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La lecture n’a pas de prix !

Une majorité de prix décernés par des adolescents affiche quatre objectifs principaux. Parce que ceux-ci déterminent le déroulement d’un prix, ils orienteront également ces quelques pages. Après avoir recensé et classifié l’ensemble de ces objectifs énoncés dans les réponses aux questionnaires envoyés à des organisateurs de prix, nous avons élaboré sept grandes catégories qui seront autant de points d’entrée dans la réflexion sur ces événements aussi nombreux que répandus en France.

Des prix pour développer la lecture

Plus de la moitié des objectifs recensés visent à « favoriser », « développer» la lecture, à la « promouvoir(1)Notamment le prix RTS littérature ado. Notons que l’objectif du prix d’Un livre à l’Aude est ainsi la « valorisation de la lecture » et non du livre, par exemple. » au sens large. Certes, il s’agit de « faire lire(2)L’un des cinq objectifs du prix du Meilleur premier album des lycéens picards. » et, pour reprendre les termes d’Agnès Desarthe, « [o]n serait presque à […] déclarer d’utilité publique(3)Lire est le propre de l’homme, Témoignages et réflexions de cinquante auteurs de livres pour l’enfance et la jeunesse, L’Ecole des loisirs, 2011, p. 32. » la lecture. Mais il est aussi question de l’« intégrer […] dans ses actes(4)Prix Escapages.». Une partie des items, en effet, insiste sur le caractère dynamique qu’elle doit prendre. Le «choix(5)Prix des collégiens de la ville de Vannes.» des jeunes et les «échanges entre lecteurs(6)Prix Ados 2013 (Hautes-Vosges).», énumérés dans les objectifs, traduisent cette volonté de présenter la lecture comme une activité vivante. Ces objectifs répondent à l’inquiétude des médiateurs du livre face à la baisse de la lecture des jeunes dont les médias font leurs gros titres. Ils révèlent sa connotation mortifère ou passive, implicite, que les professionnels cherchent à transformer. Il faut donc « relancer(7)« … dans les classes de 4e de collège», prix Sésame.» la lecture, «lever les a priori(8)L’un des cinq objectifs du prix du Meilleur premier album des lycéens picards.», «changer le regard des jeunes sur le livre(9)Prix des Incorruptibles.» qui, en soi, souffrirait d’un déficit d’image. «Goût», «plaisir», sont sans doute les termes les plus récurrents de cette catégorie. Effectivement, pour faire de la lecture une pratique(10)« Développer la pratique de la lecture chez les jeunes», premier des trois objectifs du prix des lecteurs du Mans et de la Sarthe. – tacitement entendue comme personnelle, librement consentie, mieux encore, désirée ! –, rien ne vaut la découverte du plaisir qu’elle peut procurer(11)« Intégrer la lecture dans ses actes» est le sixième et dernier objectif du prix Escapages. Le prix des Incorruptibles le dit même en ces termes : « par le plaisir, faire de la lecture une habitude quotidienne. ». Reste à savoir comment le transmettre aux faibles lecteurs… Le prix dépasse ainsi le rôle d’événement annuel pour susciter un véritable changement de comportement. On lui confère des vertus performatives pour en faire un déclencheur pouvant être à l’origine de pratiques culturelles nouvelles. Or, pour certains professionnels, la lecture a été entachée : AdoLire propose ainsi de « renouer avec la lecture plaisir déconnectée du travail scolaire(12)Isère/Rhône-Alpes/Meylan. C’est nous qui soulignons le néologisme. ». Le colloque a mis en évidence l’ambiguïté qui régit depuis de longues années les rapports des bibliothèques aux établissements scolaires. Cette conception de la lecture comme un plaisir l’opposerait à la lecture savante, lettrée, comme si l’une devait nécessairement exclure l’autre(13)Oubliant que le plaisir peut aussi être procuré par la compréhension d’un certain nombre de codes explicités notamment par l’enseignement.. Ainsi, malgré le nombre de compétitions co-organisées avec des partenaires de l’Education nationale, certains organisateurs redoutent de voir leur prix « récupéré » par un professeur qui l’exploiterait comme un devoir scolaire.

