La bibliothèque Louise Michel

La bibliothèque Louise Michel(1)Ouverture le 31 mars 2011, 29/35, rue des Haies, Paris 20e. a ouvert ses portes en 2011 dans le 20e arrondissement de Paris. Faisant partie des établissements pionniers en France, elle a ajouté une dimension sociale à sa mission culturelle et met un point d’honneur à faire de l’accueil sa priorité, ce qui lui a valu de recevoir en 2011 le Grand Prix Livres Hebdo des Bibliothèques. Hélène Certain, directrice de l’établissement, livre sa vision du lieu et son mode de fonctionnement.

Sonia de Leusse : Dès la genèse du projet, la bibliothèque Louise Michel a été conçue en lien avec les habitants du quartier.

Hélène Certain : L’architecte(2)Olivier Fraisse du cabinet Terreneuve architectes. était en effet à l’écoute des gens et des bibliothécaires – ce qui n’est pas toujours le cas. Ce sont par exemple les habitants qui ont demandé de modifier la couleur des briques initialement prévue à l’extérieur. De même, les bibliothécaires ont obtenu que les murs intérieurs de la médiathèque soient rouges et non pas blancs. Cette couleur, que les visiteurs remarquent tout de suite en entrant, contribue à faire de cet espace un endroit vraiment chaleureux et convivial tout comme le parquet ainsi que les meubles en bois que nous avons tenu à ajouter à ceux en métal, prédominants dans le projet.

  Bib Louise Michel panier  

SL : Vous avez également décoré la salle avec des plantes, à côté des canapés…

HC : Il fallait casser les codes, qu’elle n’ait pas l’air d’une bibliothèque même s’il y a beaucoup de documents. Nous voulions ressembler à une grande maison, certes pleine de livres, plus qu’à une institution.

 

Bib Louise Michel plantes

 

SL : Est-ce vous qui avez demandé un mobilier de librairie ?

HC : L’idée était, malgré les contraintes (de sécurité, de stockage…) qui pèsent sur nos établissements, d’éviter les meubles basiques de collectivité. Après discussions, EKZ, le fournisseur, a créé spécialement pour le lieu les quatre cubes de présentation que nous avons. Depuis que le fabricant a intégré ces présentoirs à son catalogue, ils sont même devenus un de ses produits phares, déclinés en plusieurs couleurs et différents matériaux. De nombreux bibliothécaires réclament désormais « le meuble de Louise Michel »…

 

SL : Qui a choisi l’emplacement des meubles au sein de la structure ?

HC : Ce sont les bibliothécaires. La plupart des établissements récents sont pourvus de baies vitrées qui empêchent de mettre des étagères tandis que nous pouvions placer les nôtres tout autour de la salle et ainsi dégager l’espace central et la circulation. Tous les rayonnages hauts ont donc été disposés le long des murs, le plateau étant ponctué de meubles bas. Les usagers n’ont donc pas l’impression de pénétrer une forêt de livres. Cet aménagement ne dissuade pas les personnes plutôt éloignées de la lecture d’entrer. C’est essentiel si l’on veut attirer aussi ce public.

  Bib Louise Michel rdc  

SL : Vous avez récemment acquis une Pirate box(3)Le but de la Pirate Box est de « créer un espace de libre échange, une bulle hors de tout chemin battu et hors de la juridiction des autorités » (pirateboxfr.com/bienvenue/). C’est un réseau sans fil pour échanger des fichiers de manière anonyme et déconnecté d’internet.. Comment comptez-vous l’utiliser ?

HC : Nous aurons à organiser des événements pour faire connaître cette ressource. Pour l’instant, seuls les bibliothécaires geek s’amusent à y placer des contenus, mais nous avons d’autres ambitions. Comme l’accueil fait partie de nos points forts, nous discutons beaucoup avec le public que nous informons régulièrement. Un habitant proposait d’y déposer des photos du quartier à partager, un autre, musicien parlait d’y mettre son CD. De notre côté, nous souhaitons créer des contenus, par exemple, en partageant les enregistrements des rencontres d’auteurs venus dans nos locaux. Un jeune passionné d’origamis, donne des cours à la bibliothèque. Nous pourrions le filmer en train de faire des pliages puis mettre les tutoriels sur la Pirate box.

 

SL : La difficulté est de rendre ensuite visible cette offre.

HC : C’est à nous de nous démener pour la valoriser. Il y a un vrai travail de médiation à faire, qui, comme la relation avec le public, prend du temps. Rien n’est instantané ! C’est la raison pour laquelle environ 60% de notre temps de travail est dédié au service public, à l’accueil des usagers.

 

SL : Pour renforcer les liens avec la population, vous avez également recruté une médiatrice.

