Les « Idea Stores » en Grande-Bretagne : un concept séduisant pour les adolescents ?

L’Idea Store, ce concept typiquement londonien, est fréquemment cité comme « le » nouveau modèle d’établissement culturel qui a su réconcilier le public avec l’image surannée de la bibliothèque. À l’heure où les professionnels ont les yeux rivés sur ce modèle outre-Manche, les adolescents sont-ils présents dans ces lieux ?

L’Idea Store (IS) de Watney Market, cinquième équipement de la marque, a ouvert ses portes en 2012. Ce nouveau bâtiment a une particularité intéressante : celle d’avoir été co-designé par les jeunes du quartier.

Souvent présentés comme l’ « el-dorado » des bibliothèques du XXIe siècle, les IS présentent une série d’atouts et d’éléments innovants qui ont tout pour plaire aux fameux et redoutés adolescents (13-20 ans) : à proximité des transports en communs et des lieux de consommation de masse ; des équipes jeunes avec des professionnels issus du quartier ; ouverture 7 jours sur 7 ; multiplicité des usages et supports ; espaces café…

Si le projet et la stratégie des IS semblent, sur le papier, une mine d’idées pour attirer le public adolescent, la confrontation avec la réalité et les études statistiques prouvent que les objectifs en matière de jeunes publics n’ont pas (encore) été atteints. Les IS deviendraient exemplaires s’ils exploitaient pleinement leur idée et si une décision politique était prise pour une priorisation de ces publics spécifiques.

Idea Store
L’ Idea Store de Watney Markey

« Un endroit pour les jeunes » : les Idea Stores comme anti-modèle de la bibliothèque traditionnelle, austère et inhospitalière

Né à la fin des années 1990, le concept d’IS est un projet issu de l’initiative conjointe des Départements Arts, Loisirs, Sports, Jeunesse et Vie communautaire du district de Tower Hamlets (TH, nord-est de Londres). L’arrondissement de TH a la particularité d’avoir une population relativement jeune : 34 % de la population a moins de 25 ans ; 12 % a entre 10 et 19 ans(1)Des chiffres bien plus élevés que la moyenne nationale en Angleterre et au Pays de Galles, tandis que le proportion des plus de 40 ans est au contraire beaucoup plus basse.. Dans le document fondateur des IS, l’accent est mis sur le volet éducatif (et donc « jeune ») du projet : les IS seront tout autant des bibliothèques publiques que des lieux d’éducation et de formation continue. L’étude des besoins des jeunes et des adolescents en la matière a donc fait partie des premières initiatives lancées par le réseau : envoi d’un courrier dès janvier 1998 à chaque école de l’arrondissement ; visites de bibliothécaires dans les établissements scolaires ; envoi d’affiches et questionnaires aux organismes publics de formation continue et aux centres de loisirs locaux… Dans leur document de bilan et de réorientation stratégique rédigé pour leur 10e anniversaire en 2009, les IS vont plus loin et procèdent au sondage des jeunes eux-mêmes, notamment sur le type de bibliothèques dont ils auraient envie et besoin : localisation géographique, types de supports et services, etc. Tous ces projets mis bout à bout semblent avoir porté leur fruit : par exemple, les résultats au Brevet des collèges dans le quartier ont connu une progression phénoménale ces dix dernières années et le nombre de jeunes du quartier à se lancer dans des études supérieures a augmenté de 20 % !

Ophélie Ramonatxo

Aujourd’hui chargée du livre et des médiathèques à l’Institut français de Madrid, Ophélie Ramonatxo a coordonné l’ensemble des bibliothèques françaises au Royaume-Uni entre 2011 et 2014. Titulaire d’une licence de Lettres modernes, d’un master d’ingénierie culturelle et du diplôme de Conservateur territorial des bibliothèques, elle a contribué à l’ouvrage Communiquer ! Les bibliothécaires, les décideurs et les journalistes (J.-P. Accart, Presses de l’Enssib, 2010), ainsi qu’à l’ouvrage Concevoir et construire une bibliothèque, piloté par le ministère de la Culture et de la Communication (Éd. du Moniteur, 2011).

quote-02-02-02Les IS vont plus loin et procèdent au sondage des jeunes eux-mêmes, notamment sur le type de bibliothèques dont ils auraient envie et besoin

