Les adolescents, public insaisissable des bibliothèques ?

Que font les bibliothèques municipales en direction des jeunes réputés difficiles à attirer dans les institutions culturelles ? Lecture Jeunesse a entrepris, une enquête qualitative sur cette question avec le soutien du ministère de la Culture et de la Communication. Encadrée par le comité scientifique de l’association et menée par la sociologue Cécile Rabot, cette étude vise à recenser et à analyser la diversité des dispositifs mis en place à destination des adolescents dans une quinzaine d’établissements.

Une question récurrente

La place des adolescents constitue une question récurrente depuis plusieurs décennies dans l’univers des bibliothèques. Lecture Jeune consacrait il y a dix ans un dossier à cette problématique(1)« La place des adolescents en bibliothèque », Lecture Jeune, n° 112, décembre 2004, p. 3-64., prise dans une tension entre regret d’une absence et difficultés posées par une présence. En effet, les adolescents sont vus tantôt comme un public souhaité, mais difficile à capter et à conserver, qui a déserté la section jeunesse et peine à trouver de nouvelles marques dans l’institution, tantôt comme un public difficile à gérer et à faire cohabiter avec les autres. Les réponses apportées oscillent entre intégration des adolescents à des espaces et dispositifs qui ne leur sont pas dédiés, et volonté de proposer une offre spécifique, en termes de fonds, d’espaces, d’action culturelle et de médiation, à ce public considéré comme singulier. Comment répondre aux besoins particuliers associés à cette période transitoire du cycle de vie, sans stigmatiser ou enfermer dans un « ghetto jeune(2)Jean-Claude Utard, « Eloge du non-spécifique », Lecture Jeune, n° 112, décembre 2004, p. 42. » ?

 

Une catégorie hétérogène

Les adolescents constituent, de fait, un groupe très hétérogène, en âges, genres et catégories sociales. Un élève de 6e a peu en commun avec un lycéen de Terminale. Du reste, la classe d’âge ne permet nullement d’induire un niveau de maturité et encore moins des types de besoins ou de comportements. A quels adolescents les bibliothèques s’adressent-elles dans les dispositifs qu’elles mettent en œuvre ? Aux collégiens ou aux lycéens ? Aux bons élèves ou aussi aux moins bons ? Aux élèves des filières générales ou professionnelles(3)Voir Martine Burgos, « Ces lecteurs sont-ils des lecteurs ? », Bulletin des bibliothèques de France, 1992, vol. 37, n° 1, p. 16-23. ? Encouragent-elles plutôt les jeunes déjà à l’aise avec la lecture ou cherchent-elles à faire venir à la lecture des jeunes qui en sont moins adeptes, voire qui ont rompu avec la pratique, en tout cas avec la lecture légitime ? Privilégient-elles les plus respectueux des normes traditionnelles des bibliothèques, c’est-à-dire ceux qui savent se montrer studieux et discrets, ou accueillent-elles aussi volontiers les jeunes qui entendent importer dans l’institution des façons de faire étrangères à sa tradition ?

 

Une diversité d’approches

Il s’agit donc d’interroger la réalité des pratiques professionnelles et des dispositifs institutionnels effectivement mis en œuvre à l’adresse de ces publics. Quels segments visent-ils au sein de la vaste catégorie des adolescents ? Quelle place donnent-ils au livre et aux collections ? Quels types de lecture et d’usages de la bibliothèque encouragent-ils ? Sur quelle vision du métier de bibliothécaire et sur quels partenariats se fondent-ils ? Quelles priorités et quels choix donnent-ils à voir, en matière d’aménagement des espaces, de politique d’acquisition, d’action culturelle et d’accueil ? Certains établissements ont ainsi fait le choix d’espaces spécifiques ou de « passerelles » entre section jeunesse et section adulte. Beaucoup proposent des collections ou des sélections spécifiques. Les uns développent différentes formes d’action culturelle sur des thématiques variées, en lien plus ou moins étroit avec les collections, et avec des partenariats divers, notamment scolaires. D’autres mettent l’accent sur l’accueil, entre aide aux devoirs et soutien psychologique, orientation bibliographique et éducation. Tous ces choix relèvent de décisions politiques, mais aussi de budget et de conditions de réalisation qu’il s’agira d’interroger.

 

Une enquête qualitative sur un échantillon diversifié

Il ne s’agira pas d’établir un panorama exhaustif des pratiques observables dans l’ensemble des bibliothèques municipales françaises, mais de mener une enquête qualitative sur un échantillon réduit d’une quinzaine de bibliothèques, représentatif d’une diversité de situations et de modalités d’actions en direction des adolescents. L’enquête consistera en une observation générale de la bibliothèque concernée (organisation des espaces, présence et comportement des adolescents, cohabitation avec les autres publics, interactions avec les professionnels) et surtout en une série d’entretiens approfondis, a minima avec la personne en charge de la question du public adolescent dans chaque établissement, quand elle existe, ou avec les différents acteurs engagés auprès de ces jeunes. Les sites ont été sélectionnés parmi les bibliothèques municipales ayant mis en place des actions spécifiques en direction des adolescents, dans l’optique de la plus grande diversité de situations possibles, selon les critères suivants :

• localisation (région, centre-ville ou périphérie) ; • caractéristiques de la commune (taille, communauté d’agglomération ou de communes, budget, orientation politique de la municipalité) ; • politique locale en direction du livre et des bibliothèques (nouveau projet de bibliothèque, politique affichée, plan spécifique) ; • caractéristiques de la bibliothèque (taille de l’établissement, fonctionnement en réseau, volume des collections, existence d’un fonds patrimonial, histoire de l’établissement, contraintes, politique documentaire, plan de formation) ; • nature des actions mises en place en direction des adolescents (acquisitions, espace dédié, politique d’accueil, action culturelle, partenariats). L’enquête aboutira à de premiers résultats en décembre 2014.

Cecile_Rabot

Cécile Rabot

Agrégée de Lettres Classiques, chercheur associée au Centre Européen de Sociologie et de Science Politique (CESSP) et maître de conférences en science de l’information et de la communication (Université Paris Ouest Nanterre La Défense), Cécile Rabot enseigne en particulier la sociologie du travail et de la lecture et la méthodologie de l’enquête dans le master Métiers du livre de Saint-Cloud. Ses travaux analysent, dans une perspective sociologique, les modalités de construction des valeurs littéraires, en particulier le travail des intermédiaires culturels qui participent à cette construction. Après un DEA consacré aux « coups de cœur » d’une bibliothèque parisienne, elle a mené, sous la codirection d’Alain Viala et de Gisèle Sapiro, une thèse consacrée aux « choix des bibliothécaires » en matière de constitution et de valorisation des collections. Elle poursuit ses recherches sur les dispositifs de lecture/sélection/consécration en s’intéressant plus particulièrement aux premiers romans (prix dédiés et réception critique).

Par Cécile Rabot, article paru dans la revue Lecture Jeune n° 150 (juin 2014)

References   [ + ]

1. « La place des adolescents en bibliothèque », Lecture Jeune, n° 112, décembre 2004, p. 3-64.
2. Jean-Claude Utard, « Eloge du non-spécifique », Lecture Jeune, n° 112, décembre 2004, p. 42.
3. Voir Martine Burgos, « Ces lecteurs sont-ils des lecteurs ? », Bulletin des bibliothèques de France, 1992, vol. 37, n° 1, p. 16-23.

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