 

Mais de quelle lecture est-il question ici ? Rares sont les récompenses remises à des bandes dessinées(14)On peut citer, entre autres, les prix des lycéens et apprentis PACA, Mangawa, Bulles de Cristal, Meilleur premier album des lycéens picards, le prix lycéen du livre d’Economie et de Sciences Sociales, le prix des lecteurs 13-16 ans du Mans et de la Sarthe., des pièces de théâtre(15)Par exemple, les prix de la pièce de théâtre contemporain pour le jeune public et Collidram. ou de la poésie(16)Le prix de poésie des collégiens du Val-de-Marne.. Mises à part quelques exceptions, comme le prix lycéen du livre d’Economie et de Sciences Sociales(17)Lyon., la plupart de ces opérations ont pour objet des livres de fiction. On s’étonne qu’ouvrages documentaires, pratiques(18)A notre connaissance, aucun prix ne fait concourir ces livres., illustrés, albums, etc., ne figurent pas plus dans les listes de titres proposées aux jeunes. La diversité des types et des genres de livres bénéficierait en effet à un public de non-lecteurs. L’analyse de ces prix met au jour un présupposé important : promouvoir la lecture revient à encourager celle de romans, ou plus largement de fiction. Une certaine image de la lecture préside donc bien aux prix. Remarquons que celle-ci, dont on voudrait qu’elle suscite «  l’envie  », appelle « le goût », a été souvent associée lors du colloque, par un effet de glissement, au divertissement. De nombreuses actions dans le cadre des prix concourent à essayer de banaliser la lecture pour la désacraliser, en cherchant à la rendre attrayante, délassante, source de distraction, l’assimilant à une activité parmi d’autres qu’un adolescent souhaitera ajouter à son agenda. Or, le nombre des prix et la nature des objectifs prouvent en eux-mêmes qu’elle revêt pour leurs fondateurs un rôle tout à fait à part. Les professionnels ne partiraient pas en croisade pour promouvoir un simple passe-temps. Pourtant la lecture prônée par les prix semble faire le grand écart entre deux statuts distincts, qui en font un besoin ou au contraire un hobby, une activité récréative au même titre que d’autres. Au-delà de l’amusement, de l’agrément cité à maintes reprises, un enjeu plus important se joue dans les objectifs de ces médiations. En effet, si elle est seulement divertissante, pourquoi faudrait-il défendre la lecture à ce(s) prix, envers et contre toutes les autres occupations ? Peut-être parce qu’elle « n’est pas un loisir qu’on puisse comparer au cinéma ou au jeu vidéo, c’est une nécessité de chaque jour, c’est le passeport pour l’insertion dans notre société et c’est ce qui donne accès à la liberté, liberté de parler, de penser, de circuler(19)Lire est le propre de l’homme, op. cit., p. 27. », écrit Marie-Aude Murail.

   

« De l’enfant lecteur au libre électeur(20)Sous-titre de Lire est le propre de l’homme, op. cit. » ?

« Connaissez-vous deux mots plus proches que lecteurs et électeurs ? […] C’est l’éducation du sens critique qui donne aux lecteurs la liberté de choisir et leur assure d’être demain des femmes et des hommes libres(21)Jean Delas et Jean-Louis Favre, directeurs de L’Ecole des loisirs, Lire est le propre de l’homme, op. cit., p. 7. ». N’est-ce pas ce que visent ces prix ? Certes, beaucoup tendent vers des objectifs de type pédagogique dont certains sont liés à l’univers scolaire, comme la « valorisation des acquis », la « maîtrise de l’oral », « de l’écrit (rédaction de critiques) (22)Prix des collèges du Territoire de Belfort. », ou l’acquisition de compétences telles que la « réflexion » ou la « concentration (23)Prix Ado-Lisant, Belgique. ». Mais qu’ils se déroulent au sein de collèges et lycées ou à l’extérieur (médiathèque, association, etc.), la plupart des prix place « l’éducation du sens critique », pour reprendre les termes de Jean Delas et Jean-Louis Favre, au cœur de leurs objectifs. Le simple constat d’un goût ou d’un rejet, le débat d’opinions, doit idéalement céder la place à une discussion argumentée. Les jeunes apprennent à prendre de la distance par rapport aux textes proposés ; ils doivent développer ou valoriser des compétences de lecteur. Si le terme de battle littéraire a été mis à la mode depuis peu, il anglicise seulement des joutes oratoires qui existent entre les adolescents de longue date. Ainsi, jusqu’à son édition 2012, le prix des Territoires de Belfort préparait les élèves, pendant environ quatre mois, à défendre leur choix de livre par un argumentaire, devant l’assemblée. L’attribution du prix Collidram de la meilleure pièce de théâtre repose même entièrement sur la capacité critique des lecteurs puisque « un argument égale une voix(24)« Un élève à lui tout seul peut ainsi, en énonçant plusieurs arguments, avoir autant de poids qu’un groupe d’élèves, aussi nombreux soient-ils». ».