Attentifs aux besoins des adolescents au niveau scolaire, les IS tiennent compte de leurs attentes personnelles et de leurs pratiques culturelles. L’accès à la bibliothèque et l’emprunt des documents sont entièrement gratuits. Le parc informatique est vaste, les collections audiovisuelles importantes, le règlement souple (on a le droit de boire et manger dans la bibliothèque). Le directeur adjoint Sergio Dogliani se montre fier d’avoir pu créer « une ambiance […] fun, à l’opposé des institutions académiques officielles » ou encore de permettre aux jeunes, « qui sont aussi des clients ! », de « se laisser un peu aller, après des heures de discipline à l’école, s’amuser avec des activités éducatives ou récréatives ou simplement avec des copains(2)S. Dogliani, « Les Idea Stores », BBF n° 1, 2008. http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2008-01-0069-013 » . Des atouts que confirment le personnel en place sur le terrain : « Les 15 ans et plus apprécient l’ambiance décontractée et se retrouvent très souvent au café. Ce sont de bons promoteurs des services de la bibliothèque », souligne Mark George, Responsable de l’IS de Whitechapel.

Café
Idea Store
Les IS proposent aussi un « coin café »

« La fréquentation chute à partir du collège » : les Idea Stores aussi victimes de la désaffection des adolescents

Depuis leur création, les IS ont un bilan qui fait rêver : +350 % de visites annuelles, +20 % de prêts de livres, +20 % de taux de satisfaction… Les publics jeunes et adolescents ont profité de cette explosion et sont plus nombreux qu’avant la création des IS, aux dires de la responsable des publics jeunes, Kate Pitman. Cependant, le bilan statistique n’est pas pleinement satisfaisant : les 13-20 ans ne représentent que 8 % des publics inscrits alors que la seule tranche d’âge des 7-9 ans en constitue 9,34 % et celle des 21-24 ans, 8,75 %(3)Chiffres fournis par mail par Kate Pitman, responsable jeunesse des IS. . Les moins de 14 ans représentent 20 % des inscrits et les 15-24 ans ne représentent que 18,8 % des publics adultes. Sur la tranche des 15-19 ans, les résultats sont moins bons car ils ne représentent que 4,87 % des inscrits alors que cette tranche d’âge constitue 5,34 % de la population totale de l’arrondissement. Comme le confesse elle-même Kate Pitman, c’est à partir de l’entrée au collège que les résultats de fréquentation chutent, avec une baisse de 30 % entre 10 et 18 ans. Ainsi, les adolescents et les bibliothèques de TH seraient en fin de compte « comme les autres » : « les 13-15 ans viennent plutôt après la classe ou les week-ends, souvent avec toute la fratrie pendant que les parents font leurs courses, essentiellement pour de la consultation ou de l’étude sur place. Ils empruntent ponctuellement des documents et utilisent les ordinateurs pour les devoirs scolaires et restent environ une heure. Les 15 ans et plus viennent essentiellement pour du travail en groupe (préparation du brevet) mais aussi tout simplement pour se retrouver, très souvent au café. Ils restent environ 4-5 heures par visite(4)M. George, responsable de l’IS Whitechapel. ».

quote-02-02-02Les IS ont un bilan qui fait rêver : +350 % de visites annuelles, +20 % de prêts de livres, +20 % de taux de satisfaction…

Pour les IS, sur lesquelles les professionnels ont placé des attentes disproportionnées, cette désaffection « classique » du public adolescent devient peu satisfaisante(5)Dans Les Pratiques culturelles des Français à l’ère numérique (La Découverte/Ministère de la Culture et de la Communication, 2009, p. 178), O. Donnat souligne que 49 % des 15-19 ans ne vont pas en bibliothèque et que 41 % ne sont pas inscrits. (ndlr) . Pour justifier les chiffres de fréquentation des adolescents la direction des IS invoque d’une part la richesse des ressources possédées par le service municipal de bibliothèques à destination des écoles ; d’autre part une priorité donnée ces dernières années au public des tout-petits (0-4 ans) et des séniors (plus de 65 ans) pour lesquels les statistiques de fréquentation seraient plus préoccupantes que pour les 13-20 ans.

« Un public non prioritaire en soi » : un bilan en demi-teinte qui serait un choix politique assumé ?

Même si les IS connaissent une légère baisse de fréquentation que subit toute bibliothèque une fois passée la frénésie de l’inauguration, le bilan global est plutôt celui d’un succès : classement à la 3e place des bibliothèques londoniennes et à la 4e place à l’échelle nationale ; prêts en augmentation d’environ 5 % entre l’ouverture du premier IS et aujourd’hui. Si seulement 20 % de la population locale a sa carte de membre, 56 % les fréquentent régulièrement, parmi lesquels très certainement des adolescents qui ont souvent pour caractéristique d’occuper les lieux sans s’inscrire. En ce qui concerne les publics jeunes, les études et bilans des IS réalisés depuis leur lancement regorgent d’éléments extrêmement pertinents qui ne demandent qu’à être appliqués (ou reproduits !). En 2009, le plan stratégique (jusqu’en 2012) comporte par exemple tout un volet d’actions pour les enfants et jeunes publics, comprenant 5 heures d’activités sportives et culturelles(6)Il faut noter que les personnels sont embauchés dans le quartier et selon leurs compétences, par exemple pour la pratique de certaines langues. Tous ne sont pas bibliothécaires. (ndlr) hebdomadaires pour chaque enfant du quartier mais aussi un suivi de ses compétences et de ses acquis de l’enfant en expression écrite et en lecture ou encore des ateliers d’orientation et d’initiation au monde professionnel pour les 14-18 ans.

