La structuration de l’offre des romans pour adolescents chez Fleurus

Rencontre avec Sarah Malherbe, directrice éditoriale

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En 2015, Fleurus a restructuré son offre de romans pour les adolescents. Sarah Malherbe explique comment ce changement s’est amorcé et ce qui a guidé les choix des premières publications.

Marieke Mille : Pouvez-vous nous présenter les éditions Fleurus ?

Sarah Malherbe : Les  éditions Fleurus appartiennent à Média-Participations, le troisième groupe de médias en France avec près de 350 millions de chiffres d’affaires et 1 000 salariés. Les activités du groupe sont réparties entre différentes branches. Pour l’édition, des maisons de bande dessinée comme Dargaud, Le Lombard, Dupuis, Kana, Urban Comics, cohabitent avec des éditeurs de texte, principalement Fleurus et quelques marques comme Mango ou Rustica. Le groupe édite aussi de la presse spécialisée, et compte une part d’audiovisuel avec des studios d’animations qui développent des dessins animés, dont certains sont issus des marques du groupe. Fleurus est principalement un éditeur jeunesse, le 6e en France, sur quatre grands domaines : l’éveil, le documentaire, les loisirs créatifs, et la fiction, dont je m’occupe, qui s’étend des collections d’histoires du soir pour les bébés, jusqu’aux romans pour les plus grands, qui commencent avec des lecteurs vers 8/9 ans. Nous ne publions pas de premières lectures(1)Les premières lectures sont des textes pour les enfants qui viennent d’apprendre à lire (ndlr)., ni de titres pour les jeunes adultes. L’offre se divise en deux grandes catégories – 8/12 ans et 12 ans et + –, même si je n’aime pas les classifications par âge. Entre 8 et 12 ans, les envies des lecteurs sont très différentes, mais commercialement nous devons nous caler sur un segment.

MM : Pourquoi avez-vous fait le choix de développer les romans pour les adolescents ?

SM : Nous sommes des faiseurs d’histoires pour les petits, c’est notre expertise. Assez naturellement, nous avions envie de le faire aussi pour les plus grands. Nous avions rencontré des succès, mais plutôt suite à des opportunités qui s’étaient présentées à nous que par vraie stratégie. Il y a quelques années, la série Le Roman des filles s’est vendue à plus de 80 000 exemplaires sur les 6 tomes. Cette première opportunité avait permis un succès commercial, mais nous avions l’envie éditoriale, par ailleurs, de développer un catalogue de romans. Après cette réussite, d’autres séries pour les 12 ans et plus, destinées aux filles, ont bien fonctionné.

Sarah Malherbes

Sarah Malherbe

Sarah Malherbe est directrice éditoriale des éditions Fleurus Family (l’un des départements du groupe Fleurus) depuis 2002. Auparavant, elle a été éditrice aux éditions La Martinière Jeunesse et au département Documentaires des éditions Gallimard Jeunesse.

quote-02-02-02Cela nous a permis de bénéficier d’une petite notoriété auprès des lecteurs et des libraires tout en constituant un ADN éditorial, qui tient dans la phrase « la vie est une promesse ».

Il a donc fallu structurer notre offre, et nous avons choisi de continuer ce que nous avions commencé à faire, en visant des collégiens bons lecteurs. Nous souhaitions proposer des romans autour de la vie quotidienne, qui pourraient faire réfléchir les lecteurs, avec de la matière sur l’adolescence, présentée non pas comme un problème mais comme une promesse. Il existe des problèmes, des événements dramatiques dans les romans, mais nous souhaitons que le lecteur puisse les refermer en se disant que la vie est quand même belle. Nous nous sommes aussi interdit les vampires, les dystopies, la fantasy, le fantastique, qui ne correspondent pas à l’identité de la maison et que d’autres font, par ailleurs, très bien. Pour lancer le catalogue, il nous fallait être cohérent et éviter de partir dans tous les sens. Nous déclinons donc pour les plus grands la ligne directrice de nos publications pour les plus jeunes : passer un bon moment et porter une vision résolument optimiste tout en faisant réfléchir et grandir.

MM : Voulez-vous étendre la cible aux jeunes adultes ?    

SM : Non, pas pour l’instant. L’offre des jeunes adultes ou des grands adolescents – chaque maison utilise son propre terme, disons au-delà de 15 ans –, propose un contenu plus dur qui ne nous correspond pas. Nous ne voulons pas nous éparpiller. Je ne dis pas que nous ne le ferons pas, mais pour l’instant, nous nous affirmons sur un petit segment d’âge et une ligne éditoriale claire, sans en sortir.

MM : Quelle part d’auteurs français souhaitez-vous publier par rapport aux traductions ?

SM : Notre stratégie, c’est 1/3 d’achat et 2/3 de création. C’est le cas sur l’ensemble de la marque Fleurus, qui est vraiment une maison de création, et fait très peu d’achat sur l’illustré jeunesse. En 2014, pour la mise en route, nous avions sorti une vingtaine de titres. Cette année, nous en publions une trentaine. Notre objectif est d’en sortir une quarantaine l’année prochaine et de stabiliser la production autour de 35/40 titres. Nos achats de droits de traduction viennent des foires et du contact avec les agents. Nous sommes au coude-à-coude avec Bayard et Nathan dans les enchères. Nous publions essentiellement des traductions de romans anglo-saxons et quelques romans allemands. C’est un travail différent pour un éditeur et l’occasion d’avoir un catalogue plus riche et plus varié.

