Des albums pour les adolescents ?

 » L’album est un genre d’une formidable inventivité plastique et narrative. Les artistes se sont emparés de cet espace de création et y ont réinvesti des techniques et des conceptions multiples, semblant faire fi au passage des classifications d’âge. On peut repérer dans cette production nombre d’ œuvres qui, de par leur thématique, leur écriture, leurs références, ne s’adressent pas aux plus petits et sont à même de toucher un public d’adolescents. Il reste qu’en bibliothèque, ces ouvrages circulent très peu et qu’ils ne trouvent leurs lecteurs que grâce à des mises en avant inventives. En 1993 déjà, la revue Lecture Jeune posait la question des albums et des adolescents du point de vue de l’édition et de la création. Nous avons souhaité poursuivre cette réflexion en interrogeant plus directement la réception de ces ouvrages : Quels sont les freins à leur découverte ? Que peuvent y trouver de jeunes lecteurs ? Comment favoriser l’entrée dans le rapport complexe du texte et de l’image ? « 

Petit bleu et petit jauneVagues persistances, réminiscences floues… Les images de notre enfance sont jetées aux oubliettes dès l’adolescence installée. Elles sont alors relayées par les images animées du cinéma ou celles, interactives, des jeux vidéos, les images séquentielles de la bande-dessinée, voire par les images fixes de la peinture ou de la photographie… Mais point ou peu de ces images qui se succèdent au fil des pages des livres que l’on nous a lus et que nous lirons peut-être à un enfant, un jour… Mais tout cela est si loin…

Pourtant, retrouver la couverture de Petit-Bleu et Petit-Jaune, ou bien celle des Trois Brigands… Et de Max et les Maximonstres déclenche quelques fulgurances et réanime à coup sûr des émotions enfouies.

Max et les MaximonstresElles nous ont parlé ces images. Mais qu’en ferions-nous désormais ? Car notre parcours de lecture nous conduit du livre d’images au livre « de textes ». Un lecteur accompli et sérieux lit des livres sans images.

Parfois, certaines d’entre elles, bousculant nos sens, les ont déréglés en vue d’une expérience artistique féconde, s’adressant aux tréfonds de notre imaginaire, elles ont fonctionné comme de puissants opérateurs de rêverie. De telles merveilles ont été rendues possibles grâce au travail acharné de quelques éditeurs qui, au cours de ces cinquante dernières années, ont contribué à sortir l’image du rôle servile qu’on lui assignait vis-à-vis du texte et à trouver de nouvelles voies aussi bien esthétiques qu’expressives pour l’album contemporain. De tels engagements permirent à l’illustration de devenir l’image, à l’histoire de devenir le texte et, ce faisant, au livre pour enfants de devenir la littérature pour la jeunesse.

 

Champ éditorial

A l’heure actuelle, l’album pour la jeunesse profite pleinement de ces avancées et révèle toute son aptitude à étonner. Donnant à contempler une grande diversité, de l’album sans texte au récit illustré (le cadre de cet article, j’étendrais la prise en compte de l’album aux frontières du livre illustré. Pour une définition plus précise de l’album voir Lire l’album, de Sophie Van der Linden) , une multitude de formats, une explosion de couleurs et de textures, un recours à des techniques de plus en plus variées, les images et les mises en forme de ces livres atteignent aujourd’hui une grande qualité plastique. Quant aux textes, l’ampleur des thèmes, des questionnements existentiels à la poésie du quotidien, est celle de l’universalité de la littérature. Loin d’un fade recours à des schémas narratifs galvaudés, loin de l’infantilisation et de la fonctionnalité, une part croissante de ces albums montre une capacité à retenir l’attention, à mobiliser l’intelligence ou à interpeller l’imaginaire.

C’est pourquoi ces albums méritent de quitter leur splendide isolement. Lire l’album à l’adolescence est-il inconcevable ? Ces enfants de la « vidéo sphère » – pour reprendre les termes de Régis Debray que Jean Perrot utilise pour décrire les phénomènes littéraires qui en découlent dans l’édition jeunesse (Jeux et enjeux du livre d’enfance et de jeunesse, Le Cercle de la librairie, 1999) – multipliant les écrans, jonglant avec les médias, évoluant avec une étonnante aisance dans notre société de l’image, n’ont certainement aucune raison de bouder un support qui pourrait faire varier cette approche de l’image et leur proposer des modes de lecture dont ils ont peut-être perdu la pratique.

