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Les pratiques informationnelles des adolescents sur Internet

L’appellation « digital native », par opposition à « digital immigrant », désigne la génération née à la fin des années 90. Le consultant Marc Prensky souligne que ces jeunes, en fréquentant assidument les écrans, auraient développé des capacités de raisonnement privilégiant les démarches inductives et aléatoires. Néanmoins, les études scientifiques démontrent que cette maîtrise « spontanée » des TIC est à reconsidérer. En effet, les jeunes connectés de manière intensive ne développent pas automatiquement des compétences techniques nécessaires à une tâche précise ou à un contexte donné(1)L’Activité informationnelle juvénile, N. Boubéé, A. Tricot, Hermès Lavoisier, (Système d’information et organisations documentaires), 2011. Voir également « TIC : analyse de certains obstacles à la mobilisation des compétences issues des pratiques personnelles dans les activités scolaires », C. Fluckiger, E. Bruillard, L’Education à la culture informationnelle, Presses de l’ENSSIB, (Papiers), 2010. http://hal.archives-ouvertes.fr/docs/00/34/31/28/PDF/2008-10_-_Fluckiger-27-CICI2.pdf.

L’enquête menée à l’initiative de la British Library fut l’une des premières à établir clairement les difficultés des jeunes à rechercher ou à trouver l’information sur Internet et à affirmer l’insuffisance de la seule entrée générationnelle pour caractériser leurs pratiques informationnelles(2)Information behaviour of the researcher of the future, University College London (UCL) CIBER group,CIBER Briefing paper, 2008.Document disponible en ligne : www.jisc.ac.uk/media/documents/programmes/reppres/gg_final_keynote_11012008.pdf. Cette perspective a été celle de notre travail de thèse – sur lequel nos propos s’appuieront – mené en 2008-2009 à partir de 59 entretiens semi-directifs auprès de collégiens et lycéens âgés de 14 à 18 ans et disposant d’un accès à Internet (connexion à domicile et dans l’établissement scolaire).

 
   

Se baser uniquement sur le facteur générationnel masque en effet les disparités individuelles existantes dans l’appropriation des TIC. Cela atténue paradoxalement la portée des enjeux spécifiques de la jeunesse en matière de maîtrise de l’information numérique : haut niveau d’exigence des institutions politiques et scolaires, autonomisation des pratiques culturelles et médiatiques, individualisation du rapport à l’information et au savoir, crises des instances de médiation… La recherche informationnelle et documentaire est déterminante dans une « société du savoir » où la formation n’est plus restreinte au seul temps scolaire et où l’esprit d’initiative est valorisé comme une compétence à part entière alors même que ces dispositions sont de plus en plus indissociables de l’espace privé, voire intime, et de ses ressources propres(3)La Culture de la chambre. Pré-adolescence et culture contemporaine dans l’espace familial. H. Glévarec, La Documentation française, (Questions de culture), 2009..

 

Nous présenterons ici l’hétérogénéité des pratiques individuelles d’information via le numérique en revenant tout d’abord sur la notion générale de « culture numérique » avant d’analyser la relation particulière que les jeunes utilisateurs de Google entretiennent avec l’information. Notre troisième et dernier point permettra d’insister sur la distinction entre recherches privées et prospection pour l’école, caractéristique d’un public d’âge scolaire et révélatrice d’implications personnelles tout aussi diverses que discriminantes dans les recherches.

   

Vous avez dit « culture numérique » ?

Depuis les années 50, la culture jeune est inséparable de l’innovation technique : électrisation des instruments de musique et de la guitare en particulier, apparition de la télévision et développement des radios… Travaillée par un « […] contact quotidien avec les médias [qui] tend à structurer leur temps extra-scolaire […](4)Sociologie de la culture et des pratiques culturelles, L. Fleury, Armand Colin, (128), 2008. », elle se transmet aujourd’hui par les appareils de communication multifonctionnels (smartphone, Ipod, Ipad, téléchargement, streaming…), comme elle s’est auparavant diffusée par le transistor, premier média mobile et individuel.