MM : Quel sera le rythme de publication ?

SM : Nous publions des titres tous les mois avec un petit pic en septembre/octobre. Si un grand nombre de livres sort d’un coup, nous ne pourrions pas tous les soutenir.  En plus, pour le réseau de libraires que nous avons mis en place, et la diffusion de Fleurus – puisque Fleurus a une diffusion propre très importante, qui travaille beaucoup avec les hypermarchés, les Espaces culturels – il n’y a pas de mauvaises dates :

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Le roman des filles de Nathalie Somers, une série de romans Fleurus ayant connu un grand succès.

quote-02-02-02nous souhaitons laisser leur chance à tous les livres, donc éviter l’engorgement de septembre, pour défendre chaque titre.

MM : Pourquoi avez-vous choisi de ne pas faire une collection identifiée visuellement avec un logo ou un nom ?

SM : Grande question ! C’est un choix assumé. Quand nous nous sommes lancés, nous avons commandé une étude de marché pour nous positionner par rapport à ce qui se faisait et ce qui n’existait pas. Nous avons des convictions mais nous suivons aussi les tendances du marché. Nous ne voulions pas nous enfermer pour deux raisons, d’abord, la question de l’âge est compliquée, ensuite, nous établissons notre catalogue selon un classement thématique : vie quotidienne, romans historiques, romans dramatiques (qui finissent bien mais qui sont plus difficiles), enquêtes-aventures… Nous travaillons plus sur des thématiques que sur des collections.

MM : Il me semble qu’il y a quand même une veine très typographique et très illustrée dans l’identité visuelle…

SM : C’est tout notre savoir-faire sur les histoires, que nous mettons au service des livres dans l’idée de concevoir chaque titre comme un univers complet. Chacun est travaillé comme un objet complet, séduisant en fonction de son histoire. Pour l’instant, c’est effectivement très typographique et illustré. Il n’y a quasiment pas de photos, ce qui ne veut pas dire que nous n’y viendrons pas, mais, c’est aussi parce que nous ne nous adressons pas à des lecteurs très âgés. La photo est plus difficile à utiliser pour des enfants en fin de primaire ou des collégiens.

MM : Comment avez-vous sélectionné les premières publications ?

SM : Pour le fond, nous nous en tenons à notre ligne éditoriale. Pour les genres, – historique, aventure, dramatique ou vie quotidienne – nous ne sommes pas fermés parce qu’il faut satisfaire tous les lecteurs. Nous essayons de faire aussi des titres mixtes parce que, sur le segment des 12 ans et +, les garçons ont souvent déjà décroché de la lecture et l’offre est donc très ciblée pour les filles.

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Le Ciel est la limite d’Anne Lanoë, un roman qui traite de problématiques difficiles avec une touche d’optimisme.

quote-02-02-02Nos titres pour les filles portent la vision de la vie et de l’adolescence à laquelle nous tenons, qui ne se limite pas à des adolescentes qui font du shopping sans voir plus loin que le bout de leur nez.

Nous ne voulons pas nous limiter à un genre, tant que nous retrouvons notre façon de voir la vie et l’adolescence dans les titres. Nous avons créé une communauté de lecteurs, Lire en grand, pour qu’ils puissent se rassembler et se retrouver autour d’univers, celui des romans.

MM : Avez-vous l’intention de publier des histoires qui font peur ?

SM : Pour l’instant, ces titres ne nous correspondent pas. Soit il s’agit de « lectures plaisir » sans matière nourrissante, soit d’histoires vraiment trop horribles.

MM : Faites-vous appel à un panel de jeunes pour leur demander leur avis ?

SM : Oui, toujours. C’est valable pour tous les livres que nous faisons lire en amont.

MM : Est-ce une communauté fixe ou varie-t-elle selon les titres ?

SM : Pour l’instant les jeunes varient mais la prochaine étape est de les fédérer. Actuellement, nous avons beaucoup de contacts avec les bloggeurs, un partenariat avec Babelio et un système de libraires référents à qui nous envoyons les épreuves non corrigées pour avoir leur retour.

MM : Allez-vous créer une plateforme dédiée aux romans ?

SM : Nous avons dédié un espace aux romans sur le site du groupe Fleurus, et comme je le disais plus tôt, nous avons créé une communauté sur les réseaux sociaux : « Lire en grand », qui est présente sur Facebook, Instagram, Twitter et Youtube. Cela nous permet de communiquer aussi bien avec les lecteurs que libraires, les bibliothécaires, ou les bloggeurs : c’est un lieu d’échange pour tous ceux qui s’intéressent aux romans pour la jeunesse ! Nous avons déjà initié plusieurs actions autour de cette communauté (envois de livres en avant-première, concours, …), et allons continuer à l’enrichir avec des interviews participatifs, des informations en exclusivité, … Tout ça se structure !

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Elka T.1 : Bracelets de fer de Muriel Zürcher, une nouvelle série suivant les aventures d’une jeune et fière viking loin des clichés sur les adolescentes.

PROPOS RECUEILLIS ET MIS EN FORME PAR MARIEKE MILLE, REDACTRICE-EN-CHEF DE LECTURE JEUNE, EN SEPTEMBRE 2015.

References   [ + ]

1. Les premières lectures sont des textes pour les enfants qui viennent d’apprendre à lire (ndlr).

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