« Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es »

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Que lisent les adolescents et pourquoi ? Comment s’opèrent leurs choix, autour de quels motifs, quelles représentations ? C’est ce que nous tenterons de comprendre à travers l’analyse de quatre titres plébiscités par les 15-18 ans : Phosphore et Jeune et Jolie, titres de « presse jeune » qui concentrent respectivement 14,5% et 11,5% des lecteurs de cette tranche d’âge, mais aussi Entrevue et L’Équipe magazine, titres de « presse adulte » attirant respectivement 31% et 14,5% des lecteurs adolescents. 

Il y a fort à parier que ces quatre magazines touchent des publics distincts, dont les attentes, besoins et exigences diffèrent, aussi tenterons-nous de mettre en évidence les éléments qui, pour chacun d’entre eux, séduisent les jeunes lecteurs. Notre analyse portera sur trois axes principaux : – la dénomination du magazine et ses modalités énonciatives ; – le contenu éditorial ; – la mise en forme visuelle et la place de l’image.

 

1. Phosphore, une mise en scène de l’ascension sociale et de l’implication citoyenne

– Dénomination et modalités énonciatives

Dès le premier abord, le nom du mensuel est révélateur du discours pédagogue que le magazine entend proposer à son lectorat. Au sens strict, le phosphore est un élément chimique nécessaire au fonctionnement du cerveau, au sens figuré, l’expression « phosphorer » renvoie au déploiement d’une activité intellectuelle intense. Lire Phosphore, c’est s’identifier à un magazine instructif, explicitement intégré dans un cursus d’études : c’est s’inscrire dans la représentation valorisante d’une ascension sociale, d’un processus de réussite. Les modalités énonciatives (vouvoiement, dialogue) mettent en scène une appréhension gratifiante de l’adolescent représenté comme un adulte en devenir, possédant une identité, des goûts et des idées déjà bien affirmés. L’importance de l’avis des jeunes (« Les 16-25 ans interpellent les candidats »), de leurs idées et de leur vote, est largement évoquée. La réponse négative des lecteurs au sondage « Et si on votait à 16 ans ? » est contestée dans l’édito du numéro de février : « Nous ne sommes pas d’accord avec vous. À 68%, vous êtes opposés au droit de vote à 16 ans. Quand cette idée nous semble, à nous, plutôt séduisante. », affirme l’éditorialiste. Ces signes de considération ne peuvent que satisfaire des adolescents aspirant à être pris aux sérieux.

 

– Contenu éditorial et préoccupations des jeunes

Outre les rubriques ludiques ou informatives, trois types de thématiques,proposent des réponses aux préoccupations essentielles des jeunes lecteurs : l’orientation et l’insertion professionnelle future de l’adolescent (rubriques Métiers, Études sup., Orientation) ; son implication citoyenne immédiate (portraits et témoignages de jeunes gens investis dans un parti, un syndicat, une association) ; son positionnement dans une génération, une mouvance, une tendance actuelle (rubrique Et moi). En vue de l’intégration du jeune et de sa réussite annoncées, le magazine assume une fonction d’incitation et de mobilisation (« Inscrivez-vous ! ») ; une fonction de conseil et d’information (« Pour quels métiers êtes-vous fait ? ») ; une fonction d’étayage et de sensibilisation (« Stop, j’arrête de courir après le temps »).

 

– Mise en forme visuelle et place de l’image

S’adressant à une tranche d’âge large et peu homogène (les 15-25 ans), Phosphore mise sur la multiplicité des styles picturaux et des supports iconographiques : photos, dessins, graphiques ou mini-BD ; pleines pages, encadrés, montages, juxtapositions et superpositions se répartissent l’espace visuel de façon dynamique, bousculant le regard d’une image à l’autre sans hiérarchisation apparente : au lecteur d’opérer un choix, de s’arrêter plus longuement sur une image qui l’interpelle. Les photographies représentant des jeunes gens sont davantage codifiées et esthétisées : elles insistent sur des signes distinctifs ou générationnels (piercing), mettent en scène des ressemblances, des identifications. « Avec Phosphore, il a fallu trouver une identité graphique qui voulait dire : « nous ne faisons pas partie du monde de l’enfance, mais nous ne sommes surtout pas aussi coincés que les adultes ». Pour cela, on utilise des codes photos assez raffinés, assez distanciés. Les ados [sont représentés] avec une élégance un peu codée mais qui leur permet de se projeter : une espèce de neutralité élégante où chacun se projette avec son histoire personnelle.1», explique Magnus Harling, directeur artistique chez Bayard.