Sonia_de_Leusse

Sonia de Leusse-Le Guillou

Directrice de Lecture Jeunesse et de la rédaction de Lecture Jeune

Cet article repose sur les réponses à un questionnaire envoyé à des structures responsables d’un prix décerné par des adolescents, les analyses et les débats du 18 juin dernier, une veille sur une cinquantaine de prix de ce type (majoritairement en France et dans les pays francophones) et des entretiens téléphoniques. Sur 56 questionnaires envoyés, nous avons reçu un refus explicite et 39 réponses : prix Ados 2013, AdoLire, Ado Lisant, Ados Rennes/Ille-et-Vilaine, Bulles de Cristal, Carbet des Lycéens, Chimère, Chronos, collégiens du Doubs, collégiens de l’Hérault, collèges du Territoire de Belfort, collégiens de la ville de Vannes, Collidram, dévoreurs de livres, D’un livre à l’Aude, Emmanuel Roblès (BloisAgglopolys), Escapages, Et Lisez-moi, Farniente, Goncourt des Lycéens, Hautes-Pyrénées tout en auteurs, Imaginales des Lycéens, Incorruptibles, J’ai lu J’élis, Lycéens Allemands, lycéens et apprentis de la région PACA, lycéens et apprentis rhônalpins, Mangawa, Meilleur premier album des lycéens picards, littéraire des Maisons Familiales Rurales, Mordus du Polar, Nord-Isère des jeunes lecteurs, poésie des collégiens du Val-de-Marne, européen des jeunes lecteurs, lycéen du livre d’Economie et de Sciences Sociales, des lecteurs 13-16 ans du Mans et de la Sarthe, de la pièce de théâtre contemporain pour le jeune public, RTS littérature ados, Sésame.

quote-02-02-02L’analyse de ces prix met au jour un présupposé important : promouvoir la lecture revient à encourager celle de romans, ou plus largement de fiction. Une certaine image de la lecture préside donc bien aux prix.

 

Il serait fort réducteur de limiter cet apprentissage à des compétences scolaires même si les programmes les incluent : une partie des objectifs éducatifs des prix, portés par les bibliothécaires comme par les enseignants, vise à ouvrir(25)« Développer […] des capacités d’ouverture », prix littéraire des Maisons Familiales Rurales. les jeunes au monde. Les thèmes traités dans les livres inciteront alors à la réflexion, à la remise en question. De façon marginale, le prix s’utilise comme un moyen et non une fin en soi, pour « sensibiliser(26)Il n’est pas rare, lors d’échanges informels avec les membres de comités de sélection, d’entendre les prescripteurs privilégier un livre qui porte des valeurs éducatives ou exemplaires. On retrouve ici, à travers ses médiateurs, l’une des caractéristiques spécifiques de la littérature de jeunesse qui ne peut faire fi de toute préoccupation pédagogique ou morale. » à une cause, comme l’indique le prix Chronos(27)Voir la table ronde, p. 11-16.. Le prix Ado-Lisant, quant à lui, a pour ambition de « faire découvrir par la lecture une vision moins stéréotypée du monde », reconnaissant ainsi que, par sa nature même, le livre a cette faculté. « Connaissez-vous deux verbes plus proches que lire et élire ? (28)Lire est le propre de l’homme, op. cit., p. 7. » lancent Jean Delas et Jean-Louis Favre. Le prix Chronos y répond en marquant qu’il contribue à « éduquer à la citoyenneté par le vote ». Collidram, quant à lui, met en avant « l’apprentissage de l’écoute  » et le « respect par les échanges ». Le livre devient prétexte au développement d’une Vertu sociale.

