Bédéphilie ou bédéphagie ?

Enquête sur la lecture de bandes dessinées chez les jeunes

Christophe Evans a mené une étude sur la lecture de bande dessinée. Dans cet article, il se penche plus particulièrement sur les pratiques des jeunes et leurs évolutions.

Quels sont les taux et les volumes de lecture de bandes dessinées des jeunes ? Cette activité a-t-elle progressé chez les filles ? Où vont précisément les préférences des lecteurs aujourd’hui et quels sont leurs circuits d’acquisition privilégiés ? Une vaste enquête nationale réalisée en 2011 permet de lever en partie le voile sur toutes ces questions(1)Christophe Evans, Françoise Gaudet, La lecture de bandes dessinées, Culture études, 2012-2, Ministère de la Culture et de la Communication (l’enquête porte sur un échantillon de 4500 personnes âgées de 11 ans et +).. Nous nous intéresserons ici plus particulièrement à la population des 11-20 ans, laquelle, comme on pouvait s’y attendre, semble très concernée par la « pratique » des bandes dessinées : possession, lecture, activités associées, etc. On verra toutefois aussi que ce lectorat fait preuve d’un investissement plus limité que prévu dans la BD, voire moins important que celui des jeunes générations précédentes.

 

Bédéphiles, oui, bédéphages, non

Bande dessinée et jeunesse font bon ménage. On compte en effet 94% de lecteurs chez les 11-12 ans, 85% chez les 13-14 ans et pas moins de 58% encore chez les 15-16 ans. Pour les 17-20 ans le taux de pratique devient toutefois déjà minoritaire puisqu’il passe à 41% (la moyenne pour les 21-54 ans se situant à 29%). On entend ici par « lecteurs de bandes dessinées » des personnes qui déclarent avoir lu au moins une BD au cours de l’année, quel que soit le support (imprimé ou numérique), ce qui ne témoigne pas nécessairement d’une relation intense avec cet univers culturel. On observe plus significativement que 66% des 11-12 ans disent lire dix BD ou plus au cours de l’année, 62% des 13-14 ans et …seulement 33% des 15-16 ans (un tiers d’entre eux, alors qu’ils étaient près de six sur dix à affirmer lire des BD dans l’année). Dans un autre registre, tout aussi significatif, 51% des 11-12 ans déclarent lire des BD régulièrement tout au long de l’année (une personne sur deux), 44% des 13-14 ans (moins d’une personne sur deux) ; enfin 43% des 11-12 ans répondent qu’ils sont attachés à la lecture des bandes dessinées au point que cette activité leur manquerait beaucoup s’ils en étaient privés six mois durant, contre seulement 10% des 15-16 ans. Si la BD est très présente comme on le voit dans les pratiques de culture et de loisir des jeunes (92% des 11-12 ans en possèdent en propre sous forme imprimée, 86% des 13-14 ans et 77% des 15-16 ans ; une personne sur cinq chez les 11-16 ans en possède 50 et +), elle ne semble pas faire l’objet d’un surinvestissement massif. L’image d’une jeunesse bédéphile et bédéphage ne correspond en fait qu’à une partie des préadolescents.

 

Les garçons toujours plus que les filles dans un paysage de baisse générale

L’enquête permet de confirmer aussi que les garçons sont tendanciellement plus lecteurs de bandes dessinées que les filles, quels que soient les âges. Ils sont de surcroît plus investis dans la pratique, le taux de garçons déclarant lire dix BD et plus dans l’année étant systématiquement plus élevé que celui des filles, en particulier à la préadolescence. On ne peut toutefois pas conclure pour autant que la BD est une activité spécifiquement masculine. Les taux de pratique féminins sont en effet très élevés avant l’âge de 15 ans et les filles font preuve par ailleurs d’une connaissance proche et même parfois supérieure à celle des garçons en ce qui concerne certains personnages emblématiques : 35 % des jeunes femmes âgées de 11 à 20 ans déclarent connaître Les pieds Nickelés contre 45 % des jeunes hommes ; 55 % connaissent Blake et Mortimer contre 61 % des jeunes hommes ; 27 % connaissent Agrippine pour 18 % des jeunes hommes ; pas moins de huit sur dix d’entre elles (autant que les jeunes hommes…) connaissent Naruto.

