Comment les amateurs parlent-ils de cinéma sur le web ?

Avec Dominique Pasquier et Tomas Legon, Valérie Beaudouin est l’auteur de Moi je lui donne 5/5(1)Dominique Pasquier, Valérie Beaudouin, Tomas Legon, Moi, je lui donne 5/5. La critique amateur en ligne, Presse des Mines, 2014., qui analyse des critiques postées par des amateurs sur un site de cinéma. Elle revient avec Sonia de Leusse-Le Guillou sur quelques facettes de cette enquête qui montre que plus un amateur écrit, plus ses critiques reprennent les normes des professionnels, dans cet univers numérique en fait très hiérarchisé. 

Sonia de Leusse-Le Guillou : Quel était l’objet de l’étude que vous avez publiée dans Moi je lui donne 5/5(2)Moi, je lui donne 5/5. La critique amateur en ligne, op cit. ?

Valérie Beaudoin : Avec Dominique Pasquier, nous avons analysé 40 000 critiques d’amateurs de cinéma sur le site Viv@films pour caractériser leur format d’écriture et comment les amateurs se positionnent par rapport aux critiques de la presse. Or, on voit du côté des amateurs une maîtrise de l’écriture de plus en plus forte, qui fait qu’une activité autrefois réservée à une petite élite est mobilisé par des publics de plus en plus importants. On peut distinguer la manière de sélectionner les films des professionnels, qui ont tendance à couvrir de manière un peu plus globale le champ, alors que les critiques amateur reproduisent assez bien les hits-parades, les niveaux d’entrée au cinéma. Les films les plus vus sont les plus commentés. Ensuite, les choix des genres sont différents : certains, que l’on appelait autrefois les genres mineurs – la comédie, l’action, la science-fiction – sont plus commentés par les amateurs, qui, en revanche, ne s’intéressent pas aux documentaires et portent moins leur attention sur les drames et les comédies dramatiques.

 

SLG : Comment qualifiez-vous les critiques que vous avez pu observer ?

VB : Le point le plus important de notre travail était de montrer qu’il y a deux manières radicalement différentes de faire de la critique chez les amateurs : une partie des critiques sont sur le mode émotionnel et de la recommandation : « j’ai aimé ce film et je vous le recommande », l’autre moitié des critiques empruntent le modèle de la critique professionnelle plus classique en donnant des arguments, en justifiant leur choix et la note qu’ils donnent, en s’appuyant sur les caractéristiques du film. Ces deux postures sont très éloignées l’une de l’autre, la première étant complètement absente de la critique professionnelle.

 

SLG : Les critiques donnent-elles lieu à des mises en scène de soi ?

VB : La plateforme avait proposé à certaines époques, un espace personnel pour les différents critiques de cinéma, mais ces espaces ont été fermés. Lorsque chacun avait son propre espace, il était possible d’exprimer ses goûts, ses passions, de faire une véritable présentation de soi. Tandis que dans la version existante lors de notre enquête, la critique était associée à un pseudo sans lieu d’expression de soi, comme il peut exister sur un blog. La plateforme a supprimé ces espaces qu’elle considérait sans doute comme non pertinents, non rentables par rapport à son modèle économique. C’est, au départ, une façon d’attirer les contributeurs en leur offrant un espace d’expression d’eux-mêmes, qui devient inutile une fois que la communauté est assez grande. Sur Viv@films, les critiques sont synthétisées par une note moyenne. La plateforme n’accorde pas beaucoup d’importance à cette critique amateur, ce qui nous a surpris.

 

SLG : Vous dites dans votre livre qu’il n’y a pas d’opposition réelle entre critique amateur et professionnelle, vous parlez d’un brouillage des frontières, et plus intéressant d’un continuum avec des différences qui concerneraient davantage le niveau d’investissement, la façon de faire des critiques que le statut entre amateurs et professionnels.

VB : En effet, coexistent au sein de la critique des amateurs, des formats extrêmement hétérogènes. Il y aura beaucoup plus de critiques émotionnelles pour des comédies que pour des films dramatiques ou des documentaires. Les formes d’engagement, d’implication dans la pratique, sont très diverses au sein du monde des amateurs : on a un continuum qui va des novices publiant une seule fois une petite critique guidée par l’émotion à un noyau d’habitués qui commentent tous les films qu’ils ont vus. Certains ont produit une centaine voir 200 critiques par an avec des formats d’écriture beaucoup plus proche du monde professionnel.

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Valérie Beaudouin

Valérie Beaudouin est chercheuse en sciences sociales à Telecom ParisTech. Ses travaux interrogent les mutations liées au numérique dans les pratiques culturelles et la sociabilité, en explorant l’émergence de nouvelles formes d’écriture et de lecture, et étudient le rôle des technologies de l’information comme outils pour les sciences sociales (Digital Humanities). Ses dernières recherches portent sur l’organisation sociale des auteurs sur le Web, sur la critique de cinéma amateur sur les plateformes du Web, avec Dominique Pasquier, et sur le travail des amateurs autour de la mémoire de la Grande Guerre dans le cadre d’un projet du Labex Les passés dans le présent.

quote-02-02-02On voit bien que certains critiques construisent un parcours professionnel.