 

La notion de « culture numérique » est ainsi étroitement associée à celle de « culture jeune ». Cependant, insistons sur le fait que le concept parfois flou de « culture numérique » ne concerne pas seulement les jeunes : cette désignation renvoie fondamentalement au processus de numérisation, c’est-à-dire de quantification de l’information. Cette « représentation par nombres » de l’information est indissociable des réseaux de communication qui la transportent, aux dimensions tout aussi sociales que techniques. Ensuite, cette désignation s’applique aujourd’hui à tous les contenus, textes, photos, vidéos, sons et même objets, voire personnes au travers du principe émergent de l’« identité » ou de la « présence » numériques. En ce sens, « le numérique », constitutif de notre rapport au monde, est d’essence culturelle. Cela dit, s’inscrivant dans l’histoire des supports de mémoire, la « culture numérique » ne saurait être entièrement résumée par la culture « tout court ». La numérisation des contenus et ses usages afférents s’enchâssent en effet dans les dispositifs préexistants d’externalisation de la mémoire. Paradoxalement, elle oblige dans le même temps à en repenser les modalités et les enjeux.

 

« Le numérique » n’est pas seulement un moyen parmi d’autres qui permet le rapport de l’homme au monde : il s’agit d’un modèle tout à fait spécifique dont la particularité repose sur le choix individuel. Le rapport mondial de l’UNESCO, Vers les sociétés du savoir(5)2005., délimite ainsi la culture numérique : « il existe une culture propre à la Toile, qui se construit par un processus de distribution où tous les acteurs ont un rôle à jouer, ne serait-ce que par les choix et les tris auxquels ils procèdent entre toutes les sources d’information disponibles, contribuant à une circulation créative continue d’informations et de savoirs dont aucun individu ou aucune institution n’a l’initiative […] ». Ce qui apparaît ici comme fondement de la culture numérique comprise comme culture en tant que telle, c’est effectivement la place centrale qui y est attribuée à l’acteur social.

 

En outre, l’information, ubique et obsolescente, notion capitale qui sous-tend le numérique, se construit par opposition aux techniques scripturales forgées sur l’idée de conservation d’un patrimoine et de formalisation d’une somme de savoirs. Cette constatation établit la fin des ambitions encyclopédiques à l’échelle humaine et atteste de la capacité individuelle à trouver puis traiter l’information, c’est-à-dire à la critiquer d’une part et à la transformer en connaissance d’autre part. C’est à partir de cette perspective qu’émerge le concept de « culture informationnelle », valorisant la connaissance en train de se construire. Le rapport au savoir de tout un chacun s’en trouve renouvelé et désormais basé sur le rôle réaffirmé de l’autonomie individuelle ainsi que sur la capacité singulière à critiquer et à donner un sens à des informations. Ces nouvelles formes d’expertises sont celles dont devront se rendre maîtres les plus jeunes alors même que les dispositifs de formation actuels ne font qu’effleurer les compétences sur lesquelles elles reposent.

   

L’« information Google »

La culture numérique se nourrit des usages quotidiens que font les personnes des procédés communicationnels, parmi lesquels les pratiques informationnelles occupent une place prépondérante. Au regard du rôle structurant joué par les TIC dans le rapport au savoir aujourd’hui, ces pratiques d’information ne sauraient être seulement circonscrites au loisir ou à la satisfaction personnelle momentanée. Au cœur de cette relation à l’information et à la connaissance, nous trouvons le Web et les moteurs de recherche qui en permettent l’exploration, en particulier Google. Là encore, les jeunes ne sont pas les seuls concernés – les professionnels de l’information, le « grand public » et des personnes de tous âges ayant recours quasi quotidiennement à cet outil pour une multitude de tâches.

 

Ainsi, lorsque les jeunes sont interrogés sur les moteurs de recherche qu’ils connaissent, très peu sont capables d’en citer un autre que Google, la notion même de moteur de recherche étant très vague dans certains de leurs propos. Ce recours systématique à Google tient de l’ordre du réflexe, voire du rituel. Il faut souligner ici que cette mobilisation exclusive du géant américain est toujours présentée comme une habitude personnelle, un choix assumé, valable quels que soient les contextes : « Les autres doivent être bien aussi mais moi, c’est Google ». Lorsque que les utilisateurs sont questionnés sur les raisons éventuelles qui président à cette option, beaucoup les résument par l’habitude. Le pas est cependant vite franchi entre ne pas connaître d’autres outils et estimer le seul que l’on utilise comme le plus performant de tous. Google est ainsi défini par les qualités attribuées par les jeunes : rapidité, simplicité, exhaustivité, popularité. Ce sont là des arguments vantés par la marque elle-même.

