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Le renouveau du roman sentimental pour ados : chick-lit, bit-lit…

La thématique amoureuse est fréquente dans la littérature destinée aux adolescentes. A côté des publications où se dessine une romance en filigrane sont édités des récits beaucoup plus commerciaux et spécifiquement élaborés autour d’une histoire d’amour étiquetés «romans sentimentaux». Le plus souvent d’origine anglo-américaine et emblématiques de la mondialisation, ces récits sont construits sur un même canevas narratif et sont produits en série. Bien que ce type de romans existe depuis que les éditeurs ont entrepris de segmenter leur « public-lecteur », les romans sentimentaux connaissent aujourd’hui un renouveau dans la production jeunesse.

Des romans, objets de critiques

Les romans sentimentaux sont au centre de nombreuses critiques et ce, pour trois raisons. Ils ne sont pas seulement décriés sur le plan de leur qualité (ou leur absence de qualité) littéraire(1)La littérature de jeunesse n’a pas toujours bonne presse et encore moins la « para-littérature » ou littérature dite « populaire »., ils sont aussi méprisés en raison du niveau socioculturel présumé de leur lectorat, féminin de surcroît(2)Pour bon nombre de critiques, le roman sentimental n’est qu’une littérature de « bonnes femmes ».. En outre, en raison des stéréotypes qu’ils véhiculent et de leur idéologie conformiste supposée, on leur reproche d’endormir dangereusement les consciences. Associés à une culture mondiale et commerciale d’origine anglo-américaine, focalisés sur les sentiments, ces romans produits en série sont accusés de vouloir cloîtrer les femmes et les jeunes filles dans un rôle qui leur serait historiquement dévolu, celui d’épouse et de mère.

 

Un peu d’histoire

Au XIXe siècle, en France, l’apparition d’une littérature dite «populaire» s’accompagne d’une segmentation des lecteurs ciblés par les éditeurs. Très vite, des publications sont spécifiquement adressées aux femmes et à leurs filles(3)Sur ces productions, voir : Ellen Constans, Parlez-moi d’amour : Le roman sentimental. Des romans grecs aux collections de l’an 2000, Limoges, PULIM, 1999 et Ellen Constans, Ouvrières des lettres, Limoges, PULIM, 2007.. Elles lisent les romans feuilletons publiés dans le magazine catholique Les Veillées des Chaumières, et parfois réédités dans des collections pour jeunes filles telles que la «Bibliothèque de ma fille»(4)Daniela Di Cecco, Entre femmes et jeunes filles : Le roman pour adolescentes en France et au Québec, Québec, Les Editions du remue-ménage, 2000, p.39.. Lancée en 1 897, cette collection était éditée, tout comme Les Veillées des Chaumières, par Gautier-Languereau(5)Ellen Constans, Ouvrières de lettres, op. cit., p.34.. Centrés sur la famille, sur le rôle de mère et d’épouse qui constitue le quotidien de leurs lectrices, ces romans destinés aux femmes, présentent des modèles féminins à suivre et traitent principalement d’amour et de mariage. Après la Première Guerre mondiale, en France toujours, alors que les séries de «petits romans» ou «petits livres» populaires se développent, les collections sentimentales se dessinent : «Notre Coeur» (1927) ou «Le Roman d’amour illustré» (1932) sont édités chez Ferenczi ; «Stella» (1919) et«Fama» (1920) paraissent respectivement avec les mensuels Le Petit Écho de la Mode et La Mode nationale(6)Ellen Constans, Parlez-moi d’amour, op. cit., p.212-217.. Rencontre des protagonistes, obstacles puis mariage forment le schéma narratif de ces textes. Certains auteurs français se font alors un nom. Ainsi en va-t-il de Delly(7)En réalité un frère, Frédéric Petitjean de La Rosière (1875-1847), auteurs de romans sentimentaux catholiques., Max du Veuzit (1 876-1 952), Berthe Bernage (1 886-1972)(8)Connue pour sa série Brigitte et publiée notamment dans la « bibliothèque de ma fille ». (Daniela Di Cecco, op. cit., p.42.) ou Magali (1 898-1 986)(9)Sur ces auteurs, voir entre autres : Dominique Paulvé et Marie Guérin, Le Roman du Roman rose, Paris, JC Lattès, 1994. qui seront publiés par Tallandier jusqu’à l’arrivée de Harlequin et de ses romans anglo-américains au début des années 1980.

