Les séries pour adolescents : un débat dépassé ?

Sous l’impulsion de Christian Loock, chargé des enseignements de littérature jeunesse à l’UFR de l’université de Lille 3, un colloque a été organisé en mars 2002 autour des séries pour adolescents. Compte-rendu d’une journée très animée..

 

La série est communément considérée comme une forme littéraire non légitimée appartenant à une culture populaire (par opposition à une culture lettrée) du texte. C’est pour interroger ce postulat que le « collectif ados » a organisé en mars 2002 une journée d’études intitulée « Les séries : un débat dépassé ? »' ». Elle a réuni les différents acteurs de la médiation du livre auprès du public adolescent. Bibliothécaires, enseignants, auteurs et éditeurs sont venus témoigner de la place des séries dans le monde du livre pour la jeunesse aujourd’hui.

 

Les caractéristiques de la série : des pours et des contres

Une série est un ensemble de romans écrits par un ou plusieurs auteurs, qui mettent en scène des héros récurrents dans des intrigues similaires. Les séries s’illustrent dans les différents genres littéraires (policier, sentimental, aventures…) et se caractérisent par des conventions d’écriture et un lectorat ciblé. À l’heure d’une vague de « publications sérielles », il faut rappeler la distinction entre la série et le roman-feuilleton : alors que dans la première, chaque livre forme un tout indépendant, dans le second, il y a progression narrative d’un tome à l’autre.

Il est intéressant de constater au passage le paradoxe entre d’une part, une baisse de la lecture (de livres) chez les jeunes et d’autre part, la course d’endurance des auteurs qui construisent des « machines à lire » de plusieurs centaines de pages. Certes, ce sont des machines à lire et Laurence Décréau l’avait bien montré dans son essai, Ces héros qui font lire(1)Ces héros qui font lire : Hachette Education, 1994, Pédagogies pour demain.. L’un des reproches adressés à la série est que la facilité et le confort qu’elles offrent risquent d’enfermer le lecteur dans cette forme littéraire. Oui, les séries offrent au lecteur un « confort » et c’est là que le bât blesse pour les prescripteurs. La lecture lettrée sous-entend travail, réflexion, ruminatio.

La lecture de divertissement, comme si par nature même elle y était opposée, est une lecture rapide, légère, qui doit suivre son cours « sans que l’on ait à se poser de questions » précisément. C’est une lecture captive. Et, si cette forme d’écriture, rapide, conventionnelle, formatée dit-on, n’engage pas à la réflexion, c’est qu’elle n’est pas Littérature, second reproche – et non des moindres – adressé aux séries.

On le voit, le débat sur la série porte autant sur ses aspects de création, de diffusion et d’appropriation.

 

« Kyrielle de séries »

Muriel Tiberghien, rédactrice en chef de la revue Livres jeunes aujourd’hui, pose les jalons de l’histoire des séries pour la jeunesse et distingue trois étapes : la première eut lieu dans les années 1950- 70 avec des séries-phares (Le club des Cinq, Alice…) qui ont marqué des générations de lecteurs. Suit une période marquée par les séries de romans de guerre et d’aventures bientôt dépassées par la vogue du roman horrifique dont le maître est Stephen King. Enfin, le renouveau apparaît en un rival de taille pour le « King » du frisson : depuis 1995, Stine et ses Chair de poule ont bouleversé l’ordre éditorial et ont donné un second souffle aux séries.

Tout le monde s’y met et une « kyrielle de séries » occupe aujourd’hui le marché dont M. Tiberghien dresse une typologie : du fantastique au roman rose, la série emprunte toutes les voies, couvre tous les sujets possibles, dans un processus de ciblage et de chaînage de plus en plus affiné. Replaçant ce phénomène dans un contexte culturel plus large, elle démontre surtout comment l’engouement actuel des adolescents pour cette littérature, né avec Chair de poule et qui se poursuit avec le non moins controversé Harry Potter, s’inscrit dans un contexte culturel mondial, celui de la médiatisation d’une culture du paranormal diffusée par la télévision et relayée par l’édition : que l’on pense à Buffy, Charmed, Sabrina… autant de séries télé qui ont trouvé leur place sur les étals des libraires.

Enfin, M. Tiberghien évoque la question de la légitimation de la série qui semble se confirmer avec le renouveau de la « littérature à suite », dont le modèle-type est la trilogie. Là encore, on ne peut que constater les effets d’une mondialisation de la culture adolescente à travers la vogue de l’heroic fantasy, genre qui fait beaucoup d’adeptes chez les collégiens, tant à l’écrit qu’à l’écran.

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Marine Dormion

Assistante de documentation ; responsable du fonds de littérature jeunesse de la B.U. de Lille 3.
 
Espace de Marine Dormion sur le site de l’université Lille 3  

Article initialement paru dans la revue Lecture Jeune n°105






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quote-02-02-02Il n’est pas question de bannir les séries des bibliothèques car cela reviendrait à bannir leurs lecteurs.

Du bon usage des séries

Devant cette avalanche éditoriale, nul ne peut ignorer les séries et certains enseignants ont choisi de composer avec elles plutôt que de les dénigrer. C’est un contre-discours de l’éducation sur les séries qu’ont laissé entendre Christian Loock, Annick Briois et Claire Féliers, du collectif ado, en montrant qu’il y a « une place pour les séries au collège ». Christian Loock, en préambule, rappelle quelques poncifs qui sont autant de raisons pour lesquelles les séries n’entrent pas dans les cours de français : tout d’abord, en classe, on travaille sur des objets légitimés, or les séries ne le sont pas ; puis, elles sont pauvres, et offrent peu de matière à commenter ; ensuite, elles véhiculent une vision simplifiée et stéréotypée de la société qui va à rencontre de la mission « citoyenne » de l’enseignement.

