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Rencontre avec… Anne-Laure Bondoux (1)

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Dans le cadre du numéro de Lecture Jeune consacré à Jean-Claude Mourlevat, l’auteur a souhaité inviter Anne-Laure Bondoux pour échanger sur leur « métier » d’écrivain.Lecture jeunesse avait par ailleurs rencontré Anne-Laure Bondoux dans le cadre d’un entretien privilégié avec les comités de lecture de l’association. Cet échange a eu lieu en mai 2009 et nous le retranscrivons ci-après.

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Lecture Jeunesse : Quels ont été votre parcours, votre formation, ce qui vous a donné envie d’écrire ?
Anne-Laure Bondoux : J’ai exprimé mon désir de devenir écrivain dès l’adolescence. C’était pour moi une activité que je prenais très au sérieux puisqu’il m’arrivait d’écrire des nouvelles, des pièces de théâtre pendant les cours… Ça primait sur le reste et c’était une idée audacieuse car je voulais en faire mon métier, non une activité annexe. Mes parents ne m’ont pas découragée, ils ont accompagné positivement cette déclaration. Mon père, issu d’une famille nombreuse, a dû gagner sa vie très tôt car son propre père était décédé. Il avait écrit un roman qu’il avait envoyé aux éditions Gallimard. Jean Paulhan lui a répondu. Dans cette lettre manuscrite, il lui donnait des conseils et lui annonçait que, s’il ne publiait pas ce premier roman, il pourrait publier le deuxième. Mon père a sans doute été très vexé qu’on ne reconnaisse pas, tout de suite, son talent et il lui a été difficile de poursuivre dans un environnement peu porteur. Il était dessinateur industriel et ma mère était vendeuse aux Galeries Lafayette. En 1968, ils avaient économisé pour prendre une année sabbatique et aller vivre à Aix-en-Provence pour réaliser leurs projets. Ma mère a effectivement obtenu sa capacité en droit, mais mon père a renoncé à écrire et ils ont fait deux enfants ! J’ai été très marquée par ce renoncement et j’ai eu l’idée de reprendre le flambeau. J’ai passé mon bac et fait une licence de lettres, mais j’étais très frustrée à la fac car je ne trouvais rien concernant l’écriture créative. Je voulais écrire pour adultes et, à 18 ans, j’ai envoyé mon premier roman à 18 éditeurs dont les plus prestigieux : Gallimard, Grasset, etc. Ils ont tous refusé.
 
LJ : Que lisiez-vous à l’époque ?
ALB : Petite, j’avais lu les romans de la collection Folio Junior, Hachette, des éditions Rouge et Or. Mais je m’intéressais davantage aux romans pour adultes : J’ai lu les classiques puisque j’ai fait des études littéraires : Zola, Stendhal, Pearl Buck, les sœurs Brontë etc. À 21 ans, mon deuxième roman a été refusé et, à 24 ans, après deux ans de travail, mon troisième roman l’a été également. J’avais voulu écrire une sorte de saga populaire que j’avais envoyée aux éditions Belfond, Michel Lafon. J’éprouvais un réel sentiment de frustration quand j’ai été embauchée chez Bayard.
 
LJ : Est-ce grâce à vos talents d’écrivain ?
ALB : Mon compagnon, compositeur, travaillait pour Bayard et c’est grâce à lui que j’ai découvert J’aime Lire et que le déclic s’est produit. J’ai écrit trois histoires que j’ai transmises, avec mon CV, à la rédactrice en chef qui les a refusées. En revanche, mon CV l’a intéressée et j’ai été embauchée pour travailler sur la conception d’un nouveau magazine intitulé Maximum qui a duré 3 ans et demi. Il a été suivi par D lire. C’était une période très exaltante. J’étais payée pour écrire des prototypes d’histoires pour le journal. Par ailleurs, je continuais à écrire. Mes textes étaient toujours refusés, mais je recevais des réponses qui me permettaient de comprendre ce qui n’allait pas. En travaillant pour cette revue, j’ai compris le concept de « ligne éditoriale » car j’ai dû moi-même lire des manuscrits. Au début, je mettais un point d’honneur à répondre à chaque auteur en justifiant mon refus. J’y passais un temps fou et j’ai arrêté mais cet exercice a été très formateur. À l’automne 2008, j’ai envoyé dans cinq maisons d’édition un nouveau roman pour adultes, refusé lui aussi et j’ai été découragée car j’en ignore les raisons.
 
