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La littérature, un outil au service du « vivre ensemble » ? – Partie 1

Enseigner la littérature sans l’instrumentaliser

Entretien avec Sylviane Ahr et Max Butlen
    Propos recueillis et mis en forme par Sonia de Leusse-Le Guillou et Christelle Gombert

Une héroïne stéréotypée, des personnages tous blancs, riches et hétérosexuels… Les livres qui manquent de diversité sont vivement critiqués. Faudrait-il alors les retirer des rayons, au profit d’œuvres plus inclusives ? Le « vivre ensemble », prôné par les institutions, peut-il être le premier critère pour sélectionner les œuvres ? Sylviane Ahr et Max Butlen(1)Ces entretiens reposent sur leurs publications dans Le Français Aujourd’hui n°197, « Littératures et valeurs », Armand Colin, 2017., chercheurs en didactique de la littérature, proposent plusieurs pistes pour mener une réflexion autour des textes sans les instrumentaliser.

Le sujet vous intéresse ?

Retrouvez notre n°155 (Auto)censure

Sonia de Leusse-Le Guillou : Le ministère de l’Éducation nationale a notamment publié, dans le cadre de sa « mobilisation en faveur du livre et de la lecture », ce schéma du « cercle vertueux du bon lecteur ». Comment le simple fait de lire suffirait-il pour que chaque élève apprenne à « respecter autrui » ? Par ailleurs, la lecture a-t-elle vraiment pour rôle de former de « bons » citoyens « vertueux » ?

Christelle Gombert : Les programmes scolaires de 2015(2)http://www.education.gouv.fr/cid95812/au-bo-special-du-26-novembre-2015-programmes-d-enseignement-de-l-ecole-elementaire-et-du-college.html insistent sur les valeurs de « vivre ensemble » que doivent transmettre les cours de français. S’agit-il pour vous d’une instrumentalisation de la littérature dans un but moral ou politique ?

Max Butlen : D’abord, distinguons l’instrumentalisation de la lecture et celle de la littérature. L’instrumentalisation de la lecture est un fait social, irréversible, lié à un processus historique. Tant qu’il y eut peu de livres, de textes à lire, de lecteurs, de bibliothèques, d’actes quotidiens liés à la culture de l’écrit, la lecture a été sacralisée, de même que le fut progressivement la littérature(3)Voir la discussion entre R. Chartier et P. Bourdieu in Pratiques de la lecture, Paris/Rivages, 1985.. Ce type de rapport à l’écrit et ces pratiques de lecture (dites « intensives ») ont très longtemps dominé. Puis progressivement, avec la naissance de l’industrie du livre et les progrès de l’alphabétisation, un marché du livre s’est constitué en même temps qu’un vaste lectorat est apparu ; la lecture est devenue « extensive ». En se généralisant, elle s’est banalisée, instrumentalisée. Les pratiques se sont profondément modifiées, et la lecture a pris une dimension utilitaire dans la vie sociale et culturelle. Cette tendance a pu affecter la littérature à laquelle, dans une perspective éducative, on a demandé avec insistance de plaire et d’instruire tout à la fois. La question suivante s’est alors posée : en assignant à la littérature une fonction de transmission de valeurs, ne perdait-elle pas elle-même en valeur ? Ce débat est relancé aujourd’hui. Pointer les risques d’instrumentalisation renvoie à une préoccupation bien légitime de tous ceux, médiateurs ou enseignants, qui s’emploient à ce que le texte, l’écriture littéraire, l’esthétique, la pratique artistique et culturelle ne soient pas aliénés aux préoccupations éthiques. Pour autant, cela ne signifie pas qu’éthique et esthétique ne puissent pas se conjuguer. Reste à savoir pourquoi et comment.

