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Expression de soi et créations identitaires sur le web 2.0

La notion de « créations identitaires » est à aborder sur deux points : tout d’abord, une typologie des plateformes relationnelles du web 2.0 qui s’organise autour des différentes dimensions de l’identité numérique et du type de visibilité que chaque plateforme confère au profil de ses membres. Nous reviendrons ensuite sur l’étude « Sociogeek », première enquête sociologique en ligne sur le web 2.0 qui explore les nouvelles formes d’exposition de soi sur les plateformes relationnelles du web 2.0.

 

L’identité numérique

Du point de vue des usages, le succès du web 2.0 est relativement inattendu(1)Vous pouvez consulter une version longue et orientée « recherche » de cette typologie : Dominique Cardon, « Le design de la visibilité. Un essai de cartographie du web 2.0 », Réseaux, n° 152, 2008.. Les utilisateurs ont contredit au moins deux des présupposés que les offreurs de services traditionnels avaient cru pouvoir extrapoler de leurs comportements dans le monde réel. D’une part, ils n’hésitent pas à rendre visible des traits de leur identité dont on supposait qu’ils auraient préféré les réserver à un cercle fermé de proches. D’autre part, les utilisateurs ne se contentent pas d’entrer en relation avec des proches ou des personnes partageant avec eux des traits identitaires similaires. Ils abordent aussi le Web dans un esprit exploratoire afin d’élargir leur cercle relationnel. La manière dont est rendue visible l’identité des personnes sur les sites du web 2.0 constitue l’une des variables les plus pertinentes pour apprécier la diversité des plateformes et des activités relationnelles qui y ont cours. Que montre-ton de soi aux autres ? Comment sont rendus visibles les liens que l’on a tissés sur les plateformes d’interaction ? Comment ces sites permettent-ils aux visiteurs de retrouver les personnes qu’ils connaissent et d’en découvrir d’autres ?

 

La décomposition de l’identité numérique

L’identité numérique est une notion très large. Aussi, nous pouvons la décomposer autour de deux tensions qui se trouvent aujourd’hui au cœur des transformations de l’individualisme contemporain(2)Les Uns avec les autres. Quand l’individualisme crée du lien, François de Singly, Armand Colin, 2003, et « Express Yourself !Les pages perso entre légitimation techno-politique de l’individualisme expressif et authenticité réflexive peer-to-peer », Laurence Allard, Frédéric Vandenberghe, Réseaux, n° 117, 2003..

L’extériorisation de soi caractérise la tension entre les signes qui se réfèrent à ce que la personne est dans son être (sexe, âge, statut matrimonial, etc.), de façon durable et incorporée, et ceux qui renvoient à ce que fait la personne (ses œuvres, ses projets, ses productions). Ce processus d’extériorisation du soi dans les activités et les œuvres renvoie à ce que la sociologie qualifie de subjectivation.

La simulation de soi caractérise la tension entre les traits qui se réfèrent à la personne dans sa vie réelle (quotidienne, professionnelle, amicale) et ceux qui renvoient à une projection ou à une simulation de soi, virtuelle au sens premier du terme, qui permet aux personnes d’exprimer une partie ou une potentialité d’elles-mêmes.

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Cinq formats de visibilité

Sur ces deux axes, il est possible de projeter trois modèles de visibilité, auxquels s’ajoutent deux modèles. Ceux-ci correspondent aux différentes formes d’éclairage que les plateformes réservent à l’identité des participants et à leur mise en relation.

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  paravent

Le paravent. Les participants ne sont visibles aux autres qu’à travers un moteur de recherche fonctionnant sur des critères objectifs. Ils restent « cachés » derrière des catégories qui les décrivent et ne se dévoilent réellement qu’au cas par cas dans l’interaction avec la personne de leur choix. Le principe du paravent préside aux appariements sur les sites de rencontre (Meetic, Rezog, Ulteem). Les individus se sélectionnent les uns les autres à travers une fiche critérielle découverte à l’aide d’un moteur de recherche, avant de dévoiler progressivement leurs identités et de favoriser une rencontre dans la vie réelle.

clair-obscur

Le clair-obscur. Les participants rendent visibles leur intimité, leur quotidien et leur vie sociale, mais ils s’adressent principalement aux proches et sont difficilement accessibles pour les autres. La visibilité en clair-obscur est au principe de toutes les plateformes relationnelles qui privilégient les échanges entre petits cercles d’internautes (Cyworld, Skyblog, Friendster). Si les personnes se dévoilent beaucoup, elles ont l’impression de ne le faire que devant un nombre restreint d’amis, souvent connus dans la vie réelle. Les autres n’accèdent que difficilement à leur fiche, soit parce que l’accès est limité, soit parce que l’imperfection des outils de recherche sur la plateforme le rend complexe et difficile. Pour autant, ces plateformes refusent de se fermer complètement dans un entre-soi et restent ouvertes à la nébuleuse des amis d’amis et des réseaux proches.