 

Le roman sentimental « classique »

Le succès de Harlequin, maison d’édition d’origine canadienne, est fulgurant en France comme en Amérique du Nord. L’éditeur transforme le livre en un produit de grande consommation dont la vente en supermarché est assurée par des campagnes publicitaires importantes. Vu ce succès, certaines maisons d’édition, américaines d’abord, françaises ensuite, décident de lancer des collections sentimentales destinées aux jeunes filles(10)Linda K. Christian-Smith, Becoming a Woman through Romance, New York, Routledge, 1990, p.13.. Si ce type de collections n’est pas nouveau, le système de production adopté, associé au marketing est inédit : le roman sentimental pour adolescentes est plus que jamais un produit sériel, pensé et « marketé » pour un public ciblé. Focalisés sur l’héroïne, au contraire des romans pour adultes centrés sur le couple, les récits édités racontent tous l’histoire d’une jeune fille ordinaire rencontrant l’amour. L’éditeur américain Bantam publie ainsi les séries « Sweet Dreams » (1981) et « Sweet Valley High » (1983) alors que Harlequin s’empresse de lancer la collection «American Favorite Teenage Romance» (1981).

 

Apparues en France dès le milieu des années 1980, la collection «Sweet Dreams» rebaptisée «Haute Tension: Sweet Dreams» (1985) par Hachette(11)A partir de 1987, Hachette publia aussi une autre série traduite de l’américain dans la collection « Haute Tension », la série « Heartlines ». et la collection «Teenager» (1986) de l’éditeur Harlequin sont des échecs commerciaux. Ces collections pour adolescentes sont à l’époque sans doute concurrencées par les collections pour adultes dans lesquelles l’âge des héroïnes dépasse rarement les 20-22 ans. Dès lors, s’ils ne sont pas spécifiquement adressés à un jeune public, ce sont les romans pour adultes qui sont lus par les adolescentes. Elles les préfèrent aux romans qui leur sont destinés, reflétant des situations souvent familières(12)Arrivée d’un nouveau et beau jeune homme en classe, confusion entre amour et amitié… : de tendance plus réaliste, ces romans semblent trop proches de leurs préoccupations et ne leur permettent ni de s’évader et de rêver, ni de se projeter dans l’âge adulte à travers un modèle. Moralisantes parfois, les séries pour adolescentes cherchent aussi à promouvoir des valeurs prônées par les adultes(13)Joanie Corbin qui a étudié les raisons de la disparition de « Coeur à Coeur », collection sentimentale québécoise pour adolescentes publiée de 1982 à 1998, dresse le même constat. Joanie Corbin, « La représentation de l’adolescente dans une collection de romans à grande diffusion », Erudit, vol 1, n°1, 2009, www.erudit.org/revue/memoires/2009/v1/n1/038640ar.html. : ces ouvrages présentent en effet des adolescentes un peu trop «modèles», au comportement exemplaire. En outre, ces romans sentimentaux restent chastes le plus souvent. Par conséquent, leur lecture n’ouvre pas aux jeunes filles les portes de l’initiation sexuelle, contrairement aux titres destinés aux adultes.

 

Toutefois, les romans «Sweet Dreams» de Bantam sont publiés, aujourd’hui encore, chez Bayard Jeunesse sous le nom de «Coeur Grenadine» (1997)(14)Ce nom est emprunté à la chanson de Laurent Voulzy, mais je doute qu’elle constitue encore une référence auprès des jeunes adolescentes !. Comme la série «Toi + Moi = Coeur» de Pocket Junior (2000) ou «Vertige : Coup de foudre» de Hachette Jeunesse (1998), ils ciblent des fillettes de 10-12 ans. Tous ces romans sentimentaux, comme ceux de l’Américaine Sarah Dessen édités par Pocket Jeunesse(15)Centrés sur de jeunes héroïnes, les romans de cette auteur abordent des questions sérieuses (viol, mort d’un proche, familles recomposées) que l’amour permet d’affronter. Pour plus d’information, voir le site anglais de l’auteur : www.sarahdessen.com., sont traduits de l’anglais. Le roman sentimental est en effet un genre presque exclusivement anglo-américain. Rares sont les auteurs francophones prêts à investir dans cette littérature méprisée où la narration l’emporte généralement sur le style et la construction. Les Anglo-américains seraient, quant à eux, de bien meilleurs conteurs(16)Dans le champ de la littérature commerciale, les auteurs anglo-américains se définissent d’ailleurs bien souvent comme des storytellers (des raconteurs d’histoires) et non comme des auteurs travaillant la langue. Sur ce sujet, voir notamment : Claude Combet, Le Livre de Jeunesse en dix grandes questions, Centre national du Livre, 8 septembre 2008, www.centrenationaldulivre.fr/?Le-Livre-de-jeunesse-en-dix et semblent se soumettre plus facilement aux règles régissant cette production commerciale standardisée(17)L’ensemble de la production sentimentale de grande consommation est régi par des consignes d’écriture. (Voir pour Harlequin : www.eharlequin.com/articlepage.html?articleld=538&chapter=0).. Il est dès lors moins fastidieux et en outre moins cher pour les éditeurs français de faire traduire ce type de romans que de les «commander».

