La bande dessinée de fantasy : un genre dévalué ?

La bande dessinée de fantasy, plébiscitée par les adolescents et le grand public, est souvent assimilée à un produit commercial dénué de toute valeur esthétique. Benoît Berthou réaffirme dans son article la créativité de ce genre injustement déprécié. Nous vous proposons de prolonger cette réflexion en consultant, sur le blog de Lecture Jeunesse, un échange entre l’auteur-scénariste Gérard Guéro (alias Ange) et l’éditrice Charlotte Volper. Tous deux reviennent en effet sur les œuvres marquantes, dont Thorgal et Lanfeust, ainsi que sur les thèmes et les personnages récurrents de ces séries populaires.

 

À en croire les chiffres, bande dessinée et fantasy semblent séduire les jeunes lecteurs comme en témoigne l’énorme succès commercial rencontré par nombre d’œuvres publiées ces dernières années, que celles-ci appartiennent au domaine francophone (Lanfeust de Troy se serait ainsi vendu, selon l’éditeur Soleil, à plus de six millions d’exemplaires depuis 1994(1)Voir « Christophe Arleston. Seigneur des scénars », Livres Hebdo, n° 731, 25 avril 2008.) ou proviennent d’Extrême-Orient (le manga Naruto s’est ainsi écoulé à plus de 753 000 exemplaires pour la seule année 2009 alors que Dragon Ball a dépassé en France les 17 millions d’exemplaires de ventes(2)Voir « Les meilleures ventes de l’année 2009 », Livres Hebdo, n° 805, 22 janvier 2010.). Mais, malgré cette popularité, force est de constater que la bande dessinée de fantasy reste aujourd’hui méconnue : le lecteur ignore bien souvent tout de son histoire, peine à cerner la spécificité de son esthétique ou l’assimile malencontreusement à une forme de littérature de jeunesse dépréciée.

   

Faut-il brûler la fantasy ?

Dire que la bande dessinée de fantasy a mauvaise presse serait en effet en dessous de la vérité : le genre est volontiers placé sous le double signe du stéréotype et des intérêts pécuniaires, notamment par Jean- Christophe Menu qui, dans un stimulant pamphlet intitulé Plates-bandes, l’accuse d’avoir « supplanté tous les autres genres » traditionnels de la bande dessinée (« Moyen-âge, western, polar »…) afin de servir un commerce d’albums (à tel point que « ce format classique abritant une série d’heroic-fantasy est aujourd’hui devenu la norme absolue(3)Jean-Christophe Menu, Plates-bandes, L’Association, 2005, p. 27. ».) Formulées par l’un des fondateurs de la prestigieuse maison d’édition L’Association, ces critiques laissent penser que bande dessinée de fantasy et bande dessinée de qualité seraient antinomiques : la première s’inscrirait dans une « “culture BD”, faite de culte aux héros, de nostalgie, de voyeurisme… et d’une immense inculture graphique, littéraire et générale(4)Ibid., p. 20. » alors que cette dernière regarderait vers le « livre d’image en général(5)Ibid., p. 64. » pour explorer de nouveaux territoires graphiques.

Cette partition peut paraître fondée dans la mesure où la fantasy est devenue populaire à travers une forme semblant privilégier la production à la création, à travers le feuilleton. Le genre se signale en effet d’abord par d’interminables séries ne s’écartant manifestement guère d’un canevas préétabli : outre les 52 tomes de Naruto publiés chez Pika, nous pourrions ajouter les 140 volumes liés à Dragon Ball présentés par Glénat et les sept séries de Lanfeust publiées chez Soleil (Lanfeust de Troy, Lanfeust des étoiles, Lanfeust Odyssey, Lafeust par ses amis, Lanfeust Quest) qui transposent les personnages principaux au sein de nouveaux environnements et retracent leurs aventures à travers de nombreux « hors série ». Cela pourrait presque fournir une définition de la fantasy en bande dessinée : elle relèverait d’un art du scénario avant tout soucieux d’inventer des péripéties afin de faire vivre sur plus d’une décennie des personnages hors d’âge aux pouvoirs surnaturels.