Pourtant, si l’on prend le contre-pied de ces a priori, il existe de multiples bonnes raisons d’utiliser les séries au collège. La première, c’est que c’est une manière de reconnaître et de légitimer les lectures des élèves. La seconde, c’est que la lecture de séries permet un apprentissage de la lecture rapide dans la mesure où elles offrent un univers récurrent, ce qui facilite la lecture. Et, on le sait, les adolescents ont souvent des pratiques de lecture extensive : tout lire autour d’un thème, d’un auteur, d’un genre… La troisième, c’est que, il faut bien l’admettre, Zola, Maupassant et consorts ne sont pas à la portée de tout le monde et travailler des textes plus simples, plus évidents peut être une étape nécessaire pour les collégiens.

Alors, comment travailler avec les séries ? On constate que ce sont précisément les conventions éditoriales et narratologiques auxquelles elles répondent qui rendent les séries intéressantes à étudier. C’est ce qu’ont démontré à travers leurs exposés Annick Briois et Claire Féliers, enseignantes de français. L’une a travaillé avec ses élèves sur la série Chair de poule, l’autre s’est penchée sur la série Danse. Elles montrent comment construire des séquences pédagogiques qui sont autant d’idées à suivre : le travail sur le paratexte (la 1ere et 4ème de couverture, annonces, adresses au lecteur…) permet aux élèves d’appréhender le discours éditorial et les règles de l’écriture incitative ; le travail sur les personnages et leur univers codifié met à jour les stéréotypes décriés plus haut car encore faut-il avoir conscience qu’il s’agit de stéréotypes pour mieux les dépasser ; l’étude de la construction même du récit permet de comprendre les mécanismes de la progression narrative.

Ensuite, il suffit d’emmener les élèves plus loin : dans la lecture, en constituant un réseau et en les dirigeant vers d’autres textes (légitimés par l’école) autour d’un même thème par exemple ; et dans la rédaction, en les invitant à produire des textes « à la mode de… ». Les élèves d’Annick Briois ont ainsi écrit les « Petites histoires sombres pour longues nuits blanches » qui montrent qu’ils ont parfaitement intégré les « recettes » du succès de Stine.

 

Les séries dans les bibliothèques

Les publications sérielles posent problème aux personnels des bibliothèques chargés des acquisitions, pris entre le désir d’offrir à leurs lecteurs un fonds qui soit en adéquation avec les exigences de qualité des professionnels et avec les goûts et attentes du public. Il n’est pas question de bannir les séries des bibliothèques car cela reviendrait à bannir leurs lecteurs. Au contraire, en bibliothèque comme en classe, il est nécessaire de proposer des textes à la hauteur des compétences des lecteurs, selon la théorie des « marches d’escalier ».

Mais devant la vogue du « truc à rallonge » (expression récurrente dans les comités), il peut très rapidement y avoir un effet d’engorgement des secteurs jeunesse envahis par Buffy, Ballerine et autres Fooot ! Comment procède-t-on ? Contrairement aux idées reçues, les bibliothécaires jeunesse lisent tout, « le pire comme le meilleur », car on n’a pas encore trouvé mieux pour être en mesure de juger un livre. Une série n’est jamais rejetée en bloc : chacun des titres est donc lu et commenté. De manière générale, on rejette les textes creux, mal conçus, incohérents, qui « tombent des mains » et ceci est vrai pour tout livre analysé. Ainsi, une série peut n’être représentée que partiellement dans une bibliothèque, et cela malgré la demande du public. D’ailleurs, les séries sont généralement des livres peu coûteux que les jeunes lecteurs achètent et s’échangent.

 

Querelles de gens de lettres

Une table ronde a permis d’entendre le discours éditorial en réunissant Anne-Marie Pol, auteure de la série Danse (Pocket), Elsa Giroux, éditrice chez Pocket, Charlotte Ruffault, éditrice chez Bayard, Marie-Hélène Delval, auteure et traductrice. Elles ont évoqué en particulier les caractéristiques d’écriture propres à la série, la nécessaire adaptation des textes étrangers, la concurrence. Le débat fut vif sur la question de la littérarité de la série, Anne-Marie Pol, auteure d’une série à succès, confrontant son point de vue à celui de Charlotte Ruffault qui, désacralisant l’icône, affirme que l’on peut apprendre à écrire des textes qui « marchent et qui durent » en étudiant la dramaturgie, comme savent le faire les scénaristes.

Force est de constater que le débat n’est pas clos : si elles sont aujourd’hui entrées à l’école et dans les bibliothèques, ce qui suscite encore la controverse tient à la nature même de la série, considérée comme une écriture au kilomètre qui implique une lecture oisive. Le vrai débat semble beaucoup plus large et touche une corde très sensible, celle d’une certaine idée de la culture lettrée, celle de l’opposition entre création et production. En somme, derrière tout cela, la question (qui fâche) ne serait-elle pas plutôt : « les lois du marché ont-elles envahi aussi le monde du livre pour la jeunesse ?».

 

Le site Lille3 Jeunesse est dédié à la littérature de jeunesse, en particulier la littérature pour adolescents. Il s’agit d’un site universitaire, alimenté en partie par des travaux d’étudiants en formation ou par des professionnels. Vous y trouverez des articles de fonds sur des thèmes ou des auteurs (les Minithèses), des analyses de nouveautés (La vie des livres), les actes des journées professionnelles sur « La lecture des ados », des articles incitatifs de type journalistique (les « Mags »)

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ces héros qui font lire
Par Lecture Jeunesse, article paru initialement dans la revue Lecture Jeune n° 105 (mars 2003)

References   [ + ]

1. Ces héros qui font lire : Hachette Education, 1994, Pédagogies pour demain.

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