 

Tous les romans sentimentaux pour adolescentes se présentent comme des récits de l’intime, des romans miroirs(18)C’est ce qu’en dit notamment l’éditrice Marie Lallouet (Voir : Marie Lallouet, ‘Des livres pour les garçons et pour les filles : quelles politiques éditoriales ? », dans Littérature de jeunesse, incertaines frontières : Colloque de Cerisy La Salle, sous la dir. d’Isabelle Nièvres-Chevrel, Paris, Gallimard Jeunesse, 2005, pp. 177-186. : ils sont le plus souvent écrits à la première personne(19)Ce qui le différencie du roman sentimental pour adultes de type Harlequin. et revêtus d’un paratexte identique. La photo d’une jeune fille qui ornait leur couverture a été récemment remplacée par une illustration(20)Pour « Coeur Grenadine », ce dessin est signé Vanyda, auteur de bandes dessinées pour adolescentes. Pénélope Bagieu, auteur de bandes dessinées elle aussi, signe les dessins en couverture des romans de la collection chick-lit « Bliss » éditée par Albin Michel Jeunesse.. L’évolution du paratexte s’est faite sans doute sous l’influence de la chick-lit, phénomène éditorial nouveau.

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Séverine Olivier

est licenciée en langues et littératures romanes de l’Université Libre de Bruxelles (2004). Ancienne aspirante du Fonds National de la Recherche Scientifique (F.R.S. – FNRS), elle a soutenu en 2009 une thèse du doctorat intitulée Le roman sentimental. Productions contemporaines et pratiques de lecture.



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 Article initialement paru dans la revue Lecture Jeune n°136







les veillées des chaumières

quote-02-02-02Vu ce succès, certaines maisons d’édition, américaines d’abord, françaises ensuite, décident de lancer des collections sentimentales destinées aux jeunes filles. Si ce type de collections n’est pas nouveau, le système de production adopté, associé au marketing est inédit : le roman sentimental pour adolescentes est plus que jamais un produit sériel, pensé et « marketé » pour un public ciblé.

De nouvelles tendances

La chick-lit

En 1996, Helen Fielding publie en anglais Le Journal de Bridget Jones qui, suivi de près par Sex and the City de l’Américaine Candace Bushnell, fait très vite des émules : la chick-lit (« littérature de poulettes» ou «de nanas») est née ! Elle conte, sur le ton de la comédie, les aventures et les déboires amoureux, financiers, esthétiques et professionnels d’une héroïne trentenaire, ordinaire et célibataire. Elle n’est donc plus centrée, comme le roman sentimental, sur l’histoire d’un couple mais bien sur la vie d’une femme(21)Pour plus de détails, voir Séverine Olivier, « La chick-lit ou les mémoires d’une jeune femme « dérangée » », Belphégor, vol. VI, n°2, juin 2007, http://etc.dal.ca/belphegor..

La chick-lit est toutefois associée à la littérature sentimentale puisqu’elle apparaît pour beaucoup comme une version modernisée des romans Harlequin. Pour d’autres néanmoins, elle s’éloigne résolument du roman sentimental traditionnel en raison de sa thématique, de son humour et de son caractère «post-féministe», en prônant la liberté individuelle, l’indépendance des femmes et leur droit à faire leur propre choix, même si celui-ci est d’être glamour et sexy(22)Pour une discussion sur le « post-féminisme » mis en rapport avec des productions commerciales contemporaines, voir Suzanne Ferriss et Mallory Young (dir.), Chick Flicks : Contemporary Women at the Movies, New York, Routledge, 2008.. Loin de présenter une jeune femme modèle, la chick-lit décrit les tribulations d’une héroïne maladroite et délurée qui, en quête d’elle-même, finit par trouver son équilibre grâce aux hommes et à la consommation. Ce paradoxe explique d’ailleurs pourquoi la chick-lit est fréquemment critiquée : si elle semble défendre la libération de la femme, elle en fait un être superficiel encore enfermé dans des clichés habituellement associés à la féminité, clichés repris par son paratexte : ses couvertures roses, stylisées, sont souvent illustrées d’accessoires de mode, de chaussures ou de vêtements de marque.