La fréquentation des adolescents de moins de 16 ans et de leur famille figure parmi les grands objectifs stratégiques de 2009. Le moyen évoqué est en priorité l’étoffement des activités culturelles en direction de ces publics. Ainsi, au-delà des écoles, des partenariats ont été tissés avec de nombreuses associations travaillant avec les jeunes, comme Spread the word(7)www.spreadtheword.org.uk Cette association promeut la littérature et l’écriture pour former les « écrivains de demain ». Elle travaille en partenariat avec 14 bibliothèques publiques londoniennes. et d’autres initiatives originales ont eu lieu dans le passé, comme l’élection d’un « jeune maire » pour l’arrondissement, représentant de sa génération au sein d’un IS.

Deux projets intéressants ont été mis en place en 2012 : l’un consistait à consulter les jeunes du quartier afin de définir le design et l’architecture de l’établissement qui a ouvert ses portes cette année-là ; le second proposait un accueil systématique, au sein des équipes des IS, de stagiaires et d’apprentis dans le cadre de contrat de professionnalisation, avec une éventuelle embauche à la clef. À terme, les projets évoqués par la direction à destination des adolescents se construiraient autour de trois axes : la recherche d’emploi ; la lecture en « live » (animations autour de la lecture) et les nouvelles technologies (former les ados aux ressources numériques de la bibliothèque et les engager à les promouvoir dans leur entourage).

Cours de danse
Cours de danse : l’un des services des IS

Le potentiel des IS en termes de public adolescent est riche, voire insondable. Leur bilan en demi-teinte est sans doute une question de priorités. Fondées à l’origine sur l’idée d’une association entre bibliothèques publiques et centres de formation continue pour adultes, les IS n’avaient pas les jeunes publics pour cible principale, malgré une « philosophie jeune » et un fonctionnement compatible avec celui des adolescents. C’est là toute la difficulté de vouloir construire des équipements accueillant l’ensemble des publics, tout en les respectant dans leurs particularités et leurs besoins. Le passage de la théorie à la pratique s’avère en cela difficile pour les IS. Ce qui est sûr, c’est que les Idea Stores portent bien leur nom et fonctionnent comme des boîtes à idées pour les professionnels outre-Manche. Et si elles ne devaient servir qu’à cela, que ce soit pour les adolescents ou pour d’autres types de publics, elles rempliraient déjà très bien leur mission de modèle – ou de contre-modèle, selon le point de vue.

Article d’Ophélie Ramonatxo

Publications d’Ophélie Ramonatxo

« Le ‟cas” des bibliothèques britanniques », BBF n° 2, 2011, p. 46-50.

« Devenir une ‟arme” stratégique pour sa collectivité », Communiquer ! Les bibliothécaires, les décideurs et les journalistes, sous la direction de Jean-Philippe Accart, Presses de l’Enssib, 2010.

References   [ + ]

1. Des chiffres bien plus élevés que la moyenne nationale en Angleterre et au Pays de Galles, tandis que le proportion des plus de 40 ans est au contraire beaucoup plus basse.
2. S. Dogliani, « Les Idea Stores », BBF n° 1, 2008. http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2008-01-0069-013
3. Chiffres fournis par mail par Kate Pitman, responsable jeunesse des IS.
4. M. George, responsable de l’IS Whitechapel.
5. Dans Les Pratiques culturelles des Français à l’ère numérique (La Découverte/Ministère de la Culture et de la Communication, 2009, p. 178), O. Donnat souligne que 49 % des 15-19 ans ne vont pas en bibliothèque et que 41 % ne sont pas inscrits. (ndlr)
6. Il faut noter que les personnels sont embauchés dans le quartier et selon leurs compétences, par exemple pour la pratique de certaines langues. Tous ne sont pas bibliothécaires. (ndlr)
7. www.spreadtheword.org.uk Cette association promeut la littérature et l’écriture pour former les « écrivains de demain ». Elle travaille en partenariat avec 14 bibliothèques publiques londoniennes.