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Le nouveau visage des anges dans quelques romans jeunesse

Article de Danièle Henky, maîtresse de conférences en langue et littérature française, université de Strasbourg

Si les anges ne portent plus forcément d’ailes, ils sont toujours présents dans la littérature jeunesse contemporaine. Éric-Emmanuel Schmitt, Sylvain Trudel et J.M.G Le Clézio, notamment, ont produit des œuvres pour la jeunesse imprégnées du mythe de l’ange. Tout en conservant les caractéristiques essentielles de cette figure légendaire, ils l’adaptent en l’incarnant dans des personnages parfois inattendus. Une modernisation qui en renouvelle aussi la portée philosophique et spirituelle.

Les anges ont ressurgi massivement dans les romans young adult à la fin des années 2000. Suite au succès de Twilight, les romances paranormales ont envahi les librairies. Peu à peu, les vampires amoureux ont laissé la place aux loups-garous, aux hommes-dragons… et aux anges. Tantôt déchus et proches du démon, tantôt gardiens rassurants, ces personnages gardent les qualités stéréotypées que leur prête l’imagerie populaire : sombres et sulfureux pour les uns, lumineux et purs pour les autres. Toutefois, hors de la romance, plusieurs récits se sont emparés de la figure de l’ange d’une manière plus novatrice.

Des anges sans ailes

Sous leur actuelle représentation, les anges seraient une forme adaptée des taureaux ailés assyriens du temple de Ramsès. La tradition juive du Ier siècle av. J.-C. leur a donné des noms et des ailes dans le dos. Les Pères de l’Église ont contribué, par la suite, à compléter leur description. Toute cette tradition s’est transmise dans les livres savants mais aussi par l’intermédiaire du bouche-à-oreille, esquissant une saga des anges dont on trouve beaucoup de traces aujourd’hui encore (1)É. Bonvin, Encyclopédie des anges. Véritable histoire et origines des anges, Éd. Exclusif, 2005..

L’Église, dès le milieu du XXe siècle, a pris ses distances avec les représentations mièvres des anges que les images pieuses proposaient aux enfants depuis le XIXe siècle. Et, paradoxalement, cela semble avoir permis aux figures angéliques, libérées des représentations convenues, de retrouver une nouvelle vigueur tant esthétique que symbolique, notamment dans la littérature pour la jeunesse où elles sont de plus en plus représentées. Transposés dans les romans jeunesse, les anges peuvent être des personnages principaux ou secondaires remplissant le même rôle que les adjuvants et les fées du conte. Vêtus de lumière, ils se transportent d’un endroit à un autre comme par magie et viennent tirer le héros malheureux d’un mauvais pas ou le remettre dans le droit chemin. Introduire une figure aussi stéréotypée que celle de l’ange dans un roman destiné à la jeunesse prête à conséquences à plusieurs niveaux. Le style, les thèmes et la portée éthique du texte sont profondément marqués par ce choix.

Danièle Henky

Danièle Henky

Danièle Henky est spécialiste de la littérature de jeunesse française et francophone des XXe et XXIe siècles et de la littérature française de 1950 à nos jours. Dans ses recherches, elle s’intéresse notamment à la récriture des mythes fondateurs en littérature pour la jeunesse. Récemment, elle a publié Littérature de jeunesse : la fabrique de la fiction (éd. Peter Lang, 2017).

quote-02-02-02Tantôt déchus et proches du démon, tantôt gardiens rassurants, ces personnages gardent les qualités stéréotypées que leur prête l’imagerie populaire : sombres et sulfureux pour les uns, lumineux et purs pour les autres.

Le faire ou mourir_Claire Marguier

« Sous leur actuelle représentation, les anges seraient une forme adaptée des taureaux ailés assyriens du temple de Ramsès »

Initiateurs à la complexité douloureuse de la vie

Certains ouvrages de littérature jeunesse suggèrent qu’à côté d’un univers purement rationnel existe un espace plus difficile à conquérir. Non parce qu’il est magique ou irréel, mais parce qu’il appartient à une autre forme de réalité moins immédiatement évidente. Un tel message est transmis dans « le cycle de l’invisible », une série de huit récits d’Éric-Emmanuel Schmitt. Alors qu’ils ne sont pas spécifiquement destinés aux enfants à l’origine, ces livres se retrouvent classés dans les rayons jeunesse. Peut-être parce que leurs héros, qui s’interrogent sur leur devenir, sur leur rapport aux autres et sur le sens de la vie, sont des adolescents. Différentes réponses leur sont apportées au cours d’aventures lors desquelles ils affrontent la guerre, l’abandon, la maladie, la trahison, la solitude. Dans chaque histoire, ils rencontrent des adultes originaux, drôles, forts, qui les aident à traverser ces épreuves et les amènent à se dépasser.

