La new romance en librairie

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L’explosion du lectorat et de l’offre de romances érotiques a provoqué un engorgement soudain du marché ; en librairie, ce phénomène soulève des questions de rayonnage, de sélection et de mise en valeur des titres. Chez Sauramps Odyssée, à Montpellier, un rayon spécifique entièrement dédié à la new romance a été créé, afin d’accompagner le succès de ce genre hybride à la frontière entre les publics adulte et young-adult, entre comédie et littérature érotique.

Christelle Gombert : Quand avez-vous créé le rayon « New Romance » de la librairie ?

Marion Pinvin : Initialement, il existait un rayon « Sentimental / Chick-Litt ». Par la suite, j’ai rapproché cet espace de celui de la « New Romance », qui a été créé juste après la sortie de Cinquante nuances de Grey. Lors de la parution du premier tome, la saga a d’abord été placée dans le petit rayon de littérature érotique, avec certaines collections d’Harlequin ou de J’ai Lu. Mais le succès de la trilogie et l’explosion du genre ont créé une dynamique qui nous a poussés à mettre en avant toute cette nouvelle production. Avec le temps, le rayon s’est étendu et a été avancé vers l’entrée de la librairie. La new romance est une locomotive, une niche qui s’est soudain mise à décoller grâce à un marketing fort, soutenu par des adaptations au cinéma. Notre travail consiste à accompagner ces tendances et à mettre à disposition des lectrices les titres qu’elles viennent chercher.

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CG : Les lectrices de romance que vous rencontrez recherchent-elles exclusivement des ouvrages de ce genre ?

MP : Ce sont des lectrices fidèles et avides. Pour la série After, les réservations ont afflué plusieurs semaines avant la sortie de chaque tome. Toutefois, il est souvent difficile de les orienter vers des titres s’éloignant de ce domaine-là. La narration reste très proche d’un roman à l’autre, avec des déclinaisons légères : on a d’abord vu émerger les romances avec des hommes d’affaires (notamment la série Sexy Lawyers), puis des sportifs, des pilotes de courses, des tatoués… Les éditeurs tentent de se renouveler à chaque titre tout en reproduisant les mêmes schémas, pour continuer d’alimenter leur lectorat captif sans prendre trop de risque.

Marion Pinvin

Marion Pinvin

responsable du rayon littérature de la librairie Sauramps Odyssée (Montpellier), Marion Pinvin est diplômée d’un Master de recherche en Littérature Comparée. Après avoir travaillé au sein du réseau des médiathèques de Montpellier, elle a rejoint le rayon littérature de Sauramps Odyssée dès 2009, année de création de la librairie.

quote-02-02-02 La new romance est une locomotive, une niche qui s’est soudain mise à décoller […]. Notre travail consiste à accompagner ces tendances

L’autre difficulté consiste à trouver l’ouvrage qui contiendra la juste dose d’érotisme souhaitée par la cliente. Certaines m’ont demandé conseil après avoir apprécié Cinquante nuances de Grey, mais les ouvrages de new romance proposés se sont parfois avérés trop explicites ou obscènes pour elles. À l’inverse, j’ai été confrontée à une jeune lectrice d’environ 18 ans qui avait lu la série Captive in the Dark ; malgré tous nos conseils, rien ne semblait s’approcher suffisamment de ce mélange particulier d’érotisme et de syndrome de Stockholm qu’elle recherchait. Même si le lectorat s’est décomplexé, ce dernier exemple reste une exception. Le plus souvent, les lectrices de new romance se tournent vers des genres plus légers, comme la chick-litt, plutôt que vers la littérature érotique.

CG : Vous dites avoir vu votre lectorat se décomplexer. Comment cela se manifeste-t-il concrètement dans la librairie ?

MP : S’approcher du rayon « New Romance » et feuilleter les ouvrages au vu et au su de tous ne gêne plus personne – contrairement au rayon érotique, dont les textes tendent vers la pornographie et dont le lectorat demeure plus discret. Cependant, les deux étagères sont côte à côte ; le lien entre les genres est donc clairement établi. C’est aussi pour cette raison que les romances pour adolescents sont rangées au rayon jeunesse, et non du côté « Romance » : ma collègue du rayon jeunesse est assez réticente à l’idée d’envoyer des adolescentes de 14 ans vers l’espace dédié à la littérature érotique !

quote-02-02-02 S’approcher du rayon « New Romance » et feuilleter les ouvrages au vu et au su de tous ne gêne plus personne

Comment faites-vous la différence entre les romans d’amour destinés au rayon « Adolescents » ou « Young Adult » et ceux qui seront rangés en « Romance » ?

MP :Les frontières sont floues, et le choix se fait au cas par cas. Encore une fois, c’est la classification de l’éditeur qui oriente notre décision. Actuellement, en tête de gondole du secteur jeunesse, c’est le roman Maybe Someday, publié chez Pocket Jeunesse, qui est mis en avant. Il avait initialement été publié par Hugo&Cie dans leur collection adulte « Hugo Roman », avant de passer chez Pocket, une maison de poche pour adultes. Pourtant, le contenu est strictement le même : seuls la couverture et le marketing ont changé avec l’édition jeunesse. Il est aussi spécifié en quatrième de couverture que le texte se lit « à partir de 15 ans ». Ce phénomène n’est pas réservé à la romance puisqu’on l’observe également avec des livres d’Harlan Coben, par exemple, publiés conjointement chez Pocket et Pocket Jeunesse.

CG : Quel âge ont vos clientes du rayon « New Romance » ?

MP :Le premier public de Cinquante nuances de Grey avait au moins la trentaine, voire davantage. Depuis After, écrit par une jeune femme sur son téléphone portable, l’âge a considérablement baissé – jusqu’à 15 ou 16 ans pour certains titres. Cela s’explique sans doute par le fait que ces publications sont très relayées par des blogs et atteignent ainsi un public jeune. Mais le rayon continue d’attirer toutes les générations, avec un cœur de cible entre 20 et 35 ans.

quote-02-02-02 J’observe un tassement de l’engouement pour la new romance […] depuis le dernier trimestre 2016, les parutions sont de moins en moins nombreuses, ont moins de retentissement

CG : Quelles romances érotiques rencontrent le plus de succès au premier semestre 2017 ?

MP :La série en douze tomes Calendar Girl, publiée au rythme d’un volume par mois, est le principal phénomène actuel. L’héroïne a 26 ans, et l’intrigue – une jeune fille qui doit quasiment se prostituer pour racheter les dettes de son père – n’a rien d’un roman jeunesse. Par conséquent, la clientèle n’est pas adolescente, mais plutôt jeune adulte voire adulte.

Librairie Sauramps Odyssée

En dehors de cette série, j’observe un tassement de l’engouement pour la new romance. Le genre va certainement perdurer grâce aux long-sellers (Cinquante nuances de Grey, After) qui continuent d’être mis en avant et de se vendre, notamment grâce aux adaptations cinématographiques. Mais depuis le dernier trimestre 2016, les parutions sont de moins en moins nombreuses, ont moins de retentissement, et nous diminuons nettement les quantités achetées. Peut-être que l’absence de véritable renouvellement du genre, monopolisé par quelques éditeurs qui se partagent le marché, finit par lasser à la fois les libraires et le lectorat.

Entretien avec Marion Pinvin (mené en mars 2017)
  Propos recueillis et mis en forme par Christelle Gombert