Les éditeurs ne ménagent pourtant pas leurs efforts et il faut reconnaître qu’ils gagnent progressivement un succès d’estime auprès des jeunes. Car ils n’ont de cesse de renouveler l’éventail des thèmes traités, de s’ouvrir à la diversité des faits culturels contemporains et de développer des modes d’expression qui dynamisent les récits.

 

Des albums pour adolescents ?

Rien ne sert de rechercher des palliatifs au roman. Les albums aux textes longs, ardus, ne sont pas nécessairement les meilleurs ni les mieux illustrés. C’est plutôt dans les relations plurielles qu’entretiennent le texte et les images, dans leur manière de combiner leur puissance et leurs impuissances propres, que se noue le véritable intérêt de lecture. Au-delà du plaisir immédiat que procurent ces associations, la lecture d’un album est une opération complexe. Elle exige la compréhension simultanée de deux codes très différents, ainsi que le déchiffrage de leurs différents modes d’articulation au sein du support et se réalise bien loin d’une simple progression linéaire dans le récit. Ce type de lecture requiert le suivi intuitif de liens subtils, le repérage et l’interprétation des interstices dans lesquels se nouent des significations complémentaires, et ceci dans des types de récits en image éminemment variés, qui appellent une constante réévaluation des habitudes de lecture.

Le Prince bégayantOn pourra d’abord proposer aux adolescents des albums qui leur semblent prioritairement adressés, en raison du genre, du thème traité ou bien du style des images. L’œuvre de François Place est maintenant bien connue et il n’est pas ici nécessairement besoin de revenir sur l’ampleur de cette œuvre ni sur sa force d’attractivité auprès du public adolescent. Je soulignerais toutefois que le dernier album paru à ce jour, Le Prince bégayant – s’il se rapproche plus dans sa mise en page de l’album pour enfants que Les Derniers Géants ou L’Atlas des géographes d’Orbae – propose une remarquable articulation entre un texte poétique très sensible et de superbes illustrations en pleine page, qui se succèdent dans d’intéressantes variations pour raconter l’histoire d’un jeune prince poussé à la violence par complexe et dont l’amour offre la perspective d’un avenir apaisé et prometteur. L’album s’ouvre sur l’expression juste d’un mal-être universel : « Parfois on préférerait ne pas être né / Ou alors seulement / Pour se laisser vivre / Juste manger boire dormir / Sous les étoiles / Comme un animal ».

A bien y regarder, nombreux sont les auteurs-illustrateurs dont les styles graphiques ou les narrations s’adressent aux jeunes. Les albums de François Roca et Fred Bernard plongent avec évidence dans des univers fantastiques, des récits d’aventures ou de science-fiction qui leur sont familiers. Nul doute que les lecteurs apprécient également la grande virtuosité plastique des illustrations, s’appuyant sur un remarquable usage de la lumière et s’inscrivant entre peinture, bande dessinée et cinéma. Chez Albin Michel, on repère d’ailleurs des albums explorant des genres appréciés des adolescents, on pense au récent Frankenstein illustré par Christian Cailleaux ou à La Souris de M. Grimaud de Franck et Devin Asch.

La liste est loin d’être exhaustive, mais il est évident qu’Olivier BessonNicolas Bianco-LevrinStéphane BlanquetNicole ClavelouxRémi CourgeonLudovic DebeurmeJohn Howe, Roberto InnocentiGeorges LemoineBéatrice PonceletSaraPeter SisChris Van Alsburg, ont publié, dans des styles, certes fort différents, des albums que le public adolescent peut reconnaître comme sien.