lephare

Le phare. Les participants rendent visibles de nombreux traits de leur identité, leurs goûts et leurs productions et sont facilement accessibles à tous. En partageant des contenus, les personnes créent de grands réseaux relationnels qui favorisent des contacts beaucoup plus nombreux, la rencontre avec des inconnus et la possibilité de trouver une audience. La photo (Flickr), la musique (MySpace) ou la vidéo (YouTube) constituent alors autant de moyens de montrer à tous ses centres d’intérêts et ses compétences et de créer des collectifs fondés sur les contenus partagés. Dans l’univers du phare, la visibilité fait souvent l’objet d’une quête délibérée et s’objective à travers des indicateurs de réputation, des compteurs d’audience et la recherche d’une connectivité maximale.

lepost-it

Le post-it. Les participants rendent visibles leur disponibilité et leur présence en multipliant les indices contextuels, mais ils réservent cet accès à un cercle relationnel restreint (Twitter, Dodgeball). Les plateformes fonctionnant sur le modèle du post-it se caractérisent par un couplage très fort du territoire (notamment à travers les services de géolocalisation) et du temps (notamment, afin de planifier de façon souple des rencontres dans la vie réelle). Ainsi, les plateformes de voisinage (Peuplade) se développent-elles dans une logique mêlant territorialisation du réseau social et exploration curieuse de son environnement relationnel.

lanterne

La lanterna magica. Les participants prennent la forme d’avatars qu’ils personnalisent en « découplant » leur identité réelle de celle qu’ils endossent dans le monde virtuel (Second Life). Venant de l’univers des jeux en ligne (World of Warcraft), les avatars se libèrent des contraintes des scénarios de jeu pour faire des participants les concepteurs de leur identité, de l’environnement, des actions et des événements auxquels ils prennent part. Dans ces univers, l’opération de transformation, voire de métamorphose identitaire facilite et désinhibe la circulation et les nouvelles rencontres à l’intérieur du monde de la plateforme, tout en rendant encore rares l’articulation avec l’identité et la vie réelle des personnes.

De cette typologie, on peut dégager quatre enjeux de recherche pour les approches de sciences sociales sur le web 2.0.

 

L’enjeu de la visibilité

Chaque plateforme propose une politique de la visibilité spécifique et cette diversité permet aux utilisateurs de jouer de leur identité sur des registres différents. Si l’utilisateur peut avoir un intérêt pratique à fédérer ses multiples facettes, en revanche il est peu probable qu’il souhaite partager avec d’autres son puzzle identitaire recomposé. Par ailleurs, à trop vouloir garantir, certifier et assurer la confiance dans le « réalisme » de liberté en dissimulant certains traits de leur identité sociale ordinaire et en accusant ou projetant d’autres traits avec une coloration particulièrement accentuée. Ce constat invite à ne pas considérer la question de l’identité sur Internet sous le seul angle de la multiplicité des facettes de l’individu, celui-ci disposant d’un portefeuille de rôles au sein duquel il aurait à arbitrer selon les contextes. En fait, ces de l’identité, on néglige le fait que, dans beaucoup de contextes et souvent dans les plus dynamiques d’entre eux, les personnes n’aient pas envie d’être elles-mêmes. Cette typologie s’appuie sur l’idée que dans la présentation qu’ils sont amenés à faire sur Internet, les individus contrôlent la distance à soi qu’ils exhibent à travers leur identité numérique. Dans la partie haute de notre carte, ils sont amenés à être le plus réaliste possible et à transporter dans leur identité numérique les caractéristiques qui les décrivent le mieux dans leur vie réelle, amicale ou professionnelle. En revanche, dans la partie basse, il leur est loisible de prendre beaucoup plus diverses identités n’ont rien de comparable ni de substituable. Elles témoignent de profondeurs différentes dans le rapport à soi que les individus souhaitent exhiber sur le Web. De sorte que la question de la distance au réel peut se révéler être un critère d’arbitrage beaucoup plus important pour les personnes que le choix d’une facette identitaire.
 

La forme du réseau social

Cette typologie aide à différencier la taille et la forme des réseaux sociaux selon les différentes plateformes. Alors que les sites du modèle du paravent refusent l’affichage du réseau relationnel pour préserver la discrétion d’une rencontre que l’on espère unique (significativement, seuls les sites gays et libertins se risquent à un affichage du réseau relationnel de leurs membres), les plateformes en clair-obscur se signalent par de petits réseaux de contacts très fortement connectés entre eux. En revanche, les sites du modèle du phare se caractérisent par l’importance du nombre de contacts et par des réseaux beaucoup plus divers, inattendus, longs et distendus que ceux qui s’observent dans la vie réelle.
 