Puisqu’elle dévoile une quête identitaire féminine et qu’elle est écrite le plus souvent sur le mode de la confession, la chick-lit s’adapte parfaitement à un jeune public en quête d’identité lui aussi et auquel le roman sentimental pour adolescentes s’adressait déjà en utilisant, le plus souvent, la première personne du singulier. Abordant avec humour les problèmes du quotidien, la chick-lit se veut en outre plus réaliste que le roman sentimental pour adultes. Bien que neuve dans le paysage éditorial, elle s’inscrit donc dans la tradition du roman pour adolescentes(23)Cette idée est notamment reprise par Marie-Pier Luneau (« Georgia, Mia, India… clones de Bridget ? Spécificités culturelles et stratégies éditoriales dans la « chick-lit » pour adolescentes au Québec », L’Edition de jeunesse francophone face à la mondialisation : Actes du colloque organisé par l’université Paris 13 et la MSH Paris-Nord les 26-27 et 28 juin 2008, sous la dir. de Jean Foucault, Michel Manson et Luc Pinhas, Paris, L’Harmattan, 2010, p. 181.. De plus, ce phénomène littéraire ciblant les femmes de 1 8 à 35 ans s’intègre facilement dans le champ de la «Young Adult Littérature», pour reprendre une expression anglo-américaine désignant la littérature destinée aux jeunes de 1 2 à 18 ans ou de 15 à 25 ans. Harlequin a d’ailleurs édité en français sous «Darkiss» – nouvelle collection pour adolescents sur laquelle nous reviendrons ultérieurement – un roman publié en anglais dans la collection «Red Dress Ink», une collection pour adultes estampillée chick-lit(24)La Vie (pas) très cool de Carrie Pilby de Caren Lissner.. Celle-ci est par conséquent susceptible de séduire les plus jeunes.

C’est pourquoi certains auteurs de chick-lit pour les 1 8-35 ans se sont lancés dans la production jeunesse. C’est le cas de l’Américaine Meg Cabot avec son Journal d’une Princesse publié chez Hachette Jeunesse. Ses ouvrages en ont inspiré d’autres. Ainsi, peut-on citer Le Journal intime de Georgia Nicolson écrit avec humour par l’Anglaise Louise Rennison et publié dans la collection «Scripto» chez Gallimard ou encore Le Journal d’une allumeuse de l’Américaine E. Lockhart publié chez Casterman. En France, moins méprisée que le roman sentimental Harlequin, la chick-lit est représentée par quelques auteurs français. Du côté de la chick-lit pour adultes, on compte Alix Girod de l’Ain ou Sophie Fontanel. Du côté de la chick-lit pour adolescentes, citons Teen song, roman de Claudine Desmarteau publié par Albin Michel(25)Voir Girard Marie-Claude, « Chick-lit pour ados : portraits de filles », La Presse, 15 janvier 2010. ou J’ai 15 ans et ¡e ne l’ai jamais fait de Maud Lethielleux, édité par Thierry Magnier(26)Voir Davidenkoff Emmanuel, « Trois romans pour fans de « chick-lit » », France Info, 23 mai 2010, www.franceinfo.com/spip.php?page=print&id_article=442094.

Ecrits à la manière d’un journal intime et intégrant souvent les formes modernes de communication (mails, sms, conversations MSN…), les récits publiés invitent, parfois au fil des saisons et des tomes, à suivre la vie d’adolescentes. Elles s’expriment comme les lectrices, leur ressemblent, vivent les mêmes déboires mais les gèrent avec humour. Positif, tel est le message de ces ouvrages puisque, à travers leurs héroïnes, ils convient le lectorat à s’accepter(27)Sur ce sujet, voir Joanna Webb Johnson, Chick-lit : the new woman’s fiction, New York, Routledge, 2006, p. 148-149..

Outre les romans énumérés, plusieurs collections jeunesse ont également vu le jour dans le cadre du phénomène éditorial que constitue la chick-lit : Fleuve Noir crée «Girls» qui abrite les séries La liste VIP de Zoey Dean, Les Menteuses de Sara Shepard ainsi qu’It Girl de Cecily von Ziegesar, auteur aussi de la série populaire Gossip Girl. Son succès est sans doute renforcé par l’existence de la sitcom télévisée du même nom(28)Voir à ce propos Marie-Claude Girard, « Chick-lit pour ados : poulettes, qui êtes-vous ? » La Presse, 15 janvier 2010 : www.cyberpresse.ca/arts/livres/bd-et-livres-jeunesse/201001/15/01-939297-chick-lit-pour-ados-poulettes-qui-etes-vous.php.. Toutes les séries de la collection «Girls» de Fleuve Noir se ressemblent : elles surfent sur la vague de la «gossiplit », celle des récits construits autour de fausses rumeurs véhiculées dans des milieux huppés. L’éditeur Albin Michel Jeunesse offre quant à lui des comédies légères dans la collection « Bliss», petite soeur de « Wiz». Au sein de cette dernière, est notamment publié Le Journal de Carrie, la célèbre Carrie Bradshaw de Sex and the City écrit par Candace Bushnell. On y découvre Carrie à l’adolescence(29)Voir ce qu’en dit Emmanuel Davidenkoff, loc. cit.. Cette collection propose aussi les aventures d’Heather Wells, une héroïne de Meg Cabot qui, ex-star de la pop, se lance dans différentes enquêtes(30)Pour plus d’informations sur les collections de cet éditeur, voir le site adressé aux jeunes : www.wiz.fr/catalogue.html.. Evidemment, l’amour et les garçons ne sont jamais loin I Si la chick-lit s’inscrit dans la tradition du roman pour adolescentes, elle a tout de même contribué à donner à nombre d’entre eux un ton léger, décalé, humoristique puisque les héroïnes, en se dévoilant, se moquent d’elles-mêmes et s’analysent avec lucidité.

