : le public visé ne fait alors que s’élargir, augmentant ainsi le nombre de lecteurs potentiels.
 
 

CONCEPTION ET RÉCEPTION DES LIVRES « PASSERELLE »

Environnement juridique

La loi du 16 juillet 1949 pose les jalons de ce que peut dire ou non, en théorie, la littérature jeunesse :
« Sont assujetties aux prescriptions de la présente loi toutes les publications périodiques ou non qui, par leur caractère, leur présentation ou leur objet, apparaissent comme principalement destinées aux enfants et adolescents. Les publications visées à l’article 1er ne doivent comporter aucune illustration, aucun récit, aucune chronique, aucune rubrique, aucune insertion présentant sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche ou tous actes qualifiés crimes ou délits ou de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse, ou à inspirer ou entretenir des préjugés ethniques. Elles ne doivent comporter aucune publicité ou annonce pour des publications de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse. »
Cette loi est aujourd’hui impossible à appliquer à la lettre en tant que telle, mais les éditeurs possèdent tout de même des repères intrinsèques et s’interdisent de publier certains textes qu’ils jugent contraires à leurs principes. Il existe aussi une autocensure de la part de l’auteur, car il possède ses propres critères d’écriture et de composition. Mais il faut savoir qu’en France, il y a beaucoup moins de limites qu’aux États-Unis. En revanche, la France n’a pas été épargnée par le phénomène des projets de films à outrance qui imposent un titre chez un éditeur : les livres sont souvent envoyés avec des projets d’adaptation cinématographique comme argument… alors que le contenu textuel est pauvre. De plus, 95 % de ces projets n’aboutissent pas. « On fait des livres avant tout, et pas des scénarios en puissance », défend Xavier d’Almeida.
  

Environnement promotionnel

La relation entre l’auteur et son lectorat dépend de plusieurs paramètres, mais le principal en littérature « jeunes adultes » est sa présence ou non sur Internet. Le phénomène des énormes tournées en librairies est principalement américain, vu le maillage très important des points de vente dans le pays. En France, le phénomène (venu des américains) des fanfictions permet aux fans d’inventer la suite de leurs sagas préférées en s’appropriant l’imaginaire et l’univers de l’auteur. Il existerait ainsi une rupture entre la littérature jeunesse en général et les circuits promotionnels traditionnels en France, à savoir la presse grand public ou spécialisée… d’où la présence de Lecture Jeune pour se faire l’écho d’un genre ne bénéficiant pas des grâces médiatiques habituelles. Mais ce manque d’engouement de la part de la presse est aussi lié au public concerné : les adolescents s’expriment davantage sur le web. Outre la polémique créée par François Busnel qui avait descendu le genre en tribune, les rares fois où la presse généraliste s’empare de la littérature jeunesse dans des articles critiques, c’est pour en dire du bien tant les places dans les colonnes des pages « Culture » valent chères. Et, dénote Timothée de Fombelle, les journalistes des médias généralistes ont alors l’impression de « s’être encanaillés en parlant de littérature jeunesse ».
  

Environnement éditorial

Comme tous les autres secteurs, la littérature jeunesse n’échappe pas au phénomène de surproduction.
 Les éditeurs jeunesse se voient imposer, comme leurs confrères de littérature adultes, un certain nombre de titres à publier par an. Le secteur de la jeunesse ne fait pas oublier pour autant que l’édition est aujourd’hui avant tout une industrie. Mais la quantité de titres présents sur le marché pourrait avoir un effet bénéfique : la possibilité de trouver la perle rare pour le lecteur. Et Internet est, encore une fois, un bon moyen de faire le tri, à travers notamment le filtre des sites prescripteurs et autres blogs influents dans le milieu. La durée de vie des livres jeunesse est souvent supérieure à celle de la littérature adulte, car elle bénéficie souvent de l’effet de « série ». Quant à l’intéraction entre le phénomène du livre numérique et de la littérature pour « jeunes adultes », Xavier d’Almeida n’y croit pas, car selon lui les techniques de l’ePub (livre numérique enrichi) ne constitue pas un apport décisif pour le genre. Il serait davantage intéressant à expérimenter dans le domaine du documentaire jeunesse, et beaucoup d’éditeurs, notamment Gallimard Jeunesse, s’y illustrent de manière concluante.
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