Sylviane Ahr : Dans les discours officiels, on trouve effectivement l’expression « transmettre des valeurs ». Mais on trouve aussi des verbes tels que « confronter » et « interroger », ce qui implique des postures de lecture différentes. Dans la rubrique « Éducation civique et morale » des programmes, l’institution insiste sur l’idée que l’objectif n’est pas d’inculquer des dogmes ou des valeurs au nom de notre système de référence. Il faut, au contraire, permettre à chacun de confronter les valeurs d’un personnage fictif avec les siennes propres. Au travers de l’empathie avec les personnages – qu’il s’agisse de sympathie ou d’antipathie –, le jeune lecteur est emporté par l’histoire. Le rôle du médiateur adulte est de lui permettre de verbaliser certaines questions : quelles valeurs les personnages de ce texte portent-ils ? Entrent-elles en résonance avec les miennes, ou bien s’y opposent-elles ?

quote-02-02-02Au travers de l’empathie avec les personnages, le jeune lecteur est emporté par l’histoire. Le rôle du médiateur adulte est de lui permettre de verbaliser certaines questions : quelles valeurs les personnages de ce texte portent-ils ?

Sonia de Leusse-Le Guillou : Cette réflexion autour de la morale fait-elle partie du rôle des enseignants de lettres ?

SA : C’est inscrit dans les programmes des cycles 3 et 4 depuis 2015. Il ne s’agit pas de leur seul rôle, mais il est sans doute plus difficile de faire entendre aux professeurs d’arts plastiques ou de mathématiques qu’ils ont aussi pour charge de contribuer à l’éducation morale et civique des élèves. Ce questionnement des valeurs peut partir d’éléments réels relayés par la presse aussi bien que de la fiction, qui est un support privilégié pour des discussions d’ordre éthique. Comme le dit Yves Citton, les fictions « apparaissent comme des usines de retraitement permanent des valeurs, qui peuvent tendre aussi bien à conforter le système de croyances que le lecteur porte en lui lorsqu’il ouvre le livre, et donc à reconduire les valeurs dominantes, qu’à les ébranler pour les orienter vers leur reconfiguration(4)Y. Citton, Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ?, Éd. Amsterdam, 2007, p. 194. ». D’où la nécessité d’offrir aux (pré-)adolescents un espace où ils puissent échanger autour de leur lecture.

quote-02-02-02Le professeur doit accepter de confronter, lui aussi, son propre système de valeurs à ceux portés par les personnages de fiction et à ceux sur lesquels ses élèves fondent leur identité

CG : N’existe-t-il pas un risque que certains enseignants utilisent cette lecture pour légitimer leur propre vision du monde auprès de leurs élèves ?

MB : L’essentiel, il me semble, est d’organiser des discussions et des réflexions autour des textes littéraires. Pour tout médiateur, clarifier sa relation personnelle aux textes et à l’enseignement de la lecture littéraire est un véritable champ de formation et de recherche. Comment, pour soi-même comme avec les élèves, vivre les deux temps de la lecture littéraire : celui de l’adhésion à un univers fictionnel et de l’identification à des personnages, et celui de la mise à distance critique du texte et des valeurs qu’il véhicule ? Cette double posture suppose qu’enseignants et médiateurs dépassent certaines représentations de la littérature, qu’ils s’interrogent sur leur rapport à leur discipline et sur leurs objectifs d’enseignement et/ou d’éducation.

SA : S’il n’y a pas d’accompagnement des enseignants et des bibliothécaires, le risque est effectivement d’arriver à une instrumentalisation de la littérature. L’enseignement qui repose sur l’interrogation ne peut se faire qu’à une condition : le professeur doit accepter de confronter, lui aussi, son propre système de valeurs à ceux portés par les personnages de fiction et à ceux sur lesquels ses élèves fondent leur identité personnelle et sociale en construction. Et cela, d’autant plus que le professeur est un adulte lettré, dont la culture n’est pas nécessairement celle des adolescents face auxquels il se trouve. Encore une fois, le but n’est pas d’inculquer un dogme mais de confronter les points de vue de chacun. Et cela passe par une interrogation sur les textes, notamment sur les stratégies d’écriture mises en œuvre pour créer tel ou tel effet sur le lecteur.

CG : Comment permettre aux adolescents de comprendre ces stratégies d’écriture ?