HC : Habitant le quartier, elle y connaît de très nombreuses familles. Une partie d’entre elles se sont installées récemment en France ou viennent d’arriver et maîtrisent mal le français. Notre médiatrice d’origine malienne parle plusieurs langues africaines, ce qui représente un vrai atout pour diversifier les publics. Contrairement aux bibliothécaires, elle peut, pendant ses heures de travail, rendre visite aux familles et leur faire comprendre que notre espace leur est aussi destiné, que toutes sont les bienvenues, même si elles ne savent pas lire, parce que la bibliothèque est un lieu ouvert où l’on peut aussi avoir d’autres activités. Certaines mères franchissent le seuil pour accompagner leurs enfants à l’aide aux devoirs mise en place le mardi et le jeudi par des bénévoles, puis reviennent finalement, de plus en plus nombreuses avec leur thermos de café pour partager un moment entre elles. Pour nous, c’est une réussite quand des habitants se donnent ainsi rendez-vous à la bibliothèque.

 

SL : La médiathèque Louise Michel est un lieu de convivialité d’abord et avant tout…

HC : Oui, c’est la raison pour laquelle, le samedi par exemple, notre médiatrice propose un thé à la menthe, nous servons du café à tout le monde et essayons de repérer les nouveaux arrivants pour qu’ils se sentent vraiment accueillis. C’est un travail de longue haleine, mais nous nous rendons compte après deux ans que nous avons vraiment réussi à fidéliser un public qui vient de plus en plus et qui prend possession des lieux.

  Bib Louise Michel patio  

SL : Sur quels modèles l’équipe s’est-elle appuyée pour concevoir l’établissement ?

HC : Blandine Aurenche(4)Bibliothécaire de la ville de Paris (20e), Blandine Aurenche est membre fondateur de l’association Lire à Paris. dirigeait l’équipe de préfiguration qui s’est inspirée de toute la littérature sur la bibliothèque « 3e lieu » et des Idea stores londoniens(5)Voir « Les Idea Stores en Grande Bretagne », Ophélie Ramonatxo, Lecture Jeune n° 140, décembre 2011 : http://www.lecturejeunesse.org/livre/les-adolescents-la-lecture-et-les-bibliotheques-en-europe-n140-decembre-2011/. Comme eux, nous souhaitons être en adéquation avec la demande. Nous fonctionnons grâce à l’argent public, donc il nous semble évident qu’il faut répondre aux attentes de nos usagers qui, indirectement, paient nos services. Nous sommes également proches du fonctionnement des Idea stores en ce qui concerne l’accueil. La plupart du temps, les gens nous connaissent et nous appellent tout simplement par nos prénoms. Pour vous donner un autre exemple, les enfants ne nous voient pas comme des bibliothécaires ; ils nous désignent comme « les animateurs ». Cela montre vraiment l’évolution de la profession.

 

SL : Cette évolution du métier est-elle inéluctable ?

HC : Tout à fait, plus nous saurons nous rendre indispensables, moins les bibliothèques disparaîtront. Aussi devons-nous être actifs, « animateurs », mais pas seulement pour les enfants : je dis que nous sommes des animateurs de communautés, c’est-à-dire que nous faisons se rencontrer des habitants du quartier. Notre lieu est conçu pour socialiser et pour construire des projets ensemble.

 

SL : Comment consultez-vous les usagers ?

HC : Pour l’instant, nous recueillons leurs propositions et remarques de manière informelle. Une habitante nous a fait part de son souhait d’ouvrir un atelier tricot. À nous de nous assurer de l’intérêt d’autres personnes. Plus le public sera à l’aise dans la bibliothèque, plus il aura des initiatives. Avec le temps, nous espérons davantage de propositions. Nous devons conserver ce cadre très chaleureux, accueillant, pour que la participation aille de soi.

  Bib Louise Michel presse  

SL : Avez-vous un budget spécifique pour l’animation culturelle ?

HC : Il est assez faible puisqu’il ne dépasse pas 2500 à 3000 euros par an(6)Le budget d’acquisition est de 48 000 euros par an.. Aussi compensons-nous autrement : nous offrons un lieu et à la rigueur des fournitures ; ce sont les usagers qui deviennent acteurs (et ne demandent qu’à l’être) pour animer leur bibliothèque, avec des ateliers créatifs participatifs, des projections de films, des jeux, etc.

 

SL : Que font les adolescents qui fréquentent l’établissement ?

HC : Les plus jeunes, vers 12-14 ans, occupent beaucoup les lieux pour se retrouver. Ils profitent aussi bien des postes informatiques que des bandes dessinées ou des jeux. Pour nous, c’est important : jouer avec eux nous positionne tout à fait autrement. Beaucoup sont encore trop timides pour être force de proposition. Bien sûr, ils discutent, font leurs devoirs sur place, ce qui nous permet de tisser un lien plus serré avec eux. Les grands lecteurs, ou les lectrices plus âgées, en revanche, passent très rapidement pour rendre leurs livres et en emprunter de nouveaux, sans profiter de l’espace. Les amateurs de mangas eux, restent plus longtemps, parce qu’ils en lisent pas mal sur place.