LJ : Avez-vous retravaillé ces textes ?
ALB : Non, c’est impossible. C’est comme si vous vouliez corriger votre journal intime ! Mais j’ai appris à travailler mon écriture, la capacité à aller jusqu’au bout. Mes cours de littérature m’ont servie. Par exemple le cours sur L’Enéïde dont je me suis inspirée pour bâtir la structure d’un de mes manuscrits. Je crois que Les Larmes de l’assassin est en germe dans le premier roman que j’ai écrit. C’était une histoire d’amour au Chili avec Pablo Neruda…
 
LJ : Mais vous vouliez toujours écrire pour adultes ? Quand vous est venue l’idée d’écrire pour la jeunesse ? Où placez-vous la frontière entre les deux ?
ALB : Pour moi c’est une question difficile. J’y ai réfléchi et je ne parviens pas à distinguer nettement les deux. J’ai écrit Le Temps des miracles pour la jeunesse. Mélanie Edwards, mon éditrice chez Bayard Jeunesse, trouvait dommage qu’il n’y ait pas une édition pour adultes car elle avait été émue. J’ai donc donné mon accord. Dans cette version, j’ai voulu aborder la question du territoire européen, d’un vaste espace, comment on sent qu’on passe d’un pays à l’autre. Ce livre est donc sorti dans une double édition avec deux couvertures différentes. L’édition « adultes », tirée à 2 000 exemplaires, s’est bien vendue et un deuxième tirage est en cours. En ce qui concerne Pépites, les jeunes lecteurs ont des difficultés car ils ne connaissent pas le contexte du western et sont déroutés par l’argot parlé par les personnages. Je me suis fait plaisir en l’écrivant, mais ce filtre du langage empêche les jeunes lecteurs de l’apprécier.
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Anne-Laure Bondoux

Anne-Laure Bondoux a suivi des études de lettres modernes. Après avoir travaillé dans le monde de l’édition, chez Bayard Jeunesse, elle se consacre entièrement, depuis 2000 à l’écriture de romans pour jeunes et adultes.

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Retrouvez cet entretien et « Jean-Claude Mourlevat et Anne-Laure Bondoux. Une amitié littéraire » dans le n°135 de Lecture Jeune.

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quote-02-02-02 Je voulais écrire pour adultes et, à 18 ans, j’ai envoyé mon premier roman à 18 éditeurs dont les plus prestigieux : Gallimard, Grasset, etc. Ils ont tous refusé.

LJ : Pouvez-vous nous parler de la genèse de vos livres ?
ALB : Dans Le Temps des miracles, le guide c’est Blaise Cendrars. Mon père nous lisait La Prose du transsibérien, et on adorait ça ! Et puis la vie de cet écrivain est entourée de mystères. J’ai abandonné l’idée de le faire intervenir dans le livre, mais le récit baigne dans une atmosphère inspirée par cet écrivain : les cinq frères, le déraillement, le voyage. J’ai toujours rêvé voyager et, depuis mon enfance, j’adore les atlas, j’ai appris par cœur des noms de fleuves, de montagnes etc. Mon imaginaire est lié à ces ailleurs, imprégnés de références littéraires. Pour écrire mes livres, je me suis documentée, mais les références restent imprécises, ne renvoient pas à des faits avérés. Je ne serai pas à l’aise dans le roman historique. Je voulais écrire sur la vérité et le mensonge, le propos politique est secondaire ce qui n’empêche pas de l’interpréter en fonction du contexte actuel. Le livre est dédié à ma mère et centré sur le mot « enchantement », l’amour maternel, l’idée de sacrifice. Comme j’écrivais en même temps un autre livre où le héros traversait l’Europe et que j’avais la carte au mur, j’ai choisi le Caucase alors que je n’y connaissais rien et j’ai joué de cette incompréhension en adoptant le point de vue d’un enfant. Quand on écrit, tout vous obsède ! Ainsi j’ai retrouvé dans Andreï Makine, l’ambiance communautaire de l’immeuble où l’on parle russe, ce « melting pot » aux portes de l’Europe, dans le mouvement « Action directe », l’amour d’une femme pour un homme qui a commis des crimes. Dans cet autre livre, pour adultes, il s’agissait d’un long voyage en camion conduit par un type de 50 ans. Il fait un long périple, de Berlin en Bulgarie, pour livrer des pêches au sirop. Il prend en stop une jeune fille de 18 ans et comme il a perdu sa femme et sa fille, ce trajet est comme son deuil rythmé par les arrêts sur l’autoroute. C’est une réflexion existentielle car il ne sait pas ce qu’il choisira de faire à l’arrivée, vivre ou mourir. J’ai imaginé de croiser les personnages avec ceux du Temps des miracles, sur l’aire d’autoroute où Gloria donne son passeport à Blaise.
La Vie comme elle vient a été écrit après Les Larmes de l’assassin. C’est un texte à part, suscité par une question d’élève : « Pourquoi ne mettez-vous jamais en scène des personnages féminins ? ». Je me suis donc interrogée et je me suis emparée du thème de la « maternité ». Le personnage de Patty doit beaucoup à des souvenirs personnels. Mon premier livre, La Seconde Vie de Linus Hoppe appartient au genre « Science fiction ». J’ai eu l’occasion d’échanger avec Christian Grenier, rencontré dans un salon de province, sur ces catégories « anticipation » et SF. Là, il s’agit de personnages vivant en banlieue et il y a peu d’écart avec la vie réelle. C’est vraiment un livre pour la jeunesse.
 