Les modes de navigation

La rupture introduite par le web 2.0 s’appuie sur un changement de paradigme dans les systèmes de recherche d’information. Un premier déplacement est apparu avec la navigation relationnelle qui voit les personnes circuler sur les plateformes à partir de leurs amis et des amis de leurs amis. Cependant, lorsqu’elle s’étend, cette navigation relationnelle s’accroche de plus en plus aux traces, explicites ou implicites, laissées par la navigation des autres. Ce second déplacement dans les systèmes de navigation ouvre alors l’espace à une navigation « hasardeuse » (appelée serendipity) qui permet d’explorer la plateforme en circulant à travers les agrégats que les autres participants ont constitués à travers les tags, les groupes thématiques ou les playlists. Ces agrégats d’un nouveau type ne sont pas édités par la plateforme, mais sont produits par la composition des comportements des autres utilisateurs. Cette navigation hasardeuse peut aussi être guidée par des systèmes des recommandations basées sur le filtrage collaboratif ou s’appuyer sur des repères externes comme l’audience ou la réputation.
 

L’exposition de soi : l’enquête « Sociogeek »

Quelles sont les différentes manières de s’exposer sur les principales plates-formes de réseau social du web 2.0 ? Qui s’expose et comment ces formes d’exposition conduisent-elles à des comportements relationnels spécifiques sur Internet ? Ces questions ont présidé au lancement de « Sociogeek », première enquête sociologique en ligne sur le web 2.0. Mise en ligne début octobre 2008 sur www.sociogeek.com sous la forme d’un quiz basé sur le classement de photos et l’identification des amis, cette enquête d’un genre nouveau présentait les nouvelles pratiques des internautes en terme d’exposition de soi. Réalisée sous une forme ludique, l’enquête était aussi pour les participants, un test permettant de calculer son « web-appeal », c’est-à-dire sa capacité d’attraction sur le web, avec un vrai résultat, qui pouvait être ensuite diffusé. Il s’agissait de proposer une série de photos en allant de la plus pudique à la plus osée et l’internaute devait désigner ce qu’il était prêt à montrer sur sa page Web. Cet aspect divertissant avait permis d’obtenir une participation record (plus de 12 000 internautes), grâce à l’appui de Libération, notamment.   

Comment se montre-t-on ?

L’échantillon de cette enquête n’était pas du tout représentatif de la population française avec une moyenne d’âge de 28 ans. Le plus important était l’âge médian de 23 ans. C’est-à-dire que 50 % des enquêtés avaient moins de 23 ans. 96 % des répondants se connectaient plusieurs fois par jour sur Internet et étaient membres d’un ou plusieurs réseaux sociaux. Les enquêtés étaient également fortement diplômés. L’enquête faisait apparaître deux formes « nouvelles » d’exposition de soi des individus. En effet, les répondants avaient d’abord sélectionné des photos qui renvoient à deux formes « classiques » d’exposition : « l’exposition de soi traditionnelle » (photos de famille, de vacances, de mariage) et l’impudeur corporelle (photos de nudité explicite). Il y avait également des formes d’exposition de soi autour de « l’impudeur corporelle » (nudité, intimité, vie amoureuse). Enfin, l’enquête Sociogeek révélait deux nouveaux archétypes :
– « L’exhib’ » : qui correspond aux formes d’expression de soi selon lesquelles les personnes se mettent en scène dans divers contextes : en mangeant, décontracté au travail, en colère, dansant…
– « Le trash » : qui correspond à des formes d’exposition de soi outrancières lorsque les participants exhibent des images « négatives » d’eux-mêmes (pleurs, maladie, disgrâces corporelles). Les utilisateurs des réseaux sociaux sculptent leur représentation avec des objectifs souvent très explicites. Loin d’être composé de données objectives, attestées, vérifiables et calculables, le patchwork désordonné et proliférant de signes identitaires exhibés est tissé de jeux, de parodies, de pastiches, d’allusions et d’exagérations. L’exhib’, dans le monde numérique, est moins un dévoilement qu’une projection de soi. Les utilisateurs produisent leur visibilité à travers un jeu de masques, de filtres ou de sélection de facettes(3)Voir l’article de Michael Stora : http://www.lecturejeunesse.org/articles/ladolescence-a-lepreuve-du-virtuel-entre-construction-identitaire-et-exces/. Ainsi dévoile-t-on des éléments très différents sur une fiche de Meetic destinée à séduire, sur le profil estudiantin de Facebook, dans le patchwork de goût de MySpace ou à travers l’iconographie imaginative des avatars de Second Life. Les utilisateurs multiplient par ailleurs les stratégies d’anonymisation pour créer de la distance entre leur personne réelle et leur identité numérique, et ce jusqu’à défaire toute référence à ce qu’ils sont et font dans la « vraie vie ». L’identité numérique produit donc moins des informations que des signaux.   

