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Choisir c’est renoncer

Pour Soazig Le Bail, éditrice des romans chez Thierry Magnier, la majeure partie du travail d’un éditeur consiste à refuser des textes. Dans cet entretien, elle présente les critères qui guident ses choix sans omettre ses limites et ses tabous. Elle témoigne également de sa perception du champ éditorial du roman pour adolescent et de la frilosité ambiante qui amène à s’interroger sur la publication de certains romans.

Marieke Mille : Comment le catalogue des romans s’est-il construit chez Thierry Magnier ?

Soazig Le Bail : La ligne éditoriale s’est bâtie « contre » plutôt que « pour » ; en opposition avec les livres que Thierry Magnier et moi n’aimions pas, avec les clichés, les bons sentiments et l’impression qu’une partie des ouvrages de littérature jeunesse étaient des livres à vertu et à visée pédagogique. La volonté d’éducation trop prégnante qu’on sentait dans certains ouvrages, quand même présente dans beaucoup de titres français, me chiffonnait. On ne parlait que rarement de l’écriture, de littérature, en fait. J’avais envie d’éditer des titres qui me surprennent. Dans toutes les maisons, les éditeurs construisent un catalogue qui leur ressemble, c’est la raison pour laquelle les lignes éditoriales diffèrent. Quand quelqu’un quitte une maison, la collection change. On publie ce qu’on aime, ce qui résonne en nous. Avec Thierry Magnier, qui me soutient et qui est d’accord avec moi sur ce point, nous voulions éditer des livres qui n’endorment pas mais qui réveillent, qui laissent des traces, qui transforment le lecteur et l’accompagnent une fois terminés. Nous sommes aussi partis du constat – même si j’aimerais bien que ce ne soit pas le cas – que tous les livres ne sont pas destinés à tout le monde. La tentation de s’adresser au plus grand nombre, le consensus obligent à des concessions. Nous souhaitions que nos livres rencontrent des lecteurs qui les aimeraient particulièrement. J’avais l’impression qu’une offre plus large était moins qualitative. C’est la théorie, mais cela m’anime encore.

MM : Les choix éditoriaux ont-ils alors été guidés par une ligne directrice à l’encontre de la visée pédagogique que vous souhaitiez abolir ?

SLB : Non. Je ne suis pas allée du tout du côté de l’heroic fantasy, par exemple, qui peut sembler moins didactique. D’abord ce n’est pas ce que je préfère et il y avait des collections déjà très installées. En outre, à part Pullman, et Harry Potter qui a ouvert des portes, j’ai eu la sensation très forte, par la suite, de lire sans surprise. On pourrait penser que la fantasy est moins moraliste, mais ce n’est pas vrai. La politique éditoriale d’un éditeur, la majeure partie de son travail, ne se voit pas. Elle repose sur les textes qu’il refuse, comment il les refuse et pourquoi il les refuse. Dans ce que je publie, comme en tant que lectrice adulte, j’ai un goût éclectique qui se retrouve dans les titres que j’ai le souci d’offrir au lectorat même si je n’y pense pas souvent. Je me situe très clairement du côté de la proposition plutôt que de la demande.

MM : Pourtant le fait que les livres s’adressent à des adolescents implique des présupposés. Sur quels critères vous appuyez-vous pour sélectionner les ouvrages ?

SLB : Je ne suis pas sûre, mais j’ai l’impression que ne pas être en surplomb, mais plutôt à côté du lecteur, différencie la littérature adulte de la littérature jeunesse. Ce qui m’agace beaucoup dans le discours sur les romans, notamment celui de la critique, c’est qu’il aborde très peu l’écriture et la forme mais toujours les thèmes, ce qui se passe dans le livre plutôt que comment il est écrit, alors que le travail sur l’écriture, sur la structure et sur la construction, est fondamental.

Soazig le Bail

Soazig Le Bail

Soazig Le Bail a commencé à travailler dans l’édition en corrigeant les livres. Elle a ensuite été responsable de la collection « Castor Poche » quelques années, avant de partager sa vie professionnelle entre l’édition et l’organisation d’événements autour du livre durant dix ans. Elle a aussi animé un comité de lecture « littérature ado » à la BDIV (Bibliothèque Départementale de d’Ille-et-Vilaine). Elle est directrice littéraire des éditions Thierry Magnier depuis 2001.

quote-02-02-02Avec Thierry Magnier, qui me soutient et qui est d’accord avec moi sur ce point, nous voulions éditer des livres qui n’endorment pas mais qui réveillent, qui laissent des traces, qui transforment le lecteur et l’accompagnent une fois terminés.

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Retrouvez notre n°155 (Auto)censure

MM : Vous fixez-vous des limites ?

SLB : Oui, surement. La grosse majorité des textes refusés le sont à cause d’une écriture médiocre, une sensation de déjà-vu, de saturation. Ce sont des produits types qui exploitent les clichés. Il est assez rare que je refuse un texte que je n’arrive pas à lire parce qu’il est insoutenable − même s’il en existe. Parmi les manuscrits que je reçois, il m’est arrivé d’être ébranlée par un texte que je trouvais nauséabond. Un auteur de titres pour les adultes avait écrit pour la jeunesse l’histoire d’une jeune fille de 13-14 ans qui racontait à un adulte ses exploits sexuels avec précision. Je n’avais pas pu le lire jusqu’au bout et j’avais trouvé étrange qu’un adulte mette en scène une relation aussi perverse avec autant de jubilation. C’est ma limite personnelle. Même pour les adultes, je ne publierai pas et je ne lirai pas ce type de texte. L’intrusion de l’adulte dans la sexualité adolescente me dérange, je la trouve répugnante. On entend souvent qu’il n’y a pas de tabous, mais, si, il y a d’abord les nôtres. Avant même de penser à la réception du livre, nos propres limites s’imposent. La mienne, c’est la complaisance pour la violence. Quand je sens qu’il y a une exultation un peu tordue, je m’interroge sur la publication.