 

SL : Après ces deux ans d’ouverture, constatez-vous un usage des lieux au détriment de la consultation des collections ou êtes-vous satisfaite de l’utilisation des ressources de la bibliothèque ?

HC : Même si nous proposons des parcours différents, l’emprunt fonctionne beaucoup. En 2012 – première année complète –, nous avons enregistré 220 000 prêts, ce qui est conséquent par rapport aux 600 m2 de la bibliothèque! On recense environ 550 visites par jour et les inscriptions continuent de grimper. Cependant, les chiffres des premières années sont toujours assez bons. Il faut attendre de voir également comment va se transformer le quartier : l’année prochaine, un centre d’animation ouvrira à côté de la bibliothèque. Cela va peut-être altérer un peu la fréquentation, même si nous n’avons pas les mêmes rôles. À nous de devancer ces changements.

 

SL : Comment comptez-vous vous y prendre ?

HC : Comme dans certains établissements aux Pays-Bas, nos usagers vont pouvoir disposer d’une salle que nous avons à l’étage, pour prévoir des activités qu’ils n’ont pas la place de faire chez eux, ou se rencontrer pour de petits ateliers de conversations qui nous ont été demandés. Nous serions les intermédiaires qui aident les gens à se rencontrer, dans cette salle finalement assez proche de… « la salle sur demande » dans Harry Potter ! Nous travaillons à une charte d’utilisation assez claire. La participation de tous est vraiment notre objectif majeur, que ce soit pour des temps de loisirs ou d’échanges de savoir et de savoir-faire.

 

SL : Après ces deux ans d’expérience, que préconiseriez-vous pour d’autres médiathèques ?

HC : Avant même la conception de l’espace, j’insisterais sur le management. Pour moi, c’est l’implication des personnels qui fait la différence. Il est primordial que chacun des agents ait une responsabilité dans le projet d’établissement, ce qu’une organisation trop pyramidale ne permet pas.

 

SL : Comment le marketing et la communication – termes que vous employez alors qu’ils sont souvent bannis par la profession – peuvent-ils servir la bibliothèque ?

HC : Tout est communication aujourd’hui. Il ne s’agit pas de se transformer en publicitaires mais de reconnaître que l’on ne peut s’en passer. Nous devons légitimer notre place, rappeler que nous sommes utiles, indispensables. Changer notre image et promouvoir les usages du lieu est essentiel dans un pays où l’image de la bibliothèque et des professionnels qui l’incarnent est si dégradée.

L’équipe de Lecture Jeunesse vous invite à visiter cette bibliothèque qui se situe au 29/35 de la rue des Haies (Paris 20e). Pour plus d’informations sur l’accessibilité et les heures d’ouverture, rendez-vous ici.   Bib Louise Michel coin bebe

Helene Certain

Hélène Certain

Après avoir exercé la responsabilité de chef de section et d’établissement dans deux bibliothèques parisiennes, Hélène Certain est devenue responsable de la bibliothèque Louise Michel en 2012. Très intéressée par la problématique, elle a travaillé, pendant son année à l’ENSSIB sur la valorisation de l’accueil dans les bibliothèques du réseau parisien. Elle est par ailleurs l’auteur d’un article dans le BBF « Bibliothèque familiale et familière, l’exemple de la bibliothèque Louise Michel » (2013, n°2, p.60-64).

Propos recueillis et mis en forme par Sonia de Leusse le Guillou, article paru dans la revue Lecture Jeune n° 148 (décembre 2013).

References   [ + ]

1. Ouverture le 31 mars 2011, 29/35, rue des Haies, Paris 20e.
2. Olivier Fraisse du cabinet Terreneuve architectes.
3. Le but de la Pirate Box est de « créer un espace de libre échange, une bulle hors de tout chemin battu et hors de la juridiction des autorités » (pirateboxfr.com/bienvenue/). C’est un réseau sans fil pour échanger des fichiers de manière anonyme et déconnecté d’internet.
4. Bibliothécaire de la ville de Paris (20e), Blandine Aurenche est membre fondateur de l’association Lire à Paris.
5. Voir « Les Idea Stores en Grande Bretagne », Ophélie Ramonatxo, Lecture Jeune n° 140, décembre 2011 : http://www.lecturejeunesse.org/livre/les-adolescents-la-lecture-et-les-bibliotheques-en-europe-n140-decembre-2011/
6. Le budget d’acquisition est de 48 000 euros par an.

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