SA : L’un des enjeux de l’étude du texte est d’amener les adolescents à questionner les divers facteurs susceptibles d’expliquer l’empathie, la compassion ou l’aversion qu’ils éprouvent pour tel ou tel personnage. Il s’agit donc de réfléchir à ce que le texte veut montrer, et aux stratégies utilisées par l’auteur. Sandra Laugier, philosophe de l’éthique, explique qu’on ne peut pas séparer le conceptuel et le sensible en morale : la pensée est éduquée par l’expérience (à travers la lecture de la littérature, notamment). Et inversement, il y a « formation de l’expérience et éducation des sentiments par l’intelligence même apportée à la lecture, ensemble, par l’auteur et le lecteur(5)S. Laugier, Éthique, littérature, vie humaine, PUF, 2006, p.8-9. ».

Or, cette intelligence ne peut émerger que dans un espace qui permet au lecteur de verbaliser son ressenti, de parler de ce qu’il a perçu dans le récit, dans les personnages, pourquoi il a de la compassion envers eux… Cet échange permet, ensuite, de faire le lien entre les sentiments éprouvés à la lecture et les stratégies d’écriture mises en place (consciemment ou non) par l’auteur.

Martha Nussbaum dit à ce sujet que « la littérature est l’alliée des émotions : les lecteurs de romans, les spectateurs de pièces de théâtre, se trouvent conduits par ces œuvres à ressentir peur, nostalgie, pitié, colère, joie et plaisir, amour passionné même(6)M. Nussbaum, L’Art d’être juste, Flammarion/Climats, 1995, 2015 pour la trad. française, p. 123. ». Mais la philosophe américaine ajoute aussi que « les émotions […] sont construites dans leur structure même(7)Ibid. ». Les médiateurs et, qui plus est, les professeurs de français doivent apprendre aux adolescents à interroger leurs ressentis à la lumière des effets programmés par le texte. C’est ainsi que l’on éveille leur esprit critique, celui-ci pouvant porter sur la dimension esthétique et/ou éthique de l’œuvre lue.

quote-02-02-02Les médiateurs […] doivent apprendre aux adolescents à interroger leurs ressentis à la lumière des effets programmés par le texte. C’est ainsi que l’on éveille leur esprit critique

SLG : Comment les instructions officielles sur l’enseignement de la littérature sont-elles conçues, puis perçues et appliquées par les professeurs ?

MB : Depuis un certain temps, chercheurs, formateurs et enseignants s’intéressent aux valeurs dans la littérature et à la valeur de la littérature – les deux questions étant liées. Ils s’emploient à clarifier les enjeux, l’intérêt mais aussi les risques liés à la relation triangulaire entre littérature, enseignement et valeurs. Pour cela, ils questionnent les modes de transmission, d’appropriation et d’interrogation des textes. Les programmes scolaires de 2015 ont été, en grande partie, inspirés par les travaux de ces chercheurs et de ces didacticiens. Cependant, à la rentrée 2017, le discours ministériel s’est affirmé en décalage par rapport aux indications des programmes – or ceux-ci restent malgré tout en vigueur. Les enseignants ont face à ces instructions officielles des pratiques concrètes très diversifiées qu’il convient d’approfondir. C’est ce que peut permettre le champ relativement récent de l’analyse des pratiques professionnelles, ce dernier restant à développer individuellement et collectivement, en formation.

References   [ + ]

1. Ces entretiens reposent sur leurs publications dans Le Français Aujourd’hui n°197, « Littératures et valeurs », Armand Colin, 2017.
2. http://www.education.gouv.fr/cid95812/au-bo-special-du-26-novembre-2015-programmes-d-enseignement-de-l-ecole-elementaire-et-du-college.html
3. Voir la discussion entre R. Chartier et P. Bourdieu in Pratiques de la lecture, Paris/Rivages, 1985.
4. Y. Citton, Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ?, Éd. Amsterdam, 2007, p. 194.
5. S. Laugier, Éthique, littérature, vie humaine, PUF, 2006, p.8-9.
6. M. Nussbaum, L’Art d’être juste, Flammarion/Climats, 1995, 2015 pour la trad. française, p. 123.
7. Ibid.

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