À cet égard, la fantasy s’inscrit bien dans la lignée des genres évoqués par Jean-Christophe Menu : elle apparaît effectivement en Europe dans le cadre d’hebdomadaires publiant des feuilletons, tel le Journal de Tintin dont le sommaire était, à en croire Greg son rédacteur en chef, conçu comme un « panaché » (« Dans ces fascicules, le sommaire était très simple : il y avait un cow-boy, un explorateur, un détective…(6)Greg, propos recueillis par Hugues Dayez dans Le Duel Tintin-Spirou, Éditions Luc Pire électronique, 2001, Bruxelles, p. 47. »). Le genre prend ainsi place dans un système bien rodé, construit autour de stéréotypes, et va indubitablement y prospérer : à Thorgal, qui apparaît en 1977 dans les pages de l’hebdomadaire et qui ne cesse depuis 33 ans et 32 albums de combattre des créatures aux pouvoirs surnaturels, viendront ainsi s’ajouter Rork(7)Ce personnage, imaginé par le dessinateur Andréas, est un spécialiste d’« anciennes écritures » lui permettant de se mesurer à toutes sortes de magies. en 1978, Tetfol(8)Conçu par le scénariste et dessinateur Eric, Teftol est un garçon élevé parmi les loups et bravant la magie au cours de nombreuses quêtes. en 1979, ou encore Hypérion d’André-Paul Duchateau et Franz(9)Adapté de la mythologie grecque que Dan Simmons transposera dans un univers de science-fiction en 1989 avec le roman Hypérion et ses suites (La Chute d’Hypérion, Endymion et L’Eveil d’Endymion)..

   

Une fantasy d’auteur ?

Mais, malgré la fréquente publication d’albums de piètre qualité mettant en scène elfes et gobelins, il nous semble réducteur d’affirmer que fantasy et création ne peuvent aller de pair. Le feuilleton ne constitue pas forcément un mode de production sans imagination et il peut même donner une place importante à la créativité de l’auteur, comme en témoigne Donjon, conçu autour d’un ensemble de cinq séries(10)Poltron Minet, Zénith et Crépuscule qui retracent respectivement la naissance, l’apogée puis la fin du Donjon, alors que chaque album de « Donjon Monsters » et de « Donjon Parade » se focalise sur un ou plusieurs des nombreux personnages de l’univers ainsi créé. prévues pour accueillir 500 livres (100 pour chacune des séries) et faire place à des styles graphiques variés. Si Joann Sfar et Lewis Trondheim scénarisent chaque album, des dessinateurs fort différents se voient ainsi confier l’interprétation de personnages récurrents (Christophe Blain, Boulet, Andréas, Blutch, Killofer…).

Le feuilleton de fantasy devient alors un dispositif valorisant l’invention : Marvin, l’un des héros de la série(11)Dragon végétarien refusant de tuer quiconque malgré ses indéniables talents de combattant. prend des allures très différentes sous le crayon de Joann Sfar(12)Joann Sfar, Lewis Trondheim, Cœur de canard, « Donjon Zénith », Delcourt, 1998. (qui lui prête une dentition proéminente), de Jean-Christophe Menu (qui l’affuble d’un museau effilé(13)Joann Sfar, Lewis Trondheim (scénario), Jean-Christophe Menu (dessin), Le Géant qui pleure, « Donjon Monsters », Delcourt, 2001.) ou de Manu Larcenet (qui le dote d’un faciès ovale rendant le monstre presque sympathique(14)Joann Sfar, Lewis Trondheim (scénario), Manu Larcenet (dessin), Un donjon de trop, « Donjon Parade », Delcourt, 2000.)… En outre, le lecteur est invité à intervenir sur un site dédié(15)http://bibou.org/donjon/. : il peut ainsi comparer les styles des illustrateurs, explorer des univers graphiques, signaler des « corrélations » (soit la reprise de mêmes situations au sein des diverses publications) entre séries, ou encore proposer des « théories » (qui s’appuient sur les multiples apparitions des personnages pour tenter d’expliquer leurs origines et devenir).

   

Pour une bande dessinée « baroque »

La série créée par Joann Sfar et Lewis Trondheim démontre que littérature de l’imaginaire et création ne sont pas forcément antinomiques : le feuilleton devient ici un lieu de partage et d’hospitalité pour des auteurs au style singulier, et cette « hypersérie » rend hommage à un genre que l’on aurait sans doute tort de rejeter en bloc. Car la bande dessinée de fantasy présente à bien des égards une originalité en termes de narration graphique. Elle se situe en effet volontiers aux antipodes d’une « ligne claire » ainsi définie par Thierry Groensteen : « L’une des premières qualités du dessin hergéen est sa parfaite lisibilité, son apparente simplicité. Cette transparence nous ferait presque oublier qu’Hergé dessine(16)Thierry Groensteen, Asterix, Barbarella et Cie, Somogy-Centre national de la bande dessinée et de l’image, 2000, p. 56. ». Le propre d’une certaine fantasy est au contraire de rendre visible, de manifester le dessin : formes et couleurs se font par exemple omniprésentes ou envahissent la totalité d’une page.