   

Des objectifs professionnels

De lourdes responsabilités incombent donc aux médiateurs. Pourtant, certains d’entre eux peinent parfois à trouver leur place. Ce complexe des bibliothécaires, que nous avons évoqué auparavant dans les rapports ambivalents qui les lient à l’univers scolaire, émerge sur le terrain. Parce que les adolescents ne fréquentent pas d’eux-mêmes leurs établissements, le lectorat des prix leur fait défaut. Certains craignent de se voir considérés comme de simples fournisseurs de livres. Déterminer la place de chacun dans l’intérêt de tous ne va pas de soi. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles un grand nombre de ces prix mentionnent dans leurs objectifs des priorités professionnelles(29)« Compléter un fonds » (Mangawa, Bulles de cristal, Chimères), « sortir de la pédagogie classique », par exemple.. Ainsi le « partenariat », cité une dizaine de fois dans les questionnaires, devient-il une finalité ! Deux types d’objectifs cohabitent donc au même niveau, ceux qui ciblent directement le lectorat et ceux qui bénéficient à l’organisateur : « fréquenter » la bibliothèque, le CDI, « dynamiser le secteur ado(30)Prix Ados 2013 (Hautes-Vosges). ». A une époque de dépréciation de la culture, dont le livre est le parent pauvre, ces manifestations constituent-elles une stratégie de (re)conquête du public ? D’une part, les prix peuvent servir de vecteur(31)Prix littéraire des Maisons Familiales Rurales. de communication dont les retombées profiteront aux élus, d’autre part leurs objectifs professionnels peuvent s’interpréter comme la manifestation d’une crainte. « Valoriser l’action des professionnels du livre », comme l’indique clairement le prix Ados Rennes/Ille-et-Vilaine, revient à revendiquer la légitimité d’un domaine professionnel au sens large, vécu comme menacé (diminution des crédits alloués à la culture, marché de l’édition instable et inquiet face au livre numérique pensé comme concurrentiel, baisse de la pratique de la lecture, etc.). S’associer à d’autres structures donne plus de poids à chacune : avec le métier, c’est une cause qui est ainsi mieux défendue par les professionnels, celle de la nécessité du livre et de la lecture.

   

Le livre incarné : de la connaissance à l’expérience

Dans cette perspective, on comprend mieux pourquoi « rencontrer un auteur » devient un objectif des prix en tant que tel. A l’écrivain, la lourde tâche d’incarner le livre, de le rendre vivant. A tel point que, pour les organisateurs du prix de poésie des collégiens du Val-de-Marne, « l’absence d’engagement de certains auteurs pose problème ». La présence impérative de l’écrivain induit même la sélection de plus de la moitié des prix attribués à des fictions, qui privilégient la littérature française afin d’être en mesure de financer le voyage de leur(s) invité(s). La rencontre semble bien le maître mot de ces prix : rencontre d’un texte, du plaisir, d’un auteur. Les connaissances ou compétences à glaner passent au second plan. Le prix se conçoit comme une expérience à vivre. La présence de l’auteur donne sens à l’ensemble des actions entreprises lors du prix. Elle cristallise les attentes et les aspirations des professionnels. L’auteur doit manifester l’importance de la littérature, ou tout au moins du livre et de la lecture, tout en la désacralisant par son accessibilité et sa présence éventuellement décontractée.

   

Vers la démocratisation culturelle ?