  

2. Jeune et Jolie : promesse de socialisation et de révélation identitaire

– Dénomination et modalités énonciatives

D’emblée, le nom Jeune et Jolie s’impose comme élément identifiant : il délimite les contours d’une communauté de lectrices, autour de critères d’âge et d’esthétique qui fonctionnent sur un registre inclusif, intégrateur (en signalant des points communs, des qualités requises), donc aussi distinctif et discriminatoire (les « vieilles » et « laides » sont d’emblée exclues des lectrices potentielles). Lire Jeune et Jolie, c’est adhérer à l’imaginaire véhiculé par le magazine d’une stricte réciprocité de la jeunesse et la beauté (être jeune, c’est être belle ; être belle, c’est être jeune), c’est faire correspondre l’image de soi à la représentation valorisée, idéalisée, qu’il élabore de sa lectrice. S’appuyant sur le besoin adolescent d’appartenir à un groupe, les modalités énonciatives dessinent les frontières d’une identité collective, les lectrices étant désignées au pluriel, et de façon métonymique, par le nom même du magazine : les « Jeunes et Jolies ». L’intégration au groupe est favorisée par la mise en place de rubriques de témoignages (« La vie des J&J »), d’échanges et de dialogue (« Les Jeunes et Jolies répondent aux Jeunes et Jolies »), encourageant les adolescentes à communiquer entre elles. La revendication par les lectrices du diminutif J&J (« Merci d’avance à toutes les J&J pour leurs précieux conseils ! Sonia ») est révélatrice de l’appropriation des codes (familiarité, intimité, connivence) du magazine, qui s’impose comme vecteur d’une insertion sociale et d’une reconnaissance mutuelle.

 

– Contenu éditorial et préoccupations des jeunes

C’est essentiellement sur les plans de l’identification et de la socialisation que se situe le mensuel, qui prétend répondre aux doutes et interrogations intimes de l’adolescente (multiplication des tests de personnalité porteurs d’une révélation identitaire), pour favoriser son acceptation de soi, et son acceptation par ses pairs. La réponse à ces besoins est revendiquée par la rédaction à travers des fonctions de conseil (rubriques Sexy stratégie, Positive attitude, Fun attitude), d’encadrement (rubriques Psy coach, Love coach), d’étayage narcissique et de soutien fantasmatique (rubriques Psy intime, Mode, Beauté). Dans tous les domaines de sa vie, le magazine apparaît comme l’adjuvant de la jeune fille : il remplace l’adulte référent, l’aînée (la grande soeur, la mère, la confidente) dans la transmission d’un savoir-faire (maquillage, coiffure), d’une aptitude (séduction), de solutions relationnelles (affirmation/confirmation de soi).

 

– Mise en forme visuelle et place de l’image

L’identité visuelle de Jeune et Jolie est calquée sur les titres féminins destinés aux adultes, le magazine multipliant les pages « mode », les mises en scène thématisées et les pages « tendance » où les produits (vêtements, objets, accessoires) sont présentés pêle-mêle, dans un désordre savamment organisé, invitant la lectrice à tracer son propre itinéraire en fonction de ses goûts et de ses intérêts. Les jeunes filles exposées en couverture sont des anonymes susceptibles de porter l’identification de la lectrice tout en constituant des modèles accessibles. Qui plus est, les stars et célébrités présentées dans les pages du mensuel sont elles-mêmes ramenées à des modèles accessibles, les lectrices étant invitées à les contacter (encart « Où leur écrire ? »), ou incitées à les imiter (encart « Castings » répertoriant tournages, concours, auditions).

      

3. L’ Équipe magazine : entrer dans l’équipe

– Dénomination et modalités énonciatives

Ici, le nom du magazine fonctionne de façon intégrative : aucun critère discriminant ne préside à l’inclusion ou l’exclusion de la communauté des lecteurs, liés par un intérêt commun pour une ou plusieurs discipline(s) sportive(s). Lire L’Équipe, c’est symboliquement entrer dans une équipe, se définir comme membre d’un groupe, celui de tous les sportifs : licenciés, amateurs ou occasionnels. Cette appartenance symbolique est particulièrement attractive pour l’adolescent en quête d’intégration et d’identification, en demande d’une place qui est aussi l’expression d’une reconnaissance collective.

 

– Contenu éditorial et préoccupations des jeunes

Au-delà de son contenu informatif (résultats des matchs, commentaires, analyses), le magazine opère un déplacement des symboles et représentations de la réussite : l’ascension fulgurante des sportifs professionnels présente un modèle alternatif d’intégration et de succès, celui d’une promotion sociale indépendante d’une scolarité réussie. Pour l’adolescent, la valorisation de compétences autres que scolaires porte la mise en scène d’un succès compensatoire. À la différence des exemples classiques de réussite sociale, les sportifs professionnels constituent des modèles issus de milieux diversifiés, de minorités ou de communautés ordinairement sous-représentées ; ce sont, qui plus est, des modèles de réussite rapide, précoce : des modèles jeunes, voire très jeunes. « Balles neuves » titre le magazine, sous la photographie des jeunes espoirs du tennis mondial. « Ils sont neuf, ils ont moins de 22 ans. Ils sont la nouvelle génération. Prêts à bousculer la hiérarchie du tennis mondial », insiste le sous-titre. Aux côtés des sports traditionnels (foot, rugby, tennis), le magazine fait la part belle aux sports « à sensations » (freestyle, glisse) prisés des adolescents, qui y font figure de « génération de pionniers ».