L’exposition de soi sur le Web reste mesurée et « contrôlée »

Les répondants exposent modérément leur identité sur le Web. La note moyenne des réponses obtenues sur l’ensemble de l’échantillon est en effet de 2,07 (les niveaux d’exposition allant de 1, « très pudique » à 4, « très impudique »). L’exposition de soi n’est donc pas outrancière. Seulement 7,6 % de l’échantillon a une note d’impudeur supérieure à 3 (dont 90 % sont des hommes). Par ailleurs, le niveau d’exposition de soi est fortement lié à l’âge : les moins de 19 ans sont moins pudiques que leurs aînés et la « réserve » est croissante au fil des années. Être actif sur les réseaux sociaux du Web n’entraîne pas une exposition de soi plus forte que la moyenne. En revanche, pour élargir son cercle relationnel et augmenter le nombre de ses amis, il est nécessaire d’exposer plus fortement son identité. L’image de soi que l’on expose sur le Web est une manière d’exprimer sa singularité auprès de son réseau d’amis, ce qui conduit souvent les répondants à des stratégies d’image très réfléchies. Pour l’essentiel, l’exposition est donc une stratégie sociale, avec une tendance sous-jacente à l’exhibition, à la drôlerie ou à l’esbroufe qui correspondent très probablement et plus profondément à des changements dans la façon dont les individus se construisent pour pouvoir agir et vivre en société.
Aguiton

Christophe Aguiton

est chercheur en sciences humaines et sociales à Orange Labs (Division recherche et développement du groupe France Télécom). Le laboratoire travaille sur les nouveaux usages des outils de communication. Sociologues, ergonomes et économistes analysent les transformations sociales et culturelles associées au développement des pratiques de communication électronique, notamment dans le monde du web 2.0. Les chercheurs du laboratoire ont déjà travaillé sur la typologie des plateformes relationnelles et sur les principales caractéristiques des réseaux sociaux sur le web 2.0.

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Dominique Cardon

est sociologue au Laboratoire des usages de France Télécom R&D et chercheur associé au Centre d’étude des mouvements sociaux de l’École des Hautes Études en Sciences sociales (CEMS/EHESS). Ses travaux portent sur les relations entre les usages des nouvelles technologies et les pratiques culturelles et médiatiques. Si les nouvelles technologies contribuent à transformer les relations sociales des individus, elles modifient aussi l’espace public, les médias et la manière de produire de l’information. L’articulation entre sociabilités et espace public est à l’origine de différents travaux portant sur les pratiques culturelles, les médias alternatifs ou les programmes  télévisés  « interactifs ». Il s’intéresse notamment aux usages des nouvelles technologies par les militants internationaux du mouvement.

Par Christophe Aguiton et Dominique Cardon, article paru initialement dans la revue Lecture Jeune n° 133 (mars 2010), puis dans la revue Lecture Jeune 143 (septembre 2012)
Pour aller plus loin
  • « Le Web 2.0 est l’héritier de la contre-culture des années 60 », Christophe Aguiton, 01net, 2009.
  • « Vertus démocratiques de l’Internet, Dominique Cardon », La Vie des idées, 2009.
  • « Le design de la visibilité : un essai de typologie du web 2.0 », Dominique Cardon, Internetactu, 2008.
  • Deux numéros de la revue Réseaux coordonnés par Dominique Cardon : « Réseaux sociaux de l’Internet » (2008) et « Web  2.0 »  (2009).
  • « La blogosphère est-elle un espace public comme les autres ? »,  Dominique  Cardon, Transversales, 2006.

Vous pouvez consulter l’enquête « Sociogeek » et les résultats sur http://sociogeek.com

References   [ + ]

1. Vous pouvez consulter une version longue et orientée « recherche » de cette typologie : Dominique Cardon, « Le design de la visibilité. Un essai de cartographie du web 2.0 », Réseaux, n° 152, 2008.
2. Les Uns avec les autres. Quand l’individualisme crée du lien, François de Singly, Armand Colin, 2003, et « Express Yourself !Les pages perso entre légitimation techno-politique de l’individualisme expressif et authenticité réflexive peer-to-peer », Laurence Allard, Frédéric Vandenberghe, Réseaux, n° 117, 2003.
3. Voir l’article de Michael Stora : http://www.lecturejeunesse.org/articles/ladolescence-a-lepreuve-du-virtuel-entre-construction-identitaire-et-exces/

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