Trois de ces récits – Oscar et la dame rose, L’Enfant de Noé et Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran – présentent un trait commun. Dans chacun d’eux, un préadolescent est en rupture spatiale et psychique avec ses parents du fait de la maladie, de la persécution, du départ d’un des parents ou des deux. Des liens se tissent alors avec un autre adulte qui apporte des réponses spirituelles aux grandes questions du héros à propos de ses origines, mais aussi de l’histoire d’une religion. Cet adulte, guide moral et spirituel, initiateur à la complexité douloureuse de la vie, permet à l’adolescent de traverser une étape décisive de son existence. Des personnages qui présentent certains points communs avec la mythique figure de l’ange : don d’ubiquité, combativité, transmission de messages salvateurs…

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Le faire ou mourir_Claire Marguier

Une ancienne catcheuse messagère des cieux

Dans Oscar et la dame rose, un garçon leucémique d’une dizaine d’années apprend que sa vie touche à sa fin. Ni le discours de l’institution médicale ni celui de ses parents absents ne viennent soulager son angoisse. Malade, Oscar reste un enfant – ce que les adultes ont l’air d’oublier – avec sa légèreté, son humour, et son exigence de vérité. Mamie-Rose, qui tient compagnie aux enfants à l’hôpital, devient alors son interlocutrice privilégiée. Elle laisse parler sa culture chrétienne mais aussi son imagination. Ce personnage haut en couleurs qui dit des gros mots, autrefois catcheuse surnommée l’Étrangleuse du Languedoc, apparaît bientôt comme un messager des cieux. En effet, non seulement elle croit en Dieu, mais elle possède aussi des attributs angéliques.

Ainsi, lorsque l’enfant l’interroge à propos de son âge, elle lui demande s’il peut retenir un nombre à treize chiffres – une boutade qui la place dans la catégorie des personnages légendaires. Lorsqu’elle raconte ses combats de catch, ses adversaires font écho à ceux de l’archange Michel qui pourfend les diables et les démons. Elle conseille à Oscar d’écrire des lettres à Dieu non pas pour obtenir une guérison miraculeuse mais pour vivre, dans ses derniers jours, une vie entière remplie d’émotions, de réflexions et d’amour : « à partir d’aujourd’hui, tu observe¬ras chaque jour en te disant que ce jour compte pour dix ans ». Avant de mourir, Oscar a ainsi la révélation du bonheur d’exister. Mamie-Rose est pour lui l’ange de miséricorde, porteur de la Bonne Nouvelle. En ouvrant ses capacités intellectuelles et sensibles, elle lui permet d’accéder à la sagesse et de combattre le désespoir. Il y a en elle un peu de l’archange Gabriel qui annonce, de l’archange Raphaël qui accompagne, de l’archange Michel qui combat.

quote-02-02-02En ouvrant ses capacités intellectuelles et sensibles, elle lui permet d’accéder à la sagesse et de combattre le désespoir. Il y a en elle un peu de l’archange Gabriel qui annonce, de l’archange Raphaël qui accompagne, de l’archange Michel qui combat.

Le faire ou mourir_Claire Marguier

« Lorsqu’elle raconte ses combats de catchs, ses adversaires font écho à ceux de l’archange Michel qui pourfend les diables et les démons »

Un sauveteur aux ailes en plumes de dindon

Dans l’œuvre du Québécois Sylvain Trudel, aucun message religieux n’est directement transmis au jeune lecteur. À différents niveaux textuels, cependant, affleurent des figures et des motifs chrétiens. En s’adressant tantôt à des enfants, tantôt à des adultes, l’auteur dit exprimer les deux versants de sa personnalité : « une partie plus lumineuse » dans ses livres pour enfants, son « côté plus sombre » dans les livres pour adultes(2)S. Sarfati, « Sylvain Trudel : d’écriture et d’équilibre », in La Presse, 22/11/1998 ; M. Noël-Gaudreault, « Comment Sylvain Trudel a écrit certains de ses livres », in Québec français n°118, 2000.. Ses ouvrages racontent des parcours initiatiques dans lesquels fantastique et ésotérisme se mêlent à la spiritualité. Sa démarche romanesque est marquée par un retour incessant à une foi qu’il rejette et regrette en même temps. Dans L’Ange de Monsieur Chose(3)S. Trudel, L’Ange de Monsieur Chose, La courte échelle, 1999., le héros, est un homme irascible qui déteste tout et tout le monde. Lors d’un bal costumé, un incendie éclate dans son immeuble. S’étant bouché les oreilles pour ne pas entendre le bruit de la fête, il continue de dormir. Un invité déguisé en ange risque sa vie pour le sauver. Dès lors, le vieux misanthrope, persuadé qu’il a été sauvé par un ange descendu des cieux, décide de passer sa vie à donner tout ce qu’il possède aux autres, ne gardant rien pour lui. « J’ai découvert la vérité, clame-t-il. Je serai un homme bon(4)Ibid., p. 28.. […] Faire plaisir à son ange et rendre les gens heureux étaient ses seuls désirs(5)Ibid., p. 57.».