« Dédramatiser le rapport au livre(32)Prix littéraire des lycéens et apprentis de la région PACA. » passe par la chair de l’écrivain, qui doit s’engager physiquement lors de visites de classes. Si elle ne concerne qu’un nombre restreint de prix, cette volonté de « faciliter l’accès à la culture » soulève des questions communes déterminantes pour la majorité d’entre eux. Le dispositif du prix en lui-même doit être adapté au lectorat visé. Ainsi, le calendrier revêt une importance capitale si l’on veut permettre à de faibles lecteurs d’avoir un délai(33)En moyenne de cinq moins environ. suffisant pour lire les ouvrages en compétition. Cela explique que le Goncourt des Lycéens, qui propose quinze titres à lire en deux mois, s’adresse d’emblée à une élite. Le vote oppose également deux conceptions radicalement différentes : dans la première, l’obligation de lire un nombre minimum de titres sur la totalité(34)La moyenne relevée dans nos questionnaires est d’environ six titres en compétition. Plus de la moitié des prix donne de six à une dizaine de titres. Parfois, un vote par pondération renforce le poids des forts lecteurs. est de mise. La seconde permet à tous d’élire un lauréat, quel que soit le nombre de livres lus ; aux yeux des organisateurs, le prix garde son sens : il s’agit de « faire lire », même si le vote perd alors sa représentativité, et le prix, de sa valeur symbolique pour l’auteur. L’inscription des jeunes sur la base du volontariat, souvent associée à la possibilité d’une « lecture plaisir » et instaurée pour garantir l’indépendance des inscrits face à l’institution scolaire, élimine, de fait, les non lecteurs ou faibles lecteurs qui n’entreprendront pas une telle démarche personnelle.

 

En balayant ainsi quelques rouages des prix, on se rend compte à quel point ils s’avèrent complexes. Mais ce sont bien de tels choix auxquels doivent se confronter les organisateurs lorsqu’ils veulent « toucher les collégiens peu présents [en] bibliothèque(35)Prix Adolire. », « lutter contre l’illettrisme(36)Prix Chronos. Ndlr : il s’agit davantage de prévention. », « favoriser la lecture des 13-16 ans, petits ou non lecteurs(37)Prix J’ai lu, J’élis. ». D’une manière générale, rares sont les prix dont le dispositif (calendrier, partenaires, (pré)sélection, moyens, système de vote, disponibilité réelle des ouvrages en nombre suffisant auprès des jeunes, accompagnement des participants tout au long du projet, etc.) concorde totalement avec les objectifs initiaux. La trop grande ambition de certains d’entre eux qui relèvent davantage d’une aspiration, parfois d’un vœu pieux, que d’un but réalisable à atteindre, leur manque de précision éventuel, ne permettent pas de mesurer de façon pertinente l’influence de ces prix sur le rapport des jeunes au livre, à la lecture ou à la littérature. Enfin, des objectifs se perdent au fur et à mesure des années à travers des processus de choix de livres qui peuvent sembler aléatoires. En effet, outre ceux dits « objectifs(38)Comme l’année de publication des textes, le genre assigné par l’éditeur, etc. », les critères de sélection des titres en lice sont souvent opaques. Pourtant, cette grille de tri est un élément capital puisqu’il a des retombées sur le profil des lecteurs qui s’engageront tout au long de l’année, leur niveau, leur sexe, leur implication, etc.

quote-02-02-02Ainsi, plus que des procédés pédagogiques d’acquisition de compétences, au-delà d’une « fabrique du citoyen » et malgré leurs carences, les prix peuvent s’interpréter, à travers leurs objectifs et leurs aspirations, comme de véritables manifestes pour l’apologie du livre et de la littérature.

   