LJ : Parlez-nous de vos personnages.
ALB : Les personnages sont premiers. Ils viennent d’un empilement de références et je les imagine tout de suite dans un contexte. Mais je ne peux démarrer l’écriture avant de les avoir nommés car leur nom est signifiant. C’est fondamental ! Ainsi, dans Pépites, Bella Rossa et son énorme poitrine est fellinienne. En écrivant, je pensais au film Huit et demi. Je savais qu’ils allaient traverser des « choses » et qu’elle serait confrontée à la question : « Que faire quand on aime quelqu’un qui vous fait souffrir ? » Angel Allegria et Paolo Poloverdo sont plus des archétypes. Pour Blaise Fortune et Gloria Bohème, c’est plus difficile. Gloria, c’est beaucoup moi.
 
LJ : Pourquoi avoir créé un site internet consacré au Temps des miracles ?
ALB : J’ai suivi l’idée de mon éditrice qui pensait que ce serait bien de rendre accessible la documentation que j’avais rassemblée pour écrire ce livre. Ça me sert quand je rencontre des élèves ; je n’ai pas besoin de transporter mes documents et ça me sert de support pour parler du travail de l’écriture, de l’élaboration du roman car il a fallu, justement, sélectionner ce qui était le plus pertinent. D’un commun accord, nous avons choisi de ne pas fournir de carte.

 quote-02-02-02J’explore la partie sombre de ma personnalité. Mais je ne veux pas écrire de textes désespérés pour les jeunes, j’aime la vie.

LJ : Pouvez-vous nous parler de votre prochain livre ?
ALB : Ça se passe à Paris, rue Perdonnet dans le Xème, et il s’agit de l’éclatement d’une famille. Il y aura une dimension personnelle, mais je veux lui donner un ton léger, drôle. Le personnage de la mère est écrivain et c’est un moyen de dire des choses sur l’écriture et l’amour. C’est un grand plaisir, pour moi, car pour la première fois, je peux me balader sur les lieux où vivent mes personnages.
 
LJ : Qu’est-ce que vous lisez ce moment ?
ALB : Un livre de Murakami, offert par ma fille, La Ballade de l’impossible, que j’aime beaucoup et pas mal de poésie. J’ai beaucoup écrit, pour moi, mais pas dans une perspective de publication. Ces textes constituent une sorte de ressources, chroniques poétiques où je peux éventuellement puiser. J’explore la partie sombre de ma personnalité. Mais je ne veux pas écrire de textes désespérés pour les jeunes, j’aime la vie. La traversée du noir est intéressante à explorer, mais je veux qu’ils puissent voir le bout du tunnel. Je ne trouve pas honteux que le récit constitue une sorte de consolation pour le lecteur. Mais je ressens toujours un complexe à être cataloguée, « écrivain pour la jeunesse », comme d’autres auteurs d’ailleurs, car c’est considéré comme de la sous-littérature. Peut-être qu’en continuant à écrire sur cette frontière entre adultes/jeunesse je finirais par m’en débarrasser. Je regrette qu’il y ait si peu d’analyse critique littéraire sur ce qui se publie pour la jeunesse. Je constate une réelle condescendance à l’égard de cette littérature. Ainsi, je suis plus souvent invitée à rencontrer des classes de lycée professionnel que des classes de lycée de série littéraire car les professeurs mettent en avant le programme alors qu’en voie professionnelle ils s’autorisent à aborder des textes jugés plus faciles. Il est vrai que quand j’écris je sens certaines contraintes, une sorte d’autocensure. Ces restrictions se font d’elles-mêmes, mais j’aimerais avoir le droit d’explorer les possibilités de l’écriture.
Publications
Série du monde d’encre :
  • Cœur d’encre, Hachette Jeunesse, 2004 (réed. Gallimard Jeunesse, 2009)
  • Sang d’encre, Gallimard Jeunesse, 2009
  • Mort d’encre, Gallimard Jeunesse, 2010
Série Reckless :
  • Le Sortilège de pierre, Gallimard Jeunesse, 2010
  • Le Retour de Jacob, Gallimard Jeunesse, 2014
Série Capitaine Barberousse :
  • Capitaine Barberousse et sa bande d’affreux, Bayard Jeunesse, 2004
  • Capitaine Barberousse sur l’île au trésor, Bayard Jeunesse, 2007
Autres :
  • Le Cavalier du dragon, Hachette Jeunesse, 2005
  • Le Prince des voleurs, Hachette Jeunesse, 2003
  • Le Mystérieux Chevalier sans nom, Bayard Jeunesse, 2005
  • Le Petit Frère le plus fort du monde !, Bayard Jeunesse, 2006

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