 

Concernant leur ressenti quant à leur degré de compétence en recherche d’information sur Internet, ces jeunes s’attribuent un niveau de qualification proportionnel à des objectifs informationnels jugés modestes : « C’est pas très compliqué ce que je recherche… ». Nous notons surtout que s’opère une forte confusion entre l’efficacité perçue du moteur de recherche et les capacités du chercheur d’information lui-même : « C’est pas compliqué, les moteurs sont efficaces » ; « Ça trouve toujours, il y a tout… ». Les capacités individuelles sont ici directement reliées, voire totalement dédiées, à la performance supposée de l’outil. Ce sont ces arguments qui contredisent à leurs yeux l’idée même d’apprentissage en matière de recherche d’information sur le Web. L’expert est alors envisagé comme celui qui arrive à se détacher de cette soumission à l’outil ou alors qui parvient à coller parfaitement à son fonctionnement. Peu importe l’objet de la recherche à ce stade, la compétence se place bien ici majoritairement du côté de la trouvaille et plus rarement du côté de l’acte de recherche. C’est ainsi que dans leurs discours peuvent être confondus l’utilisabilité de l’outil, qui « trouve » à tous les coups, avec l’habileté du chercheur d’informations.

   

Une implication personnelle déterminante

Les démarches informationnelles des adolescents peuvent être abordées de manière globale, du point de vue du groupe d’utilisateurs. Il est pourtant possible d’entrevoir une grande diversité de pratiques derrière le recours aux mêmes outils pour tous (Google mais aussi Wikipédia, Facebook…). En effet, parmi les jeunes interrogés, il a été possible de distinguer de multiples relations à l’information via Internet. Pour ces élèves scolarisés en collège ou en lycée, la recherche menée pour l’école, sur prescription d’un enseignant ou non, est une motivation unanimement partagée.

 

Cependant, cette recherche scolaire résume à elle seule l’activité informationnelle de certains, qui n’expriment pas de réels besoins personnels de quérir de l’information sur le Web : « Généralement quand je vais sur internet c’est pour aller sur MSN ou pour écouter de la musique mais sinon la recherche c’est pour l’école, ce n’est pas de mon plein gré que je ferais une recherche ». Ces derniers effectuent des recherches personnelles qui s’apparentent à du renseignement ponctuel et pragmatique, prélevé sur des sites précis (résultats sportifs, horaires de transports, actualités cinéma…). D’autres pourtant décrivent une activité informationnelle dense, embrassant des thèmes d’origine tout autant scolaire que personnelle, ouverte à l’incertitude(6)« Pratiques juvéniles d’information : de l’incertitude à la sérendipité », K. Aillerie, Documentaliste-Sciences de l’information, 2012. et basée sur une prise d’initiative fortement subjective. Ainsi, ils déclarent comme « personnelles » des recherches menées pour l’école, y compris pour répondre à la demande explicite d’un enseignant… Le scolaire est donc très présent dans les recherches considérées comme personnelles, l’inverse ne se vérifiant pas.

 

Pour parler véritablement de pratique informationnelle, l’activité de recherche limitée à sa forme scolaire ne suffit pas. Sur la toile, les jeunes qui prennent des initiatives sont conscients d’ignorer l’objet de leur recherche initiale, ont la capacité de formuler un besoin d’information, ou de reconnaître leurs lacunes pour vouloir les combler. La résolution ici évoquée renvoie à l’investissement de l’individu dans la recherche et à la prise de contrôle sur le fonctionnement imposé par les outils de recherche tels Google. Cette implication personnelle gomme la différenciation qui existe au départ entre investigations personnelles et prospection scolaire.

 

L’écart entre l’école et la maison est une thématique largement abordée par les études sur les pratiques numériques des jeunes. Ce sujet revient systématiquement sur le devant de la scène dès qu’il est question de « crise de la culture scolaire » ou de l’intégration du numérique dans les pratiques pédagogiques. Ce hiatus peut constituer une entrée valable pour réfléchir à la possible prise en compte des pratiques informelles dans les dispositifs de formation. Reste toutefois indispensable de garder à l’esprit que la pratique informationnelle ne fait que déplacer ce constat de l’écart entre l’individualité des pratiques et l’implication personnelle dans la recherche d’information via Internet.