Les cinq premiers tomes des Chroniques de la lune noire dessinés par Olivier Ledroit prennent ainsi le parti d’une véritable profusion graphique, les éléments propres à la fantasy constituant autant d’occasions de déployer des tracés : la magie est ainsi représentée par d’amples volutes qui enveloppent les personnages ou par des faisceaux colorés occupant tout l’espace. C’est une bande dessinée que l’on pourrait dire « baroque », tant elle fait primer l’ornement sur le dépouillement et exclut toute simplicité : les belles planches de La Graine de folie sont à cet égard éclairantes car si dans le premier tome Emmanuel Civiello développe à outrance la chevelure d’une gorgone maléfique, c’est à travers un découpage complexe. Des hordes de gobelins déferlent ainsi dans le monde des fées à travers des cases biseautées ou se chevauchant. De toute évidence, ce travail entend se situer au-delà de toute économie de moyens.

Aller contre une conception et une pratique par trop mesurées de la bande dessinée, tel peut être résumé l’apport d’un genre dont le Salammbô de Philippe Druillet est à cet égard un digne représentant. Cette œuvre est en effet structurée autour de dessins possédant une fonction « décorative » à l’instar de ce que l’auteur a par la suite nommé des « totems(17)Philippe Druillet, Les Univers de Druillet, Albin Michel, 2003, p. 11. » : d’imposants « tueurs » à la lourde armure et à la puissante épée ou de sensuels « barbares » à la masse hérissée de piques encadrent des planches au sein desquelles s’affrontent, sous les murs de Splendius ou Carthage, des cohortes de combattants dont la représentation est organisée autour de motifs récurrents (lances acérées ou casques luisants). Ces impressionnantes compositions vont jusqu’à bousculer le traditionnel langage de la bande dessinée : face à cette masse grouillante, la notion de « case » perd son sens et l’auteur préfère se passer de phylactères (les bulles) pour leur préférer des schémas ou des « récitatifs » donnant une vue d’ensemble de la bataille.

   

Révolutionnaire fantasy ?

L’œuvre de Flaubert prend des allures on ne peut plus barbares(18)Nous sommes en effet ici aux antipodes des adaptations bien plus sages que propose par exemple la collection « Romans de toujours ».. C’est à se demander si une volonté d’émancipation ne serait pas inhérente à la fantasy : le genre fait notamment place à un nouveau mode de représentation du corps comme en atteste une œuvre de Richard Corben intitulée Den, publiée dans Métal Hurlant en 1975. La nudité y est omniprésente et n’est pas sans rappeler la statuaire grecque : se baladant « la boutique au vent(19)Richard Corben, Den. Seconde époque, Les Humanoïdes Associés, 1983, p. 8. » au milieu d’un désert peuplé d’hommes-lézards et encombré de fantastiques édifices, le héros est représenté biceps gonflés ou pectoraux saillants, et si les corps sont parfois voilés, c’est grâce à un large usage du drapé et de toutes sortes de masques ou de coiffes inspirés de la tragédie antique. La fantasy semble ici verser dans le grotesque (musculatures, seins et pénis arborent des dimensions hors du commun) comme pour mieux signifier qu’il s’agit d’un genre soucieux de mettre en valeur plus que d’occulter l’anatomie.

Les pudiques aventures de la bande dessinée traditionnelle sont bien loin. La fantasy semble permettre à des auteurs d’explorer des territoires jusqu’alors non balisés : outre le corps et la sexualité, elle met également en valeur le patrimoine en s’attachant à certaines périodes historiques. Si des séries comme Les Druides ou La Quête du Graal s’y essayent timidement, l’œuvre magistrale de François Bourgeon, intitulée Les Compagnons du crépuscule, explore dans le détail les légendes et les traditions celtes à travers l’aventure d’un chevalier sans domaine ni visage. Le second volet de la trilogie, Les Yeux d’étain de la ville glauque, est ainsi structuré autour d’une « série », c’est-à-dire d’un ancestral chant oral. Si les personnages gagnent, avec l’aide de lutins, l’intérieur d’une cité cachée au commun des mortels, c’est grâce à des lignes tirées d’un recueil nommé le Barzaz Breiz, présenté dans le dossier documentaire en fin d’album.