 

La bit-lit

Revenants, fantômes, anges, loups-garou, vampires sont les créatures que rencontrent aujourd’hui les héros de romans jeunesse, qu’ils évoluent dans notre monde ou dans un monde fantastique, qu’ils soient ou non dotés de pouvoirs parapsychiques. Le succès d’Harry Potter de J.K. Rowling et, sur un plan plus sentimental, celui de Twilight de Stephenie Meyer explique sans aucun doute ces nouvelles tendances. La quadrilogie de Stephenie Meyer modernise, voire pour certains aseptise(31)« La Fascination des vampires », Lecture Jeune, 26 février 2010, le mythe du vampirisme puisque ses vampires ne sont pas obligés de tuer les hommes pour survivre. Immortels et dotés d’une beauté sans pareil, d’une force et d’une rapidité incroyables, ils sont en outre élevés au rang de superhéros(32)Constance Jamet, «  »Twilight », les raisons d’un succès », Le Figaro, 9 février 2009, www.lefigaro.fr/livres/2009/02/05/03005-20090205ARTFIG00567-twilight-les-raisons-d-un-succes-.php. Voir aussi, l’émission d’Arte, InterMédias, du 25 février 2010, intitulée « La fièvre Twilight« . protégeant leur belle(33)C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles Twilight est critiqué, par les féministes notamment : l’héroïne Bella y est décriée pour sa passivité.. L’amour que porte Edward Cullen, héros romantique, à Bella, est l’archétype de l’amour dévoué, éternel et idéal, teinté d’érotisme et de sensualité: il contribue au rêve et à l’évasion. Car il s’agit bien pour les adolescentes, mais aussi pour les adolescents(34)Bien que le lectorat soit majoritairement féminin, la saga des produits dérivés (les films surtout) attirent également les garçons. de tout âge de s’évader : si Bella, la narratrice, connaît les mêmes problèmes que les jeunes gens d’aujourd’hui (le lycée, les amis, les amours), elle vit dans un monde qui, bien que proche du nôtre, est peuplé de créatures étranges. Dès lors, à travers un contexte imaginaire, le lectorat est aussi confronté à des questions existentielles (la mort, la marginalité, le rapport ambigu entre le bien et le mal…) avec lesquelles il apprend à négocier.

Les romans épigones de la saga de Stephenie Meyer sont rassemblés sous l’étiquette de «bit-lit». Cette étiquette commerciale est formée sur le modèle de «chick-lit», à partir de la contraction du mot « littérature» et du mot « bite», («mordre» en anglais). Une allusion aux vampires, bien entendu. C’est sans doute dans cette veine éditoriale que l’on peut classer la série Uglies de Scott Westerfeld, éditée par Pocket Jeunesse, série où les adolescents, à 16 ans, subissent une opération leur permettant d’Intégrer la caste des « Pretties », celle des gens à la beauté parfaite. Plus largement, les maisons d’édition, ayant perçu le potentiel commercial de la bit-lit, offrent aujourd’hui à leur lectorat nombre de romans qui mélangent le fantastique et les sentiments. Il faut dire que le succès de ce nouveau créneau éditorial, appelé aussi «urban fantasy», ne se dément pas comme en attestent la production en hausse et la percée de Bragelonne et Milady, maisons d’édition centrées sur la fantasy et la science-fiction(35)Marie Kock, « Dossier : Littératures de l’imaginaire », Livres Hebdo, n°808, vendredi 12 février 2009..