Si l’on insère notre enquête sur la lecture des bandes dessinées dans une série statistique qui prend pour balises les enquêtes Pratiques culturelles des Français conduites en 1989, 1997 et 2008, on s’aperçoit que, pour l’ensemble de la population des personnes âgées de 15 ans et + (limite d’âge fixée par l’enquête PCF), il n’y a pas eu de réduction de l’écart entre hommes et femmes en matière de lecture de BD. On observe également que cette pratique est en baisse régulière dans la société française (41 % de lecteurs parmi les 15 ans et + en 1989, 24 % en 2011, soit une baisse de 40 %), et que l’érosion est très forte notamment parmi les 15-24 ans (voir le graphique). Il convient donc de reformuler le constat énoncé plus haut : les jeunes de 15 à 24 ans sont plus lecteurs de BD que les classes d’âge plus élevées mais ils le sont moins que les générations précédentes à leur âge. Si les taux de pratique ont reculé de 25 points chez les 15-19 ans de 1989 à 2011, ils ont baissé de près de 29 points chez les 20-24 ans (près de 50 % de lecteurs en moins) et il faut sans doute voir là l’effet de la concurrence exercée par les écrans (ordinateurs et jeux vidéos) et les nouveaux médias (réseaux sociaux numériques, sites de partage de vidéo, etc.). Le temps de loisir n’est pas extensible à l’infini et, bien qu’appréciée, la BD fait sans doute les frais d’arbitrages au sein d’une génération pour laquelle l’image animée prime sur l’image fixe. On rappellera pour conclure sur ce point que ces constats portent sur la population des 15 ans et +. Les comparaisons effectuées avec les enquêtes du DEPS sur des individus âgés de 11 à 17 ans suggèrent pour leur part qu’il n’y a pas de recul de la pratique de lecture de BD chez les 11-14 ans, du moins pas pour le moment(2)Sylvie Octobre (dir.), L’enfance des loisirs, DEPS/Ministère de la culture et de la communication, 2010..

 

Evolution des pratiques de lecture de BD par tranches d’âge: Comparaisons enquêtes Pratiques culturelles des Français 1989/1997/2008 (PCF) et TMO-Régions 2011 (TMO)

Evolution pratiques lecture BD_Evans 151

 

Le manga un peu moins que les comics

Les genres de BD les plus lus par les jeunes sont, dans l’ordre, les albums traditionnels (BD franco-belge et européennes ; dans le questionnaire étaient proposés à titre d’illustration : Lou, Kid Paddle, Lanfeust, Titeuf, Lucky Luke, XIII), les comics et BD américaines (SpiderMan, Hellboy, Les Simpson, Snoopy, Calvin & Hobbes), suivis des mangas et des BD asiatiques (Naruto, Dragon Ball, Death Note, Tezuka). La présence des albums traditionnels à la première place de ce classement n’est pas étonnante, dans un pays où les albums d’Astérix et Obélix, de Tintin ou de Lucky Luke sont depuis longtemps des références transgénérationnelles incontournables. La surprise, en revanche, vient des comics qui volent la seconde place aux mangas qui ont tant fait couler d’encre. Les intitulés englobants des catégories (« albums traditionnels », « comics et bandes dessinées américaines ») ont peut-être influencé les résultats. Il faut toutefois reconnaître que pour les jeunes publics − lecteurs ou non lecteurs de BD − les catégories « manga » et « comics » sont des marqueurs identitaires : ceux qui les ont désignées à l’enquêteur ont pris position. Comme on le voit dans le tableau ci-dessous, le différentiel entre filles et garçons est, ici aussi, assez marqué, du moins pour les comics et les mangas, et en particulier pour les tranches d’âges les plus jeunes. Une quatrième catégorie était par ailleurs également proposée aux jeunes répondants, celle des « Journaux d’humour et de bandes dessinées (Picsou, Lanfeust Mag, Fluide glacial, L’Echo des Savanes) ». Ici aussi les taux de lecture sont relativement élevés puisque six enfants sur dix âgés de 11 à 12 ans déclarent en lire au moins une fois dans l’année et quatre préadolescents sur dix âgés de 13 à 14 ans. Enfin, l’enquête confirme à nouveau que l’engagement dans la lecture de BD tend souvent à aller de pair avec l’engagement dans la lecture de livres : on ne compte que 6 % de non lecteurs de livres parmi les lecteurs de BD âgés de 11 à 20 ans alors qu’ils sont 43 % parmi les non lecteurs de BD, soit sept fois plus. Il faut préciser toutefois que si 29% des jeunes de 11 à 20 ans ayant lu vingt BD et + déclarent avoir lu également dix livres et + (contre 16% seulement de ceux qui ont lu une à neuf BD), pas moins de 70% des jeunes âgés de 11 à 20 ans ayant lu une à neuf ou même dix à dix-neuf BD (soit la majeure partie d’entre eux) n’ont lu pour leur part que un à neuf livres. Il existe donc bien une relation statistique positive entre engagement dans la BD et engagement dans la lecture de livres hors BD (tout aussi vraie pour les lecteurs de mangas), mais celle-ci n’est ni mécanique, ni généralisée.