 

– Mise en forme visuelle et place de l’image

L’identité graphique de L’Équipe magazine est extrêmement soignée. Hormis une bande dessinée, le domaine visuel est entièrement voué à la photographie. Les premières pages (« Zoom ») sont consacrées à des photographies insolites, anecdotiques, mais de grande valeur esthétique (doubles pages à bords perdus), qui favorisent une entrée progressive et valorisée dans le magazine. Les différents articles, les reportages en particulier, sont accompagnés de nombreuses photos disposées de manière ordonnée (dans des proportions quasiment équivalentes de texte et d’image), de façon à privilégier une lecture linéaire et continue du texte. Outre les photographies prises dans l’action, les nombreux portraits mettent en scène les sportifs dans des poses codifiées : les tennismen de la génération montante sont représentés collectivement comme des guerriers impassibles (menton levé en signe de défi, regard lointain, expression fière, imperturbable). Les adolescents ne peuvent qu’être sensibles à cette esthétique sophistiquée et distanciée, qui revalorise l’image sportive en l’arrachant aux clichés dont elle pâtit ordinairement (boue et sueur).

    

4. Entrevue : hypersexualisation et conflictualité

– Dénomination et modalités énonciatives

Le nom Entrevue place d’emblée le lecteur sur le terrain de la rencontre et de l’intimité, l’entrevue renvoyant à un entretien discret, voire secret, entre deux personnes. Accorder une entrevue, c’est ménager un tête-à-tête, accepter de faire entrer l’autre dans sa sphère privée. Exposition de l’intime, simulation de la connivence : le lecteur est propulsé dans un univers, qui sans le magazine, lui serait interdit. Cette « entrevue » paradoxale, car différée et médiatisée, entre des célébrités de second rang (starlettes interchangeables) et un public anonyme, fait converger pulsions exhibitionnistes et voyeuristes dans une mise en scène du scandale et du secret d’alcôve. Prétendument ciblé sur un public adulte, le magazine est entièrement construit sur les codes, contenus et ressorts propres à séduire un public adolescent.

  

– Contenu éditorial et préoccupations des jeunes

Quatre tendances sont discernables. Tout d’abord, Entrevue « brille » par son absence de contenu informatif et rédactionnel propre, la quasi-totalité du matériau présenté dans le mensuel provenant en copier/coller des trois autres médias – télévision, radio, et Internet – privilégiés par les adolescents. La seconde tendance est l’hypersexualisation du contenu affichée dès la couverture, tant par la mise en scène d’images racoleuses que par la promesse de révélations sulfureuses. Cette surconcentration fantasmatique ne peut que fasciner l’adolescent au moment où se constitue sa propre identité sexuelle. La troisième tendance apparaît dans le déploiement d’un humour transgressif et régressif (impostures des Lafesse, Baffie, Muller, Sellem), correspondant aux blagues de potaches des films destinés au public adolescent (du type American Pie). Enfin, le magazine orchestre conflits et règlements de comptes avec diverses personnalités médiatiques (« Castaldi, le faux-cul du PAF »), arbitre ou envenime les rivalités (« Star Ac/Nouvelle Star : notre enquête déclenche une nouvelle guerre des chaînes »), expose les dissensions entre célébrités (rubriques « Ils ont dit/ Ils ont menti », « Téléclash »). Cette mise en scène de la conflictualité ne peut que trouver un écho favorable chez l’adolescent en conflit lui-même (avec la société, son entourage, sa propre image), trouvant dans l’opposition et le rejet un moyen d’expression presque militant.

  

– Mise en forme visuelle et place de l’image

L’identité graphique du magazine joue sur des codes immuables (texte noir sur fond jaune/texte jaune sur fond noir) qui fonctionnent comme des identifiants, et sur la pose stéréotypée de starlettes standardisées, issues des émissions de téléréalité suivies par les adolescents : Mélanie de L’île de la Tentation, Gaëlle de Koh-Lanta, Céline de la Star Academy. Il ne s’agit donc pas d’inconnues pour les jeunes lecteurs, mais de supports fantasmatiques déjà identifiés. Le visuel repose sur la juxtaposition linéaire de photographies ou de captures d’écran, associées aux dialogues correspondants, retranscrits sous l’image ou dans des bulles surajoutées, à la façon des BD et romans-photos. La faible proportion du texte par rapport à l’image et la multiplicité de rubriques courtes favorisent une lecture rapide et non chronologique du magazine, une pratique de feuilletage aléatoire ne nécessitant ni effort, ni suivi, ni concentration.

Le choix d’un magazine n’est pas uniquement celui d’une représentation du monde, il est aussi révélateur de la vision qu’a de lui-même l’adolescent qui le choisit, non seulement comme source d’un contenu informatif, mais comme vecteur intégratif, pôle interprétatif, et support identificatoire.

Christelle Crumière

est chargée de cours à l’université de Cergy-Pontoise (95) en sémiologie de l’image, traitement de l’information, droit et éthique du journalisme, dans le cadre d’une initiation à l’éducation aux médias. Elle achève actuellement une thèse de doctorat en sémiologie des médias, à l’Institut Français de Presse (Paris II), sur l’élaboration narrative du 11 septembre 2001 dans les journaux français.

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Par Christelle Crumière, article paru dans la revue Lecture Jeune n° 121 (mars 2007)

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