De manière de plus en plus évidente et assumée, des éditeurs proposent des collections adressées à ce public. Le catalogue des éditions du Seuil Jeunesse, présente ainsi une section « à partir de 11 ans » composée d’albums dont les auteurs (Henri Cueco) et les sujets (la rencontre amoureuse dans Si proche, si loin de Jimmy Liao l’introspection d’une jeune femme dans J’y arrive pas d’Emmanuelle Houdard), le traitement graphique (l’univers stylisé d’Etrange Emily de Cosmic Debris) peuvent concerner un lectorat collégien et même lycéen. Thierry Magnier, éditeur pour la jeunesse, a quant à lui créé en 2001 une collection de « livres d’images » qui se distingue des autres publications par le nombre de pages (jusqu’à 208), les sujets développés ou la difficulté de lecture et dont les adolescents peuvent tout à fait s’emparer. Plus récemment, la création du département jeunesse des éditions Bréal a fait naître des albums dont les thèmes (la bagarre, la circoncision, l’amour …) et le traitement (humour noir pour Sfar, absurde pour Parrondo…) les éloignent du public enfantin sans pour autant les faire correspondre aux goûts des adultes. Des albums rigoureusement pour adolescents donc.
Ailleurs, des titres de Passage PiétonsEsperluèteMemo, La Compagnie Créative (avec le magnifique L’Île d’Armin Greder ) ne seront certainement pas délaissés. De manière moins attendue, on pourra parier sur la capacité, pour certains albums, à capter le public jeune. Indéniablement, l’humour d’un Jean Gourounas (Wadaï ), d’un José Parrondo (Le Rendez-vous ), d’un Bruno Heitz (Mon père a arrêté de fumer, d’un Benoît Jacques (Titi nounours et la sousoupe au pilipili), d’une Lauren Child (Hubert Horace Gontran Lambert de Ville-Adam), d’une Victoria Chess (Un si beau bal) ou d’un Gilles Bachelet (Mon chat le plus bête du monde) rencontrent le sens aigu de l’absurde ou de la parodie chez les adolescents. On peut aussi tenter le style graphique contemporain de Jean Lecointre ou de Marion Bataille, la proximité avec le carnet ou le journal intime d’un Philippe Barbeau, l’écriture forte et âpre d’un Rascal, l’univers singulier et foisonnant d’Hélène Riff, le tendre minimalisme de Mariko Kikuta 