SLG : Dans ce dernier cas, qu’est-ce qui, à part l’aspect financier, différencie la critique professionnelle de celle de ces experts-amateurs qui publient autant ?

VB : La frontière est très ténue. La plateforme est aussi un lieu de formation qui pourrait permettre de basculer dans le monde de la critique traditionnelle : on voit bien que certains critiques construisent un parcours professionnel. Inversement, certains amateurs avaient été repérés comme ayant déjà des blogs très visibles, donc des positions proches du monde professionnel.

 

SLG : C’est ce qui vous fait dire qu’on cherche moins à faire aller au cinéma ou à faire voir un film qu’on critique ou qu’on a apprécié qu’à apprendre à parler du film ?

VB : Exactement oui.

 

SLG : Donc ces plateformes sont finalement des lieux de transmission des normes plutôt que des lieux d’une nouvelle forme de critiques émergente ou que des lieux de création ?

VB : Oui, tout à fait. On pouvait imaginer qu’on allait voir émerger une nouvelle manière de parler des films mais ceux qui sont les plus actifs adoptent les codes de la critique professionnelle.

 

SLG : Y a-t-il une production de critique alternative ?

VB : Le seul élément un peu alternatif est l’existence d’un public qui accorde beaucoup d’importance aux genres de la science-fiction, du thriller, du film d’action, et qui utilise les codes de la critique professionnelle pour parler de films en général dénigrés ou peu considérés par cette même critique. Ce sont des lieux qui permettent de revaloriser des genres non exploités par la critique traditionnelle.

Moi je lui donne 5/5, Valérie Beaudouin

quote-02-02-02Le recours de la critique à un mode argumentatif est vraiment une nécessité pour que les critiques soient utiles

SLG : Ces espaces leur redonnent une forme de légitimité…

VB : A propos des critiques émotionnelles, l’échange sur ce mode-là ne passe pas en dehors des réseaux sociaux proches. Si un inconnu dit qu’il a adoré un film et le recommande, ce ne sera pas pertinent pour le lecteur, sauf si c’est un de ses proches avec qui il partage des goûts, une même expérience vécue. Donc, finalement, le recours de la critique à un mode argumentatif est vraiment une nécessité pour que les critiques soient utiles.

 

Sonia de Leusse-Le Guillou : Les lecteurs des critiques amateurs se contraignent-ils mutuellement, dessinent-ils un horizon d’attente ?

Valérie Beaudoin : Ils apprennent ensemble à écrire et développent un style commun. Ils apprennent collectivement comment on parle d’un film, en se lisant les uns les autres, en réagissant à leurs critiques. On sent, même s’ils ne font pas référence à des critiques antérieures, que les habitués de la plateforme lisent la production des autres, par exemple, si des thèmes sont débattus.
Bibliographie

Valérie Beaudouin et Dominique Pasquier, « Les formes de l’exercice critique », RESET [En ligne], 5 | 2016, http://reset.revues.org/684.

Valérie Beaudouin et Dominique Pasquier, Forms of contribution and contributors’ profiles : An automated textual analysis of amateur on line film critics, 2016.

Dominique Pasquier, Valérie Beaudouin, Tomas Legon, Moi, je lui donne 5/5. La critique amateur en ligne, Presse des Mines, 2014.

Valérie Beaudouin et Dominique Pasquier, « Organisation et hiérarchisation des mondes de la critique amateur cinéphile ». Réseaux vol. 32 (n°183), p. 123–160, 2014.

Valérie Beaudouin, « Comment se constituent les genres à l’ère du texte numérique ? », in Driss Ablali, Sémir Badir, & Dominique Ducard (Eds.), Documents, textes, oeuvres. Perpectives sémiotiques, p. 153–166, Presses Universitaires de Rennes, 2014.

Olivier Fournout, Valérie Beaudouin et Estelle Ferrarese, « De l’utopie numérique à la pratique : le cas de l’annotation collaborative de films ». Communication & Langages n°180, p. 95–120, 2014.

Valérie Beaudouin, « Trajectoires et réseau des écrivains sur le Web. Construction de la notoriété et du marché », Réseaux vol. 30 (n° 175), p. 107–144, 2012.

 

References   [ + ]

1. Dominique Pasquier, Valérie Beaudouin, Tomas Legon, Moi, je lui donne 5/5. La critique amateur en ligne, Presse des Mines, 2014.
2. Moi, je lui donne 5/5. La critique amateur en ligne, op cit.

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