Soutenir la création et l’édition

La présélection des livres – parfois faite en partie avec des adolescents(39)Ainsi dans les prix Ados Rennes/Ille-et-Vilaine, Adolisant, Un livre à l’Aude, J’ai lu J’élis, Carbet, Farniente. – occupe une place centrale, forge l’identité d’un prix. Son budget restreint induit le plus souvent une liste française, européenne exceptionnellement. C’est donc généralement par défaut que le soutien à la création et à l’édition se concentre sur celles de l’hexagone. En revanche, les professionnels affichent leur engagement très fortement. Outre faire « découvrir […] la chaîne du livre(40)Prix des dévoreurs de livres. », ses métiers, ils s’accordent pour « faire découvrir des genres différents(41)Prix Ados (Hautes-Vosges). », « soutenir la création littéraire(42)Prix littéraire Emmanuel Roblès. », « faire découvrir la littérature ado aux jeunes et aux professionnels(43)Prix Et lisez-moi. ». Plus largement, ils espèrent que leur action de promotion des livres encourage leur publication même si faire percevoir la littérarité éventuelle des textes en compétition reste marginal. Pourtant, seule une quinzaine de prix récompense financièrement l’auteur. Certes, la sélection aux plus importants d’entre eux assure des ventes honorables, mais l’élection, elle, représente surtout un succès d’estime. Plus étonnant, alors que les professionnels œuvrent pour soutenir l’édition, peu de liens existent entre les organisateurs de prix et les maisons(44)A quelques exceptions, comme le prix des Incorruptibles, par exemple.. Sur 278 récompenses recensées, une dizaine d’éditeurs(45)Sur les 278 titres primés (recensés ces dix dernières années parmi les lauréats des prix attribués à une fiction suivants : AdoLire, Ado Lisant, Ados Rennes/Ille-et-Vilaine, Carbet des Lycéens, Chimère, Chronos, collégiens du Doubs, collégiens de l’Hérault, collèges du Territoire de Belfort, collégiens de la ville de Vannes, dévoreurs de livres, D’un livre à l’Aude, Emmanuel Roblès, Escapages, Et Lisez-moi, Farniente, Goncourt des Lycéens, Hautes-Pyrénées tout en auteurs, Imaginales des Lycéens, Incorruptibles 5e-4e et 3e-seconde, J’ai lu J’élis, Lycéens Allemands, lycéens et apprentis de la région PACA, lycéens et apprentis rhônalpins, Littéraire des Maisons Familiales Rurales, Mordus du Polar, Nord-Isère des jeunes lecteurs, RTS littérature ados), une soixantaine d’éditeurs ont eu un lauréat. raflent la mise, avec Gallimard en tête (15 %), L’Ecole des loisirs (10 %), Bayard (8 %), Flammarion et Rageot ex aequo (5 %), suivis par Syros, puis Milan et Actes Sud (4 %)(46)Examiner l’ensemble des éditeurs figurant sur les listes des livres en compétition renforcerait probablement cette tendance, ce que nous avions pu établir en analysant celles du prix Ados Rennes/Ille-et-Vilaine, de sa première à sa 17e édition. Ajoutons le risque redouté d’avoir à gérer d’éventuelles difficultés d’approvisionnement de petits éditeurs.. Cependant, quelles qu’en soient les maisons, plus d’un tiers des fondateurs de prix témoigne, par leurs objectifs, de militantisme en faveur de la diversité de l’édition.

   

Valoriser les jeunes

L’ère du Web 2.0 a marqué les prix : les adolescents doivent être acteurs, créateurs à leur tour. Les différentes activités autour de la lecture permettent « aux jeunes de se sentir valorisés(47)Un autre objectif ajoute : « révéler aux élèves moins performants scolairement qu’ils sont capables de lire et de juger ce type d’ouvrages», prix lycéen du livre d’Economie et de Sciences Sociales. » en même temps que leur « production(48)Prix J’ai lu, J’élis. ». Elles mettent en évidence leurs goûts et montrent « le bien fondé critique de leur regard(49)Prix Carbet des Lycéens. » – sous-entendant que, d’ordinaire, leur jugement ne se prend pas au sérieux. Précisons que, même s’ils ne figurent pas dans les objectifs, les ateliers et animations prévues tout au long de l’année par les organisateurs font partie intégrante des prix effectivement caractérisés par la médiation, comme l’indique dans son article Corinne Abensour(50)Voir p. 4-6.. La lecture ne saurait y être une activité solitaire et isolée ; elle est supposée devenir une ressource. Le texte est alors prétexte à l’expression, source d’inspiration pour la création, palimpseste. Prenant acte de la culture transmédiatique des jeunes, les organisateurs proposent des déclinaisons, des adaptations des livres en compétition, sur de multiples supports : du concours d’affiches, de dessins, aux critiques de livres, vidéos, concours de nouvelles, etc. Si des actions semblent en marge des prix, certains en ont fait le pivot essentiel du leur.