Loin des évidences

Et puis, il faudra accompagner d’autres ouvrages qui ne s’imposent pas immédiatement, voire rebutent car ils présentent le « désavantage » certain de s’adresser a priori à un public enfantin. Ce sera alors le plaisir d’être surpris par ce que l’on aurait considéré comme des livres naïfs ou convenus et de découvrir des références identifiables, des jeux de langues savoureux qui motiveront de fécondes explorations.
Les « classiques » de l’album dont l’univers référencé, dense, accueille une pluralité de lectures, est alors vivement recommandé. La liste, non exhaustive, est bien connue : Tomi UngererMaurice SendakQuentin BlakeAnthony BrowneClaude PontiYvan PommauxWolf ErlbruchDavid WiesnerBaladeArrivés là, on pourra tenter les livres exclusivement composés d’images, pour ceux « qui ne savent même pas lire » peut-on les entendre dire… A savoir les albums sans textes, comme ceux de Mandana Sadat (le superbe Mon lion), de Betty Bone (voir Balade et son environnement urbain), d’Antoine Guillopé (en particulier Loup noir pour ses fortes références cinématographiques), d’Anne Brouillard (l’inégalable L’Orage), conduisent pourtant à des mises en relation d’éléments iconiques, par-delà une chronologie et une successivité des pages. De telles lectures permettent de mieux comprendre la manière dont une image fonctionne et nous communique ses messages. Elles enseignent comment échapper à la passivité des « consommateurs d’images ».
Territoires inconnus
Mais c’est certainement aux frontières des genres que l’on fera les plus fructueuses découvertes, en profitant de la volonté d’ouverture éditoriale concernant la classification par genre ou par âge, particulièrement visible depuis une quinzaine d’années.
La collection « Toutazimute » des éditions du Rouergue (créée par Olivier Douzou) se trouve explicitement axée sur le travail plastique et refuse toute distinction d’âge ou de public : « La collection est avant tout un espace d’expression réservé aux illustrateurs. La parole est à l’image ! Celle qui s’adresse au public le plus large et qui n’a souvent sa place que dans la presse ou la communication ». Plus tard, en 2002, à L’Ampoule, aux côtés de Christian Dubuis-Santini, Olivier Douzou travaillera à la publication d’ouvrages inattendus et novateurs associant textes et images et non adressés à un public enfantin. Gaël Rougy avait, quant à lui, déjà créé les éditions Les Oiseaux de Passage, en s’appuyant sur le modèle des ouvrages d’Edward Gorey pour définir les « albums pour adultes ». Son catalogue multiplie les titres aux narrations graphiques singulières et s’inscrit dans la mouvance des labels indépendants de bande dessinée qui ont, au début des années 1990, recherché de nouvelles formes narratives, telle L’Association, qui a d’ailleurs vu nombre de ses dessinateurs – José Parrondo n’étant pas l’un des moindres – passer avec aisance de la bande dessinée à l’album. Au sein des éditeurs associés, Qui Quand Quoi et Drozophile se sont alliés en 2004 pour publier un savoureux Une araignée, des tagliatelles et au lit, tu parles d’une vie ! de Camille Jourdy, à mi-chemin entre album et bande dessinée, entre adolescents et adultes…
Du côté de la bande dessinée, les éditions de L’An 2 proposent des « romans visuels » d’une grande richesse, entre réédition d’ouvrages anciens (le très beau Mes années de jeunesse de He Youzhi) et albums novateurs (Le Souterrain de Xavier Gélard et Sandrine Martin). Thierry Groensteen, l’éditeur, nous a également permis de découvrir le travail d’Anne Herbauts sous un nouvel angle, celui de la bande dessinée. Une diversité défendue par Fremok, dont l’un des fondateurs, Yvan Alagbé, également auteur de superbes ouvrages proches de l’album, réclamait lors de l’Université d’été de l’Institut Charles Perrault en juillet 2006, un espace éditorial suffisamment ouvert pour ne pas enfermer les créations. L’œuvre de Dave McKean, designer, réalisateur, peintre, illustrateur (de romans ou d’albums), créateur d’une bande dessinée qui compte parmi les plus novatrices de cette dernière décennie (Cages), est emblématique de ces échanges et de ces interactions. Le Jour où j’ai échangé mon père contre deux poissons rouges, publié par Delcourt Jeunesse en 2000, a ainsi révélé, par sa forme inclassable et son caractère subversif, l’ampleur de la production de cette génération, élevée à l’album puis à la bande dessinée et baignée dans l’infographie, le design, le cinéma d’animation…
A travers ces œuvres, des créateurs, en prise avec leur époque et ses moyens d’expression, s’adressent à une jeune génération aussi à l’aise qu’elle dans le maniement des outils d’expression ou de communication. Ces passages fluides entre genres et médiums, ces échanges et circulations entre différents types d’images, leurs formes hybrides me paraissent les plus à même de s’adresser à une jeunesse qui procède de la même manière dans ses acquisitions culturelles. Ce goût de la circularité, des ouvertures, des échanges, des interactions, cette curiosité ou cette réactivité et ce refus des conventions me semblent ainsi des qualités à souligner et à encourager, aussi bien du côté de la création que de la réception dès lors que l’on souhaite ouvrir les adolescents à de nouvelles formes d’expression.  Par Sophie Van der Linden, article initialement paru dans le n°119 de la revue Lecture Jeune.

Sophie van der Linden 

Sophie Van der Linden est une spécialiste française de la littérature pour la jeunesse, et plus particulièrement de l’album pour enfants. Elle est l’auteur du guide des livres pour enfants de la naissance à 7 ans paru en mai 2011, intitulé Je cherche un livre pour un enfant coédité par les éditions De Facto et Gallimard Jeunesse. Outre des articles et des contributions lors de manifestations et colloques en France ou à l’étranger, elle est l’auteure d’ouvrages de références : Claude Ponti (2000, éditions Être), Lire l’album (2006, L’Atelier du Poisson soluble) et Images des livres pour la jeunesse (Dir. 2006, Thierry Magnier). Elle est depuis 2007 rédactrice en chef de la revue Hors-Cadre(s) qui entend croiser les points de vue de créateurs et de critiques sur les littératures en images. Elle a reçu en 2001 le Prix de la critique en littérature pour la jeunesse. Entre 2004 et 2008, Sophie Van der Linden a dirigé l’Institut International Charles Perrault, où elle a notamment créé la première « Université d’été de l’image pour la jeunesse » et fut membre, durant cette même période, de la Commission Jeunesse du Centre National du Livre. Formatrice, conférencière, elle a également enseigné la littérature pour la jeunesse à l’université (Université du Maine, Paris X, Paris XIII…). Elle a fait partie du jury 2011 de l’exposition internationale d’illustration de la Foire de Bologne.

Son blog : blogsvdl.canalblog.com