Chez Pocket Jeunesse, la série La Maison de la nuit de P.C. Cast et Kristin Cast côtoie celle de Maya Fox 2012 d’Iginio Straffi et Silvia Brenna. Michel Lafon et City Editions éditent respectivement la série Night World de L.J. Smith, auteur de Journal d’un vampire(36)Cette saga publiée chez Hachette a fait l’objet d’une série télévisée : The Vampiree Diaries., et la série Outre-tombe d’Alyxandra Harvey. D’autres séries sont publiées chez La Martinière Jeunesse et chez Castelmore. Hachette, éditeur de Twilight, propose quant à lui la collection «Blackmoon», nom d’une communauté de fans avec lesquels la maison d’édition échange des informations(37)Cette communauté communique sur www.lecture-academy.com/black-moon.. Enfin, Harlequin qui, depuis 2009 s’est (re)lancé aux Etats-Unis dans le segment de la littérature de jeunesse(38)Ce lectorat est largement convoité par la maison canadienne puisqu’il est en pleine expansion. a sorti en France en 2010 la collection «Darkiss» qui embrasse les thématiques nouvelles, de la chick-lit à la bit-lit : Harlequin y publie des romans jeunesse contemporains, paranormaux, fantasy ou fantastiques, empreints de romantisme(39)Si elle ne correspond pas totalement à la collection américaine « Harlequin Teen », « Darkiss » s’en inspire largement. Voir www.eharlequin.com.. Il est difficile de faire un pronostic quant au succès de cette toute nouvelle collection française : son équivalent américain, «Harlequin Teen», semble susciter un certain intérêt auprès du jeune public puisque l’éditeur continue de développer ses productions jeunesse aux Etats-Unis. Sur le marché français toutefois, le manque de visibilité de «Darkiss», placée en librairie à côté des romans sentimentaux pour adultes et son absence de ligne éditoriale claire (elle mélange tous les genres: chick-lit, bit-lit…), pourraient la mettre en péril.

 

D’un média à l’autre

La culture populaire est une culture transmédiatique(40)Voir : Paul Bleton, « Une forte impression : récit paralittéraire, imprimé et culture médiatique », Belphégor, vol.1, n°2, juin 2002, http://etc.dal.ca/belphegor/. Sur la production jeunesse en particulier, voir ce qu’en dit Claude Combet. tout comme l’est la culture adolescente : les thèmes et les centres d’intérêts des jeunes voguent sur tous les médias, se déplacent des livres aux films, des films aux livres, d’Internet aux séries télévisées, des séries télévisées à Internet en passant par les jeux vidéos. Les adolescents lisent les romans dont ils vont voir ensuite l’adaptation cinématographique ou sortent au cinéma pour mieux se plonger après dans les livres. Gossip Girl, Le Journal d’une Princesse, Twilight, Buffy contre les vampires, True Blood ont envahi nos écrans et contribuent au succès des romans dont ils sont inspirés, romans écrits en série et donc facilement adaptables en sitcoms télévisées. Les maisons d’édition en profitent, tout comme Internet qui joue un rôle publicitaire majeur grâce aux blogs et aux communautés de lecteurs. Les éditeurs jeunesse ne s’y sont d’ailleurs pas trompés puisque Hachette, Le Livre de Poche ou Harlequin ont créé des sites autour de leurs publications : ils abolissent les frontières entre réalité et fiction(41)Marie-Pier Luneau, loc. cit., p. 178. renforcent la complicité du lectorat avec les personnages qui semblent prendre vie(42)Une impression renforcée encore lorsqu’ils sont incarnés par des acteurs.. De plus, les romans donnent lieu à de nombreux produits dérivés. Les sujets qui, avant de faire leur apparition dans la littérature de jeunesse, ont été abordés par la littérature pour adultes(43)Rappelons que les frontières sont poreuses entre les romans sentimentaux pour adultes et pour adolescents, qu’il s’agisse des romans de type Harlequin, de la chick-lit ou même de la bit-lit. Edités pour un public adulte, les romans vampires de Laurell K. Hamilton (Anita Blake) et de Charlaine Harris (True Blood) côtoient des collections sentimentales paranormales destinées, elles aussi, à un public adulte (« Nocturne » chez Harlequin ou « Crépuscule » chez J’ai lu). De plus, les auteurs passent facilement de la littérature de jeunesse à la littérature pour adultes et vice versa. envahissent d’autres productions: bandes dessinées(44)Voir sur les bandes dessinées pour filles au ton semblable à la chick-lit : Lallemand Caroline, « Bullez les filles ! », Le Vif/Weekend, 1 mai 2009, n°18, p. 20-24. ou encore mangas(45)Hachette a publié une version manga du premier volume de la saga Twilght. Si le champ du roman sentimental pour adolescentes a connu d’importantes mutations ces dernières années, c’est bien parce que la «machine marketing» est aujourd’hui et plus que jamais implacable. Faut-il le déplorer? Sur un plan littéraire peut-être, puisque nombre de romans sont façonnés pour séduire. Ils sont standardisés et parfois répétitifs. Mais ces romans, certes conçus dans un objectif purement commercial, suscitent aussi, si l’on en croit leur succès, énormément de plaisir.