Pour les médecins du récit, le héros délire quand il dit qu’il a vu un ange. Selon le narrateur, l’ange n’est autre qu’un « homme courageux(6)Ibid., p. 20. ». L’auteur, de son côté, décrit non sans humour le déguisement ridicule de ce personnage à la fois grotesque et sublime : ailes en plumes de dindon, auréole de cuivre, robe de dentelle. Avant de sauter dans le vide, l’ange fait sa prière ; un tas de vieux pneus amortit alors sa chute. La métamorphose du héros est accomplie à la fin du livre lorsque, dépouillé de tout, il devient capable de recevoir des autres ce dont il a le plus besoin : la chaleur de la compassion fraternelle. L’ange pittoresque raillé par les esprits forts a accompli sa mission. Dans un monde contemporain en proie au cynisme et au doute, il a ouvert au héros les portes d’un univers où les sauveteurs pourvus d’ailes en plumes de dindon ont les mêmes pouvoirs que les anges célestes, à condition d’y croire.

Le faire ou mourir_Claire Marguier

« Les sauveteurs pourvus d’ailes en plumes de dindon ont les mêmes pouvoirs que les anges célestes, à condition d’y croire »

Des guides au cœur des énigmes du monde

Dans La Montagne du dieu vivant de J.M.G. Le Clézio(7)J.M.G. Le Clézio, Celui qui n’avait jamais vu la mer suivi de La Montagne du dieu vivant, ill. de G. Lemoine, Gallimard, 1978., Jon, un adolescent, s’échappe de chez lui par un matin de printemps en direction de la montagne. Après l’ascension du Mont Reydarbamur, il s’endort. Lorsqu’il se réveille, il découvre à ses côtés un petit berger qui vit seul dans la montagne. Ce personnage correspond à la définition que Robert Ricatte donne des anges, dont « on constate la présence à l’endroit où à l’instant d’avant il n’y avait rien(8)R. Ricatte, « Les vides de la narration et les richesses du vide », in Giono, lecture plurielle, Université de Laval, 1982. ». C’est un messager venu du néant pour modifier le cours des événements puis repartir dans l’inconnu d’où il arrive après avoir été, au cours de son passage, un révélateur. Comme les séraphins, il est vêtu de lumière. En accord avec les éléments et les puissances cosmiques, tels les anges du vent, de la pluie, de la grêle et du tonnerre de l’Apocalypse(9)Apocalypse 7:1 ; 9:7 ; 16:5 ; 8:10 ; 9:1., il apprend à Jon l’histoire de la montagne, le vrai goût de l’eau, la beauté du ciel, le bruit du monde. Après cette rencontre avec l’enfant de lumière, Jon redescend de la montagne, neuf : « le contact avec l’innocence du monde l’a transformé, sans s’en rendre compte, il a vécu quelques heures dans la lumière de l’autre côté(10)J. Onimus, Pour lire Le Clézio, PUF, 1994, p. 140. ». Simple passeur, le berger lumineux a permis au héros de faire ses premiers pas sur un chemin qui lui révèle sa place au cœur de la création.

Débarrassés des contraintes d’une imagerie religieuse, les anges ont retrouvé aujourd’hui une nouvelle vigueur spirituelle. Des écrivains comme Éric-Emmanuel Schmitt, Sylvan Trudel et J.M.G. Le Clézio semblent soucieux de représenter ces nouveaux messagers mythiques avec leurs attributs essentiels que sont le pouvoir de s’élever, de se transporter d’un lieu à l’autre avec légèreté, d’accompagner les égarés sur la route, de sauver les êtres en danger, et surtout de les éclairer(11)D. Henky, L’Empreinte de la Bible. Récritures contemporaines de mythes bibliques en littérature de jeunesse, P. Lang, 2014.. Ce sont des gardiens, des initiateurs, des guerriers et, avant tout, des messagers. Les personnages qui les croisent sur leur route ne voient plus comme les autres. Êtres légendaires, marginaux, sans statut, signes du désordre dans l’ordre, ces « nouveaux » anges sont le plus souvent en accord avec les éléments et les forces cosmiques, ce qui en fait des guides de choix au cœur des énigmes du monde.

References   [ + ]

1. É. Bonvin, Encyclopédie des anges. Véritable histoire et origines des anges, Éd. Exclusif, 2005.
2. S. Sarfati, « Sylvain Trudel : d’écriture et d’équilibre », in La Presse, 22/11/1998 ; M. Noël-Gaudreault, « Comment Sylvain Trudel a écrit certains de ses livres », in Québec français n°118, 2000.
3. S. Trudel, L’Ange de Monsieur Chose, La courte échelle, 1999.
4. Ibid., p. 28.
5. Ibid., p. 57.
6. Ibid., p. 20.
7. J.M.G. Le Clézio, Celui qui n’avait jamais vu la mer suivi de La Montagne du dieu vivant, ill. de G. Lemoine, Gallimard, 1978.
8. R. Ricatte, « Les vides de la narration et les richesses du vide », in Giono, lecture plurielle, Université de Laval, 1982.
9. Apocalypse 7:1 ; 9:7 ; 16:5 ; 8:10 ; 9:1.
10. J. Onimus, Pour lire Le Clézio, PUF, 1994, p. 140.
11. D. Henky, L’Empreinte de la Bible. Récritures contemporaines de mythes bibliques en littérature de jeunesse, P. Lang, 2014.

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