 

Le rapport général à quelques outils récurrents plébiscités par les jeunes ne suffit pas à décrire cette relation fondamentalement individuelle qui se tisse entre un sujet et Internet comme moyen d’information. Les disparités d’une personne à l’autre peuvent s’avérer considérables : ainsi chaque individu entretiendra un rapport différent à cette possibilité. Ces conclusions sont à rapprocher des réflexions qui tendent à définir de façon plus fine la notion de « fracture numérique » en démontrant l’hétérogénéité distinctive des pratiques numériques juvéniles, toutes familles d’usages confondues. Le trait est accentué, concernant les adolescents, au vu de la relation intense qu’ils entretiennent avec l’internet comme moyen de communication et d’information.   Les enjeux sociaux et culturels s’en trouvent démultipliés car les conséquences d’une maîtrise plus ou moins affirmée de l’information, de leur capacité à distinguer ce qui fait information et à choisir en connaissance de cause, seront directement lisibles dans leurs vies d’adultes et de citoyens. Ainsi, les pratiques informationnelles ordinaires de ces jeunes mettent en lumière un processus d’agrégation plus que d’exclusion entre recherches personnelles et recherches scolaires, entre pratiques de loisir et pratiques d’apprentissages, entre lectures traditionnelles et lectures numériques… Ce processus est le marqueur de la pratique et l’initiative personnelle y est déterminante.
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Karine Aillerie

a été documentaliste pendant une quinzaine d’années et en charge de la formation continue des enseignants documentalistes. Aujourd’hui, elle est chargée de mission à l’Agence nationale des usages des technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement (TICE) (http://www.cndp.fr/agence-usages-tice/index.htm). En 2011, elle a soutenu une thèse en sciences de l’information et de la communication traitant des « pratiques informationnelles informelles d’adolescents (14 -18 ans) sur le Web » (thèse à l’Université Paris-Nord – Paris XIII, sous la direction de Roger Bautier).

Par Karine Aillerie, article paru dans la revue Lecture Jeune 143 (septembre 2012)
Publications de Karine Aillerie
  • « Pratiques informationnelles informelles des adolescents (14 -18 ans)  sur  le  Web », thèse de doctorat, sous la dir. de Roger Bautier, Université Paris 13-Paris Nord, décembre 2011. Disponible sur : http://tel.archives-ouvertes.fr/docs/00/65/39/58/PDF/versionTEL.pdf
  • « Pratiques juvéniles d’information : de l’incertitude à la sérendipité », Documentaliste-sciences de l’information, 2012.
  • « Les pratiques d’information des adolescents avec l’internet : des pratiques  informelles ? »,  MUSSI 2011, Colloque international France Brésil, Médiations et hybridations : Construction sociale des savoirs et de l’information 15, 16, 17 juin 2011, Université Paul Sabatier Toulouse.
  • « Adolescents en recherche d’informations », Inter CDI,  n° 223, janvier/février 2010.
  • « Pratiques de recherche d’information informelles des jeunes sur internet. », L’Education à la culture informationnelle, Actes du Colloque international de l’ERTé, Lille, 16 -17-18 octobre 2008, Presses de l’ENSSIB, (Papiers), 2010. Disponible sur : http://hal.archives-ouvertes.fr/docs/00/34/41/81/PDF/aillerie-05-CICI2.pdf

References   [ + ]

1. L’Activité informationnelle juvénile, N. Boubéé, A. Tricot, Hermès Lavoisier, (Système d’information et organisations documentaires), 2011. Voir également « TIC : analyse de certains obstacles à la mobilisation des compétences issues des pratiques personnelles dans les activités scolaires », C. Fluckiger, E. Bruillard, L’Education à la culture informationnelle, Presses de l’ENSSIB, (Papiers), 2010. http://hal.archives-ouvertes.fr/docs/00/34/31/28/PDF/2008-10_-_Fluckiger-27-CICI2.pdf
2. Information behaviour of the researcher of the future, University College London (UCL) CIBER group,CIBER Briefing paper, 2008.Document disponible en ligne : www.jisc.ac.uk/media/documents/programmes/reppres/gg_final_keynote_11012008.pdf
3. La Culture de la chambre. Pré-adolescence et culture contemporaine dans l’espace familial. H. Glévarec, La Documentation française, (Questions de culture), 2009.
4. Sociologie de la culture et des pratiques culturelles, L. Fleury, Armand Colin, (128), 2008.
5. 2005.
6. « Pratiques juvéniles d’information : de l’incertitude à la sérendipité », K. Aillerie, Documentaliste-Sciences de l’information, 2012.

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