 

Le prix RTS littérature ados, en Suisse, permet notamment à des élèves de réaliser un film sur le livre qu’ils défendront à l’écran lors de l’émission Lire Délire. Or, c’est paradoxalement en s’éloignant le plus du livre que les producteurs initient les jeunes à la littérarité. La transposition cinématographique ne vise pas à illustrer le thème du livre, mais à aider les jeunes à s’interroger sur la forme : qu’exprime-t-on avec les mots qu’un autre langage ne peut dire ? Quelle est la spécificité de la littérature ?

   

Conclusion

Au risque de surprendre littéraires et puristes, cette question, on l’a vu, n’est pas l’enjeu majeur de la plupart des prix qui s’attachent davantage à la lecture qu’à la littérature. La sensibilisation à la littérarité ne fait partie des priorités que d’un petit nombre d’entre eux. Cependant, ceux qui ne la mentionnent pas présupposent souvent que leurs livres en lice sont « de qualité» (même s’ils n’explicitent pas leurs critères de choix). C’est, de façon implicite ou notoire, reconnaître que tous les textes ne se valent pas. Les prescripteurs et les médiateurs opèrent donc ce premier tri colossal, afin de filtrer ce que les jeunes jugeront. Même s’ils sont pléthoriques, la lecture n’a pas de prix aux yeux des professionnels ! Ainsi, plus que des procédés pédagogiques d’acquisition de compétences, au-delà d’une « fabrique du citoyen(51)Pour reprendre le titre du 59e congrès (2013) de l’Association des Bibliothécaires de France. » et malgré leurs carences, les prix peuvent s’interpréter, à travers leurs objectifs et leurs aspirations, comme de véritables manifestes pour l’apologie du livre et de la littérature. Pour la plupart d’entre eux, des bénévoles ou des professionnels très investis, engagés, y défendent sur le terrain une vision de la culture et un rapport au monde.

Par Sonia de Leusse-Le Guillou, article paru dans la revue Lecture Jeune 147 (septembre 2013)

References   [ + ]