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Par Lecture Jeunesse, article paru initialement dans la revue Lecture Jeune n° 136 (décembre 2010)
Publications
Les études de Séverine Olivier sont disponibles en ligne, sur l’espace dédié à Belphégor sur le site Dalehouse University.
 

References   [ + ]

1. La littérature de jeunesse n’a pas toujours bonne presse et encore moins la « para-littérature » ou littérature dite « populaire ».
2. Pour bon nombre de critiques, le roman sentimental n’est qu’une littérature de « bonnes femmes ».
3. Sur ces productions, voir : Ellen Constans, Parlez-moi d’amour : Le roman sentimental. Des romans grecs aux collections de l’an 2000, Limoges, PULIM, 1999 et Ellen Constans, Ouvrières des lettres, Limoges, PULIM, 2007.
4. Daniela Di Cecco, Entre femmes et jeunes filles : Le roman pour adolescentes en France et au Québec, Québec, Les Editions du remue-ménage, 2000, p.39.
5. Ellen Constans, Ouvrières de lettres, op. cit., p.34.
6. Ellen Constans, Parlez-moi d’amour, op. cit., p.212-217.
7. En réalité un frère, Frédéric Petitjean de La Rosière (1875-1847), auteurs de romans sentimentaux catholiques.
8. Connue pour sa série Brigitte et publiée notamment dans la « bibliothèque de ma fille ». (Daniela Di Cecco, op. cit., p.42.
9. Sur ces auteurs, voir entre autres : Dominique Paulvé et Marie Guérin, Le Roman du Roman rose, Paris, JC Lattès, 1994.
10. Linda K. Christian-Smith, Becoming a Woman through Romance, New York, Routledge, 1990, p.13.
11. A partir de 1987, Hachette publia aussi une autre série traduite de l’américain dans la collection « Haute Tension », la série « Heartlines ».
12. Arrivée d’un nouveau et beau jeune homme en classe, confusion entre amour et amitié…
13. Joanie Corbin qui a étudié les raisons de la disparition de « Coeur à Coeur », collection sentimentale québécoise pour adolescentes publiée de 1982 à 1998, dresse le même constat. Joanie Corbin, « La représentation de l’adolescente dans une collection de romans à grande diffusion », Erudit, vol 1, n°1, 2009, www.erudit.org/revue/memoires/2009/v1/n1/038640ar.html.
14. Ce nom est emprunté à la chanson de Laurent Voulzy, mais je doute qu’elle constitue encore une référence auprès des jeunes adolescentes !
15. Centrés sur de jeunes héroïnes, les romans de cette auteur abordent des questions sérieuses (viol, mort d’un proche, familles recomposées) que l’amour permet d’affronter. Pour plus d’information, voir le site anglais de l’auteur : www.sarahdessen.com.
16. Dans le champ de la littérature commerciale, les auteurs anglo-américains se définissent d’ailleurs bien souvent comme des storytellers (des raconteurs d’histoires) et non comme des auteurs travaillant la langue. Sur ce sujet, voir notamment : Claude Combet, Le Livre de Jeunesse en dix grandes questions, Centre national du Livre, 8 septembre 2008, www.centrenationaldulivre.fr/?Le-Livre-de-jeunesse-en-dix
17. L’ensemble de la production sentimentale de grande consommation est régi par des consignes d’écriture. (Voir pour Harlequin : www.eharlequin.com/articlepage.html?articleld=538&chapter=0).
18. C’est ce qu’en dit notamment l’éditrice Marie Lallouet (Voir : Marie Lallouet, ‘Des livres pour les garçons et pour les filles : quelles politiques éditoriales ? », dans Littérature de jeunesse, incertaines frontières : Colloque de Cerisy La Salle, sous la dir. d’Isabelle Nièvres-Chevrel, Paris, Gallimard Jeunesse, 2005, pp. 177-186.
19. Ce qui le différencie du roman sentimental pour adultes de type Harlequin.
20. Pour « Coeur Grenadine », ce dessin est signé Vanyda, auteur de bandes dessinées pour adolescentes. Pénélope Bagieu, auteur de bandes dessinées elle aussi, signe les dessins en couverture des romans de la collection chick-lit « Bliss » éditée par Albin Michel Jeunesse.
21. Pour plus de détails, voir Séverine Olivier, « La chick-lit ou les mémoires d’une jeune femme « dérangée » », Belphégor, vol. VI, n°2, juin 2007, http://etc.dal.ca/belphegor.
