La banalisation du psy

Notre société est envahie de toutes parts par des interprétations psychologisantes de la réalité sociale. Est-ce une nouvelle idéologie, un phénomène passager ou un état récurrent apparaissant à certains moments de notre histoire et dans certaines conditions ? L’effondrement des idéaux politiques, le développement d’une politique libérale de marché, le déclin de valeurs humaines et de solidarité provoquent un repli sur des valeurs individualistes. La réussite sociale régit les rapports humains et laisse le champ libre à des attentes touchant de plus en plus à la vie privée, à la vie intime et même au corps

On constate cette poussée individualiste dès le collège avec l’orientation dans des filières différentes. La France est le seul pays d’Europe où les classes sont recomposées au fil de sélections successives, incitant les élèves à intégrer très tôt le dogme du « chacun pour soi ». Dans les autres pays, en Espagne et en Italie notamment, les élèves font leurs études dans le même groupe-classe de la 6e à la terminale. Ces valeurs individualistes contribuent à l’avènement d’un « tout psychologique » et nous incitent à nous réaliser dans la recherche individuelle du bonheur, du plaisir, de l’accomplissement de soi. L’intérêt narcissique pour la chose psychologique peut produire le meilleur, notamment au plan culturel, et le pire au plan commercial et de la publicité : « Parce que je le vaux bien !». L’exploitation ambiguë de ces capacités essentielles à notre équilibre et à notre recherche de bien-être a envahi notre univers. Les domaines concernés sont multiples et foisonnants : les médias surtout, qui s’en font l’écho, l’amplifient, le légitiment et le banalisent, tant dans le choix des thèmes que dans la façon de les traiter. Dans les années 1970, le « Psy-show » télévisuel du psychanalyste lacanien Serge Leclerc avait déjà surpris au-delà des cercles spécialisés. Les émissions de Françoise Dolto étaient mieux acceptées, car elle évitait de traiter les problèmes de manière personnelle et s’en servait pour donner une information universelle sans la banaliser pour autant. De même, Mireille Dumas fait preuve de compétence dans la conduite des entretiens, même si elle « spectacularise » des histoires intimes. En revanche, certains psychanalystes se donnent en spectacle chaque semaine dans des émissions de variété, sans oublier les reality-shows qui nous rendent complices d’un voyeurisme pervers, avec des séquences affligeantes de pseudo-entretiens psychologiques. La presse de son côté, notamment féminine, se situe dans le même registre. On y trouve des tests « psychologiques » sans valeur scientifique, dont les résultats, exprimés dans un langage simpliste, éliminent toute dimension sociale, économique et politique. Un mensuel a même pris pour titre Psychologies et propose en couverture une personnalité du spectacle. Enquêtes, débats, portraits, courrier des lecteurs… : toutes ses rubriques tendent vers la quête de l’équilibre et du bonheur, sans oublier le cahier sexo. Il n’est pas le seul. La majorité des magazines féminins comporte aujourd’hui une rubrique « psy », où les conseils des spécialistes abondent, de la vie du couple à l’éducation des enfants. Au-delà de cette profusion, qui répond à une attente du public, on constate un appauvrissement de la représentation de la réalité sociale et institutionnelle, mais aussi une perversion des rapports de causalité. Les individus deviennent responsables des événements qu’ils subissent. La personne mise au chômage doit en chercher l’origine dans ses propres difficultés. Ce qui est vrai pour certains devient une explication généralisée à tous, dans la dénégation de facteurs structurels et économiques, financiers et géopolitiques. Quant aux « psychothérapies nouvelles », importées pour la plupart de la côte ouest des Etats-Unis il y a quarante ans (bioénergie, gestalt, analyse transactionnelle…), elles privilégient la catharsis par l’expression individuelle des émotions en groupe. Contrairement à la psychanalyse, elles ne visent pas un changement de la structure psychique du sujet mais une adaptation évolutionniste de celui-ci à son environnement social, sans que les valeurs qui le fondent soient interrogées. Cette centration sur l’individu ouvre la voie à certaines sectes pour le recrutement de nouveaux adeptes et comme moyen de manipulation, en utilisant la fragilité psychologique des personnes. Il en est parfois de même au sein de certaines sociétés, où l’objectif n’est plus celui d’un changement structurel, mais d’une adaptation des professionnels à leur fonction. Le développement du « coaching » fait ainsi porter à l’individu la responsabilité des difficultés et des conflits de la structure dans une dénégation de la dynamique des groupes, des contraintes sociales. Beaucoup de consultants en entreprise ont abandonné tout travail de groupe au profit de conseils individualisés. Tout serait donc plus ou moins « psy » dans un univers où les ravages du réel social et économique sont bien présents. La médiatisation des « psys » n’a sans doute jamais atteint une telle ampleur. Qu’on en juge par la place qu’ils occupent dans les médias, de l’astrologie à Loft Story. Psychologisation du social et hyperprésence des « psys » : ces deux phénomènes stigmatisent notre société marquée par la culture du narcissisme. Un des paradoxes créés par cette situation n’est-il pas que ce soient des psychologues, des psychiatres, des psychosociologues, des psychanalystes qui soient amenés à désigner cette « psychologisation du social » ? Le symptôme en serait l’appellation banalisée de « psy », qui vide de sens la spécificité des pratiques, des dispositifs et de leurs cadres institutionnels. Peut-on ainsi parler d’une psychologisation sans psychologues, ou d’une société à la fois psychologisée et désubjectivée ?  

Jean-Claude Rouchy

est psychologue clinicien, psychanalyste et analyste didacticien de groupe/ Il est également rédacteur en chef de la Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe (Erès) et de la revue Connexions (Erès) publiée par l’ARIP (Association pour la recherche et l’intervention psychosociologique). Il a présidé la Fédération des associations de psychothérapies psychanalytiques de groupe et préside actuellement l’association européenne Transition – Analyse de groupe et d’institution.

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Tribune par Jean-Claude Rouchy, article paru initialement dans la revue Lecture Jeune n° 122 (juin 2007)
Publications de Jean-Claude Rouchy
  • La double rencontre : toxicomanie et Sida, Erés, 1996.
  • Le Groupe, espace analytique. Clinique et théorie, Erés, 1998 (Transition).
  • La psychanalyse avec Nicolas Abraham et Maria Torok, Erés, 2001 (Transition.
  • Institution et changement. Processus psychique et organisation, en collaboration avec Monique Soula Desroche, Erés 2004 (Transition).
 

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