1. Notamment le prix RTS littérature ado. Notons que l’objectif du prix d’Un livre à l’Aude est ainsi la « valorisation de la lecture » et non du livre, par exemple.
2, 8. L’un des cinq objectifs du prix du Meilleur premier album des lycéens picards.
3. Lire est le propre de l’homme, Témoignages et réflexions de cinquante auteurs de livres pour l’enfance et la jeunesse, L’Ecole des loisirs, 2011, p. 32.
4. Prix Escapages.
5. Prix des collégiens de la ville de Vannes.
6, 30. Prix Ados 2013 (Hautes-Vosges).
7. « … dans les classes de 4e de collège», prix Sésame.
9. Prix des Incorruptibles.
10. « Développer la pratique de la lecture chez les jeunes», premier des trois objectifs du prix des lecteurs du Mans et de la Sarthe.
11. « Intégrer la lecture dans ses actes» est le sixième et dernier objectif du prix Escapages. Le prix des Incorruptibles le dit même en ces termes : « par le plaisir, faire de la lecture une habitude quotidienne. »
12. Isère/Rhône-Alpes/Meylan. C’est nous qui soulignons le néologisme.
13. Oubliant que le plaisir peut aussi être procuré par la compréhension d’un certain nombre de codes explicités notamment par l’enseignement.
14. On peut citer, entre autres, les prix des lycéens et apprentis PACA, Mangawa, Bulles de Cristal, Meilleur premier album des lycéens picards, le prix lycéen du livre d’Economie et de Sciences Sociales, le prix des lecteurs 13-16 ans du Mans et de la Sarthe.
15. Par exemple, les prix de la pièce de théâtre contemporain pour le jeune public et Collidram.
16. Le prix de poésie des collégiens du Val-de-Marne.
17. Lyon.
18. A notre connaissance, aucun prix ne fait concourir ces livres.
19. Lire est le propre de l’homme, op. cit., p. 27.
20. Sous-titre de Lire est le propre de l’homme, op. cit.
21. Jean Delas et Jean-Louis Favre, directeurs de L’Ecole des loisirs, Lire est le propre de l’homme, op. cit., p. 7.
22. Prix des collèges du Territoire de Belfort.
23. Prix Ado-Lisant, Belgique.
24. « Un élève à lui tout seul peut ainsi, en énonçant plusieurs arguments, avoir autant de poids qu’un groupe d’élèves, aussi nombreux soient-ils».
25. « Développer […] des capacités d’ouverture », prix littéraire des Maisons Familiales Rurales.
26. Il n’est pas rare, lors d’échanges informels avec les membres de comités de sélection, d’entendre les prescripteurs privilégier un livre qui porte des valeurs éducatives ou exemplaires. On retrouve ici, à travers ses médiateurs, l’une des caractéristiques spécifiques de la littérature de jeunesse qui ne peut faire fi de toute préoccupation pédagogique ou morale.
27. Voir la table ronde, p. 11-16.
28. Lire est le propre de l’homme, op. cit., p. 7.
29. « Compléter un fonds » (Mangawa, Bulles de cristal, Chimères), « sortir de la pédagogie classique », par exemple.
31. Prix littéraire des Maisons Familiales Rurales.
32. Prix littéraire des lycéens et apprentis de la région PACA.
33. En moyenne de cinq moins environ.
34. La moyenne relevée dans nos questionnaires est d’environ six titres en compétition. Plus de la moitié des prix donne de six à une dizaine de titres. Parfois, un vote par pondération renforce le poids des forts lecteurs.
35. Prix Adolire.
36. Prix Chronos. Ndlr : il s’agit davantage de prévention.
37, 48. Prix J’ai lu, J’élis.
38. Comme l’année de publication des textes, le genre assigné par l’éditeur, etc.
39. Ainsi dans les prix Ados Rennes/Ille-et-Vilaine, Adolisant, Un livre à l’Aude, J’ai lu J’élis, Carbet, Farniente.
40. Prix des dévoreurs de livres.
41. Prix Ados (Hautes-Vosges).
42. Prix littéraire Emmanuel Roblès.
43. Prix Et lisez-moi.
44. A quelques exceptions, comme le prix des Incorruptibles, par exemple.
45. Sur les 278 titres primés (recensés ces dix dernières années parmi les lauréats des prix attribués à une fiction suivants : AdoLire, Ado Lisant, Ados Rennes/Ille-et-Vilaine, Carbet des Lycéens, Chimère, Chronos, collégiens du Doubs, collégiens de l’Hérault, collèges du Territoire de Belfort, collégiens de la ville de Vannes, dévoreurs de livres, D’un livre à l’Aude, Emmanuel Roblès, Escapages, Et Lisez-moi, Farniente, Goncourt des Lycéens, Hautes-Pyrénées tout en auteurs, Imaginales des Lycéens, Incorruptibles 5e-4e et 3e-seconde, J’ai lu J’élis, Lycéens Allemands, lycéens et apprentis de la région PACA, lycéens et apprentis rhônalpins, Littéraire des Maisons Familiales Rurales, Mordus du Polar, Nord-Isère des jeunes lecteurs, RTS littérature ados), une soixantaine d’éditeurs ont eu un lauréat.
46. Examiner l’ensemble des éditeurs figurant sur les listes des livres en compétition renforcerait probablement cette tendance, ce que nous avions pu établir en analysant celles du prix Ados Rennes/Ille-et-Vilaine, de sa première à sa 17e édition. Ajoutons le risque redouté d’avoir à gérer d’éventuelles difficultés d’approvisionnement de petits éditeurs.
47. Un autre objectif ajoute : « révéler aux élèves moins performants scolairement qu’ils sont capables de lire et de juger ce type d’ouvrages», prix lycéen du livre d’Economie et de Sciences Sociales.
49. Prix Carbet des Lycéens.
50. Voir p. 4-6.
51. Pour reprendre le titre du 59e congrès (2013) de l’Association des Bibliothécaires de France.

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