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La bosse des mythes, entretien avec Serge Boimare

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Dans L’Enfant et la peur d’apprendre(1)Dunod, 2000, Serge Boimare expose l’accompagnement pédagogique original qu’il a mené en s’appuyant sur les romans de Jules Verne et les textes tirés de la mythologie pour aider des adolescents non-lecteurs à surmonter leur crainte devant le livre. Dans un style d’homme de terrain, il étaye sa démonstration par des exemples de blocages vécus par quelques-uns de ses élèves, des adolescents, mal dans leur peau, provocateurs, résistant à l’apprentissage. Selon cet ex-instituteur atypique, la tragédie, qui met en scène nombre de ces héros mythologiques, possède un impact fort sur l’imaginaire et la construction identitaire de ces jeunes en perte de repères.  Isabelle Debouvère l’a rencontré en 2005 (2)entretien publié dans Lecture Jeune n°114, La force de la Tragédie. 

 
Lecture Jeunesse : Pouvez-vous nous présenter en quelques mots votre démarche ?
Serge Boimare : Dans mon travail de psycho-pédagogue avec les adolescents non-lecteurs, j’ai été amené à constater régulièrement que la « fonction imageante », qui permet de fabriquer des images avec les mots, se trouve parasitée chez ces jeunes par des peurs identitaires, parfois très archaïques. Ils mettent alors en place, pour se défendre devant ces craintes, des stratégies anti-pensée qui s’accompagnent d’un discours antilecture : « lire, c’est pour les bouffons, les filles, les faibles » (je parle ici d’adolescents apparemment normaux, pas de cas pathologiques graves). A ce stade de résistance, un travail spécifique doit être fait. Il ne suffira pas ici de présenter des livres ou parler de littérature, il va falloir aller à la rencontre de ces inquiétudes déstabilisantes. C’est en ce sens que les textes fondateurs, qui viennent figurer ces inquiétudes, peuvent renforcer la fonction imageante dont ils ont besoin pour pouvoir lire. Bien entendu cette lecture repose sur l’adulte, puisqu’ils ne peuvent le faire eux-mêmes. Elle doit être prolongée par un temps d’échange verbal dans le groupe des adolescents. Pour moi, la restauration de la fonction imageante repose sur trois temps travaillés simultanément et portés tous trois par cette médiation culturelle forte, comme l’est toujours la vie des héros mythologiques :

1 ) rencontrer l’inquiétude pour renouer avec l’intérêt de ces jeunes
2) lui donner une forme pour la contenir et lui permettre d’aller vers l’universel
3) permettre qu’elle soit verbalisée mais toujours à travers la médiation. Des choses fortes sont à faire en ce sens avec la tragédie, sous forme de lecture, de parole, de théâtre. En bibliothèque, des animations de ce type seraient intéressantes, mais la classe est le lieu privilégié pour faire ce travail qui allie deux points forts de tous nos projets pédagogiques : transmettre de la culture et faire aimer la lecture.

 

L. J. : Que trouvent les jeunes dans ces textes, chez ces héros ?
S. B. : J’ai beaucoup travaillé avec les héros de la mythologie : Thésée, Persée, Hercule, Oedipe… Leur parcours débute toujours par les mêmes préoccupations, qui concernent principalement leur origine : qui sont leurs parents ? A partir de ce doute, commence une série d’épreuves initiatiques qui réussit à amener des images fortes, directement liées à des préoccupations identitaires. Les adolescents trouvent ici la possibilité de faire du lien avec ce qui les préoccupe. Par exemple, le conflit intergénérationnel est présent dans quasiment tous les mythes : « comment prendre la place de la génération du dessus, et pour cette dernière, comment empêcher la génération du dessous de la faire basculer ? ». Dans sa propre famille, on retrouve ce qui est représenté dans la mise en place du monde chez les Grecs : Ouranos veut empêcher ses enfants de sortir du ventre de leur mère ; Kronos mange les siens et Œdipe est la représentation par excellence de ce rapport conflictuel. On aborde avec lui la troisième question importante, celle de l’identité sexuelle et du désir confronté à la loi. Les relations incestueuses sont posées de façon récurrente à travers de nombreux récits.

 

L. J. : La rencontre de l’adolescent avec des questionnements très personnels est l’enjeu que se donnent les « romans miroirs ». Quelle est la différence avec les mythes ou la tragédie ?
S. B. : La rencontre avec des héros exceptionnels permet d’être très proche de ces préoccupations mais également de les mettre à distance plus facilement. Ce que le fait divers ou des histoires vécues racontées par des enfants ne permettent pas. Je reste persuadé que si nous voulons réconcilier les jeunes avec le fonctionnement de leur pensée, il faut leur donner des images qui leur permettent de transformer ce « trop personnel » en préoccupations plus universelles. J’ai, par exemple, travaillé autour du mythe de Castor et Pollux avec un enfant de 12 ans, braqué dans le refus d’apprendre. Cette histoire s’est révélée suffisamment dramatique et proche pour exciter sa curiosité, pour lui donner envie de maîtriser les éléments nécessaires à sa compréhension, mais elle est aussi suffisamment distante dans le temps et dans l’espace pour ne pas le déborder et le pousser aux passages à l’acte comme le faisaient ses fantasmes personnels. Malheureusement ce travail n’est pas magique, il faut parfois deux ans avant d’en arriver à ce changement psychique dont je parle.
Sachons-le, que nous soyons enseignant ou bibliothécaire.

Serge Boimare

Ancien instituteur spécialisé, enseignant psychopédagogue et directeur de CMP à Paris.

References   [ + ]

1. Dunod, 2000
2. entretien publié dans Lecture Jeune n°114, La force de la Tragédie

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