22. Pour une discussion sur le « post-féminisme » mis en rapport avec des productions commerciales contemporaines, voir Suzanne Ferriss et Mallory Young (dir.), Chick Flicks : Contemporary Women at the Movies, New York, Routledge, 2008.
23. Cette idée est notamment reprise par Marie-Pier Luneau (« Georgia, Mia, India… clones de Bridget ? Spécificités culturelles et stratégies éditoriales dans la « chick-lit » pour adolescentes au Québec », L’Edition de jeunesse francophone face à la mondialisation : Actes du colloque organisé par l’université Paris 13 et la MSH Paris-Nord les 26-27 et 28 juin 2008, sous la dir. de Jean Foucault, Michel Manson et Luc Pinhas, Paris, L’Harmattan, 2010, p. 181.
24. La Vie (pas) très cool de Carrie Pilby de Caren Lissner.
25. Voir Girard Marie-Claude, « Chick-lit pour ados : portraits de filles », La Presse, 15 janvier 2010.
26. Voir Davidenkoff Emmanuel, « Trois romans pour fans de « chick-lit » », France Info, 23 mai 2010, www.franceinfo.com/spip.php?page=print&id_article=442094
27. Sur ce sujet, voir Joanna Webb Johnson, Chick-lit : the new woman’s fiction, New York, Routledge, 2006, p. 148-149.
28. Voir à ce propos Marie-Claude Girard, « Chick-lit pour ados : poulettes, qui êtes-vous ? » La Presse, 15 janvier 2010 : www.cyberpresse.ca/arts/livres/bd-et-livres-jeunesse/201001/15/01-939297-chick-lit-pour-ados-poulettes-qui-etes-vous.php.
29. Voir ce qu’en dit Emmanuel Davidenkoff, loc. cit.
30. Pour plus d’informations sur les collections de cet éditeur, voir le site adressé aux jeunes : www.wiz.fr/catalogue.html.
31. « La Fascination des vampires », Lecture Jeune, 26 février 2010
32. Constance Jamet, «  »Twilight », les raisons d’un succès », Le Figaro, 9 février 2009, www.lefigaro.fr/livres/2009/02/05/03005-20090205ARTFIG00567-twilight-les-raisons-d-un-succes-.php. Voir aussi, l’émission d’Arte, InterMédias, du 25 février 2010, intitulée « La fièvre Twilight« .
33. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles Twilight est critiqué, par les féministes notamment : l’héroïne Bella y est décriée pour sa passivité.
34. Bien que le lectorat soit majoritairement féminin, la saga des produits dérivés (les films surtout) attirent également les garçons.
35. Marie Kock, « Dossier : Littératures de l’imaginaire », Livres Hebdo, n°808, vendredi 12 février 2009.
36. Cette saga publiée chez Hachette a fait l’objet d’une série télévisée : The Vampiree Diaries.
37. Cette communauté communique sur www.lecture-academy.com/black-moon.
38. Ce lectorat est largement convoité par la maison canadienne puisqu’il est en pleine expansion.
39. Si elle ne correspond pas totalement à la collection américaine « Harlequin Teen », « Darkiss » s’en inspire largement. Voir www.eharlequin.com.
40. Voir : Paul Bleton, « Une forte impression : récit paralittéraire, imprimé et culture médiatique », Belphégor, vol.1, n°2, juin 2002, http://etc.dal.ca/belphegor/. Sur la production jeunesse en particulier, voir ce qu’en dit Claude Combet.
41. Marie-Pier Luneau, loc. cit., p. 178.
42. Une impression renforcée encore lorsqu’ils sont incarnés par des acteurs.
43. Rappelons que les frontières sont poreuses entre les romans sentimentaux pour adultes et pour adolescents, qu’il s’agisse des romans de type Harlequin, de la chick-lit ou même de la bit-lit. Edités pour un public adulte, les romans vampires de Laurell K. Hamilton (Anita Blake) et de Charlaine Harris (True Blood) côtoient des collections sentimentales paranormales destinées, elles aussi, à un public adulte (« Nocturne » chez Harlequin ou « Crépuscule » chez J’ai lu). De plus, les auteurs passent facilement de la littérature de jeunesse à la littérature pour adultes et vice versa.
44. Voir sur les bandes dessinées pour filles au ton semblable à la chick-lit : Lallemand Caroline, « Bullez les filles ! », Le Vif/Weekend, 1 mai 2009, n°18, p. 20-24.
45. Hachette a publié une version manga du premier volume de la saga Twilght

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