 

Taux de lecture par type de BD chez les filles et les garçons en fonction de l’âge (ensemble de la population)

Taux lecture BD_Evans 151

 

Circuits d’approvisionnement : sur place prioritairement, en ligne marginalement

Les 11-14 ans sont plus nombreux que les adultes à déclarer acheter des bandes dessinées au moins une fois dans l’année : ils sont près de sept sur dix alors que les 21-54 ans sont six sur dix à affirmer le faire. Opportunistes, ils ont par ailleurs recours à tous les canaux d’accès puisqu’ils empruntent également en nombre à des personnes extérieures au foyer (six préados sur dix), et qu’ils lisent sur place et empruntent volontiers en bibliothèque municipale (à nouveau six sur dix des 11-14 ans, mais aussi quatre sur dix des 15-16 ans et un sur cinq des 17-20 ans). Les institutions du livre, privées ou publiques, jouent donc un rôle relativement important pour l’accès des jeunes à la BD, en particulier pour les préadolescents. L’avis et l’expertise des médiateurs institutionnels (libraires, bibliothécaires) comptent pourtant très peu au moment du choix : seuls 3 % des 15-20 ans déclarent ainsi y avoir recours(3)La question n’était pas posée aux 11-14 ans.. La lecture de BD numérique − légale ou non − n’est pas autant répandue qu’on pourrait le penser chez les jeunes. Elle est pratiquée par 15% des 11-20 ans en moyenne, plus fréquente chez les 13-14 ans (un sur cinq) et surtout chez les 17-20 ans très connectés (un sur quatre). L’achat en ligne ne concerne pour sa part qu’un acheteur de BD sur dix en moyenne chez l’ensemble des 11-20 ans. Marginales également, deux activités juvéniles associées à la lecture des BD méritent toutefois d’être signalées : la création de BD en amateur (un jeune sur cinq âgé de 15 à 20 ans), et le cosplay (se déguiser en personnage de manga, un jeune sur cinq âgé de 17 à 20 ans).

On trouvera des développements plus approfondis sur la lecture et le rapport aux bandes dessinées des jeunes et des adultes dans un ouvrage collectif numérique gratuit qui compilera une série de retraitements statistiques effectués sur l’enquête TMO 2011(4)Benoît Berthou (dir.), La bande dessinée : quelle culture, quelle lecture ?, Bpi/OpenEdtion.org, 2015, http://books.openedition.org/bibpompidou/1671?lang=fr.. Il est par ailleurs impératif de compléter l’ensemble des données quantitatives descriptives présentées brièvement ici par des analyses compréhensives reposant sur des données qualitatives (notamment des entretiens approfondis)(5) Christine Détrez et Olivier Vanhée, Les mangados, lire des mangas à l’adolescence, Editions de la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou, 2011.. Au vu des indicateurs exposés dans cet article qui témoignent d’une baisse généralisée de la pratique de lecture des bandes dessinées en France, on peut enfin se dire qu’il convient sans doute de continuer à rendre visible, à valoriser et à légitimer la bande dessinée dans l’ensemble des institutions du livre, école et université comprises (ce que tente actuellement la Bpi avec son salon graphique(6)Ouvert en janvier 2013, le salon graphique de la Bpi propose 3000 titres (albums, comics, manga et romans graphiques) mis à disposition du public (ndlr).). Il faut également tenter de mettre en place des formes de médiations − sur place et à distance − qui soient plus efficaces : la politique de l’offre ne suffit pas à elle seule.

 
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Christophe Evans

Sociologue, responsable du service Études et recherche de la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou, Christophe Evans est maître de conférences associé à l’enssib. Il a dirigé l’ouvrage Lectures et lecteurs à l’heure d’Internet paru aux Editions du Cercle de la Librairie en 2011.

Par Christophe Evans, article paru dans la revue Lecture Jeune n° 151 (septembre 2014).

References   [ + ]

1. Christophe Evans, Françoise Gaudet, La lecture de bandes dessinées, Culture études, 2012-2, Ministère de la Culture et de la Communication (l’enquête porte sur un échantillon de 4500 personnes âgées de 11 ans et +).
2. Sylvie Octobre (dir.), L’enfance des loisirs, DEPS/Ministère de la culture et de la communication, 2010.
3. La question n’était pas posée aux 11-14 ans.
4. Benoît Berthou (dir.), La bande dessinée : quelle culture, quelle lecture ?, Bpi/OpenEdtion.org, 2015, http://books.openedition.org/bibpompidou/1671?lang=fr.
5. Christine Détrez et Olivier Vanhée, Les mangados, lire des mangas à l’adolescence, Editions de la Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou, 2011.
6. Ouvert en janvier 2013, le salon graphique de la Bpi propose 3000 titres (albums, comics, manga et romans graphiques) mis à disposition du public (ndlr).

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