La bande dessinée de fantasy témoigne ici d’une certaine ambition : mettre en valeur un territoire donné, voire un terroir comme dans Bran Ruz, œuvre d’Alain Deschamps et de Claude Auclair. Cette dernière met en image la légende de la ville d’Ys de façon on ne peut plus originale : l’aventure prend place dans le cadre d’un long chant entamé au cours d’un Fest Noz breton dans une commune du Finistère et représenté dans des pages publiées en langue bretonne. S’appuyant également sur une cartographie détaillée de la baie de Douarnenez et sur des dessins reprenant bas reliefs et danses mortuaires des enclos paroissiaux, le récit semble ne pas vouloir céder aux sirènes du divertissement pour décrire la progression de la chrétienté sur ces terres païennes. La fantasy se découvrirait-elle ici une mission – promouvoir histoire, terroir et patrimoine ? – une chose est sûre, cette œuvre nous invite à réviser nos préjugés vis-à-vis d’un genre trop souvent dévalué.

benoit-berthou

Benoît Berthou

est maître de conférences en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université Paris 13 où il est responsable du master « Culture, média ». Au sein du Laboratoire des Sciences de l’Information et de la Communication (LABSIC), il mène des recherches sur l’influence des technologies numériques au sein de la chaîne du livre et sur la bande dessinée. Il est rédacteur en chef des Carnets de la bande dessinée (http://carnetsbd.hypotheses.org/).

  Thorgal_journal-de-tintin
Couverture de Grzegorz Rosinski
pour l’hebdomadaire Tintin
(édition française), n° 173,
29 décembre 1978












La_graine_de_folie-Civiello
Couverture d’Emmanuel Civiello,
Igguk (La Graine de folie, tome 1),
Delcourt, 1996





Den-Richard_Corben  

Richard Corben, Den,
Les Humanoïdes Associés,
1981 (détail).



Les_compagnons du crepuscule
Couverture de François Bourgeon,
Les Yeux d’étain de la ville glauque
(Les Compagnons du crépuscule,
tome 2), Casterman, 1994
Par Benoît Berthou, article paru initialement dans la revue Lecture Jeune n° 138 (juin 2011)
Ce texte est une seconde version d’un article du même auteur intitulé « La bande dessinée de fantasy : un genre français ? » et publié dans la revue Contemporary French and Francophone Studies (« Fantasy à la française », volume 15, issue 2, février 2011).
Quelques publications de Benoît Berthou

•« La bande dessinée francobelge : quelle industrie culturelle ? », Textyles, n° 36, juin 2010.

•« L’autobiographie : pour une nouvelle bande dessinée ? », L’Art, l’éducation et le politique, Editions des Sandres, mai 2011.

•« La bande dessinée de fantasy: un genre français ? », Fantasy à la française, volume 15, issue 2, Contemporary French & Francophone Studies, Routledge, 2011.

References   [ + ]

1. Voir « Christophe Arleston. Seigneur des scénars », Livres Hebdo, n° 731, 25 avril 2008.
2. Voir « Les meilleures ventes de l’année 2009 », Livres Hebdo, n° 805, 22 janvier 2010.
3. Jean-Christophe Menu, Plates-bandes, L’Association, 2005, p. 27.
4. Ibid., p. 20.
5. Ibid., p. 64.
6. Greg, propos recueillis par Hugues Dayez dans Le Duel Tintin-Spirou, Éditions Luc Pire électronique, 2001, Bruxelles, p. 47.
7. Ce personnage, imaginé par le dessinateur Andréas, est un spécialiste d’« anciennes écritures » lui permettant de se mesurer à toutes sortes de magies.
8. Conçu par le scénariste et dessinateur Eric, Teftol est un garçon élevé parmi les loups et bravant la magie au cours de nombreuses quêtes.
9. Adapté de la mythologie grecque que Dan Simmons transposera dans un univers de science-fiction en 1989 avec le roman Hypérion et ses suites (La Chute d’Hypérion, Endymion et L’Eveil d’Endymion).
10. Poltron Minet, Zénith et Crépuscule qui retracent respectivement la naissance, l’apogée puis la fin du Donjon, alors que chaque album de « Donjon Monsters » et de « Donjon Parade » se focalise sur un ou plusieurs des nombreux personnages de l’univers ainsi créé.
11. Dragon végétarien refusant de tuer quiconque malgré ses indéniables talents de combattant.
12. Joann Sfar, Lewis Trondheim, Cœur de canard, « Donjon Zénith », Delcourt, 1998.
13. Joann Sfar, Lewis Trondheim (scénario), Jean-Christophe Menu (dessin), Le Géant qui pleure, « Donjon Monsters », Delcourt, 2001.
14. Joann Sfar, Lewis Trondheim (scénario), Manu Larcenet (dessin), Un donjon de trop, « Donjon Parade », Delcourt, 2000.
15. http://bibou.org/donjon/.
16. Thierry Groensteen, Asterix, Barbarella et Cie, Somogy-Centre national de la bande dessinée et de l’image, 2000, p. 56.
17. Philippe Druillet, Les Univers de Druillet, Albin Michel, 2003, p. 11.
18. Nous sommes en effet ici aux antipodes des adaptations bien plus sages que propose par exemple la collection « Romans de toujours ».
19. Richard Corben, Den. Seconde époque, Les Humanoïdes Associés, 1983, p. 8.

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