MM : Daniel Delbrassine relève aussi le pessimisme comme un tabou majeur(1)Voir : « La censure, une exception française », p. 4-10 , qu’en pensez-vous ?

SLB : Je le constate. Je reçois extrêmement peu souvent des romans qui se terminent mal, ce que je déplore. J’essaie souvent de faire, non pas que le livre se termine bien, mais qu’il ne se termine pas, que le lecteur ait le choix de la fin. Derrière les éditeurs et les critiques, il y a des adultes qui ont envie de protéger les jeunes et qui oublient comment ils ont été et comme la noirceur ne nous impressionnait pas quand nous étions enfant. L’adulte a du mal à assumer de transmettre une vision du monde qui ne donne pas l’espoir de grandir. Je vais publier un livre norvégien, De la part du diable(2) Aina Basso, à paraître en octobre 2015., qui se termine très mal. Ce récit croisé de deux adolescentes est plus soutenable parce qu’il s’agit d’un roman historique. Mettre en scène des personnages qui vivent des horreurs dans un temps que nous n’avons pas connu plutôt que dans l’époque contemporaine est beaucoup plus accepté. L’une des deux héroïnes finit brulée vive, accusée de sorcellerie. C’est un tabou, chaque fois qu’on en parle avec des auteurs, eux-mêmes n’arrivent pas à écrire de telles fins. Christophe Léon n’a peur de rien. Dans Silence on irradie(3) Thierry Magnier, 2009., tous les personnages meurent à la fin, puisqu’ils sont restés à côté de la centrale nucléaire qui a explosé. Il l’a écrit et je l’ai publié avant Fukushima. Quand on l’a reçu, je m’étais dit qu’on aurait du mal à le vendre et finalement, près de 10000 exemplaires se sont écoulés. Pourtant, il est d’une noirceur considérable. J’aime mieux une bonne fin bien noire qu’une fin faussement joyeuse qui apporte une sorte de rédemption alors que tout le roman a été dans la noirceur.

quote-02-02-02Avant même de penser à la réception du livre, nos propres limites s’imposent. La mienne, c’est la complaisance pour la violence. Quand je sens qu’il y a une exultation un peu tordue, je m’interroge sur la publication.

MM : Comment le champ éditorial a-t-il évolué par rapport aux tabous ?

SLB : Je pense qu’on régresse, même chez Thierry Magnier. Les livres les plus sombres que nous avons publiés ne se sont pas du tout vendus. Comme souvent, ils étaient de coûteuses traductions du norvégien. Je m’interroge maintenant avant de publier ce type de romans. Nous sommes justement en train de réfléchir à une traduction avec Thierry Magnier. Un collègue éditeur a acheté le roman, l’a fait traduire et, en le lisant, s’est dit qu’il ne pouvait pas le publier parce qu’il était trop dérangeant. Il nous a transmis le texte. C’est tout à fait pour notre catalogue, c’est un excellent roman, très bien traduit, mais on ne le vendra pas. Alors que faire ? Nous ne sommes pas subventionnés par l’Etat français pour faire des livres sans lecteurs.

MM : Les livres ne se sont pas vendus faute de soutien des médiateurs ou faute de lecteurs ?

SLB : Je ne sais pas, mais comment les romans arrivent-ils jusqu’aux adolescents ? Quand vous en parlez aux libraires ou aux bibliothécaires, ils ne veulent pas les conseiller par crainte de devoir rendre des comptes aux parents. Je travaille chez Thierry Magnier depuis quatorze ans. Il y a dix ans, nous ne nous posions pas cette question ; nous publiions quand même ces titres. Nous choisissions les livres sur la qualité, l’originalité et l’écriture, et nous foncions. Maintenant, nous sommes plus prudents et nous nous interrogeons beaucoup plus. Je parle pour notre maison mais je ne pense pas être la seule. L’époque est frileuse.

MM : La transgression est-elle toujours présente ?

SLB : Les adolescents d’aujourd’hui sont les petits frères de ceux d’avant, dans les mêmes désirs de transgression. Je parle à peine du lectorat parce que je pense qu’il est toujours sensible à la qualité et à la sincérité. Il peut être choqué et dérangé mais est-ce un mal ? Les jeunes peuvent être ébranlés par un ouvrage mais je pense que le livre n’arrive pas beaucoup jusqu’à eux. Les bibliothécaires vous disent que les titres plus difficiles – par leur thème ou par leur exigence – ne sortent jamais en bibliothèque, les enfants spontanément, préfèrent aller vers ce qu’ils connaissent. Un livre dont on a parlé comme Hunger Games sort et les titres que je publie qui sont plus confidentiels ne sortent pas, mais je reviens à ce que je disais, peut-être que nous publions des romans moins consensuels.

Entretien avec Soizig le Bail, propos recueillis et mis en forme par Marieke Mille, article paru dans la revue Lecture Jeune n° 155 (automne 2015)

References   [ + ]

1. Voir : « La censure, une exception française », p. 4-10
2. Aina Basso, à paraître en octobre 2015.
3. Thierry Magnier, 2009.

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