L’histoire de l’immigration dans les programmes scolaires

L’immigration et l’identité nationale nourrissent l’actualité et les débats publics depuis plusieurs années déjà. Mais ces sujets sont comme absents des programmes scolaires. Au cours des années 70, l’immigration a donné lieux à des réflexions sur l’intégration et l’accueil des migrants. Puis, dans les années 80-90, l’histoire de l’immigration semble être un « non-lieu de mémoire » pour reprendre l’expression de Gérard Noiriel dans Le creuset français(1)Seuil, 1989une page laissée blanche dans l’histoire nationale. Mais où en sommes-nous aujourd’hui (cet article a été publié en  2007, dans le n°124 de Lecture Jeune).

État des lieux des programmes scolaires

En 2005, la Mission de préfiguration de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration demandait à l’Institut national de recherche pédagogique d’entreprendre une enquête afin de rendre compte de la situation de l’enseignement de l’histoire de l’immigration en classe. Le rapport(2)Enseigner l’histoire de l’immigration à l’école, rapport d’enquête sous la direction de Benoît Falaize avec Olivier Absalon et Pascal Mériaux, Institut National de Recherche Pédagogique, octobre 2007, http://ecehg.inrp.fr a été remis au comité pédagogique de la Cité en octobre 2007, lors de l’ouverture du Musée, à la Porte Dorée. Ce qui va suivre ici, est issu en majeure partie du rapport et ne concerne que les prescriptions institutionnelles, qui comprennent les programmes, les décrets et les documents d’application… En aucun cas il ne peut s’agir d’une analyse du contenu des manuels scolaires ou des pratiques effectives réalisées par les enseignants ; celles-ci font l’objet d’une autre étude. S’interroger sur les programmes, c’est réfléchir sur ce que l’État, dans ses institutions éducatives, retient comme éléments prioritaires d’une culture nationale digne d’être transmise aux élèves. Un premier constat s’impose : si la question de l’histoire de l’immigration intervient assez souvent dans les programmes du primaire, elle est quasiment inexistante dans ceux du secondaire. Ainsi, rien d’explicite au collège et très peu de contenu au lycée.

 

Primaire : l’amorce d’une histoire de l’immigration

Les programmes de l’école primaire abordent la question de l’histoire l’immigration dans leur version de 2002. En effet, celle-ci apparaît dans trois des six points chronologiques majeurs mis en avant pour l’étude de l’histoire au cycle 3 (CE2, CM1, CM2). Dans l’Antiquité, l’« entrée de notre territoire dans l’histoire » se fait lorsqu’a lieu « l’arrivée des Grecs et des Celtes ». Au Moyen Âge la mention des « peuples venus de l’est, notamment les Francs et les Wisigoths dans l’Empire romain d’occident » rappelle l’apport germanique des migrations des IVe-VIIe siècles. Invasion ? Migration ? Dans les « points forts » à retenir pour la période médiévale les programmes mettent sur un même plan les deux notions : « à la suite de migrations et d’invasions, en particulier celle des Francs, dislocation du pouvoir politique et domination des seigneurs sur les paysans. » Enfin, on pourra noter que pour le XIXe siècle, cinquième thème chronologique du programme, il est fait référence à « de grands mouvements de populations (qui) affectent désormais l’Europe ». Mais il s’agit du « siècle de l’émigration et de l’expansion coloniale ». Rien sur l’histoire de l’immigration non plus au XXe siècle, dans l’énoncé des programmes, sauf dans les documents d’application. Ensuite, les programmes du collège marquent une rupture nette par rapport au primaire, dans la mesure où l’immigration disparaît des prescriptions. Ainsi, l’absence de continuité dans le traitement de l’histoire de l’immigration entre primaire et secondaire constitue un problème majeur pour l’éducation nationale.

 

Lycée : un contenu inégal mais des évolutions récentes

Pour le lycée, nous le disions, les choses sont légèrement différentes : si les programmes de seconde(3)Programme d’histoire-géographie, classe de seconde, CNDP, Ministère de l’Éducation nationale, 2003ne contiennent aucune mention explicite à l’immigration et à son histoire, les textes de première ES/L et de S présentent un même contenu, pour le moins limité, dans le chapitre intitulé l’« âge industriel et sa civilisation, du milieu du XIXe siècle à 1939 ». Cela se résume à cette phrase : « L’industrialisation transforme considérablement les sociétés européennes et nord-américaines. L’importante mobilité spatiale à différentes échelles, les reclassements sociaux, le jeu d’acteurs collectifs déterminants (…), constituent des entrées possibles pour analyser ces transformations(4)Programme d’histoire-géographie, classe de première, CNDP, Ministère de l’Éducation nationale, 2003». Cependant, les programmes connaissent des évolutions notables depuis ces cinq dernières années. Pour preuve, le très récent programme d’histoire en classe de première de la série sciences et technologies de la gestion. Prévu dans son application pour la rentrée scolaire 2006-2007, ce texte semble prendre en compte une demande sociale de plus en plus forte, exprimée autant par les élèves que par les enseignants. En effet, le programme d’histoire est développé autour de thèmes majeurs pour comprendre le monde contemporain. Le premier est consacré à « la construction de la République » et entend présenter les « moments et actes fondateurs (1880-1946) » de la République, au cours d’années (1880-1914) qui « élargissent les modes d’accès à la nationalité (1889, droit du sol). » Enfin, dans le troisième thème intitulé « Diffusion et mutations du modèle industriel à partir de l’Europe », une étude est réservée à notre sujet : « immigration et immigrants », exemple unique à ce jour dans les programmes. Ainsi, l’actualité vient exercer une pression au sein du monde éducatif et il s’agit de traiter de l’histoire de l’immigration moins dans ses dimensions historiques que contemporaines. En terminale, les programmes d’histoire permettent l’analyse du thème de l’immigration dans le chapitre consacré à « la France de 1945 à nos jours », dans le sous-titre intitulé « Economie, société et culture ». Sur la rapidité, « voire la brutalité », des changements de la société française (années 60-70), les concepteurs des documents d’accompagnement mettent en avant les mutations à l’oeuvre dans la société d’après-guerre, l’évolution des modes de gestion et de management des entreprises, et dans ce sens, « l’appel aux travailleurs immigrés. » Le programme se veut précis : « Ce dernier est massif et multiforme dans les décennies d’après-guerre, puis se tarit dans les années 70, sous le double effet du retournement de conjoncture et de l’arrivée de classes d’âge nombreuses sur le marché du travail ; il cède alors la place à une immigration de regroupement familial. » Ces textes doivent ensuite faire l’objet d’un traitement pratique dans les classes.

 

L’histoire de l’immigration et les matières connexes : géographie, éducation civique et langues vivantes

Paradoxalement, c’est dans les autres disciplines scolaires que le thème de l’immigration est largement représenté. Les migrations humaines sont au coeur des programmes de géographie du collège et du lycée. Les flux migratoires, au niveau international, européen, français, ou urbain, semblent être privilégiés. Ces thèmes développent la notion d’interface, et notamment celle de la Méditerranée. Ainsi, l’espace méditerranéen, en tant que zone de séparation de deux mondes, zone d’échanges également, et notamment de populations, est largement abordé dans les textes de géographie. Dans les programmes d’éducation civique, la question de l’immigration est aussi très présente, et ce, par le traitement de deux notions : la nationalité et l’intégration. Mais c’est certainement dans les programmes de langues vivantes que l’histoire de l’immigration prend toute sa place et particulièrement en terminale. Les textes proposent une lecture moderne des sociétés contemporaines non seulement dans leur complexité, mais aussi dans leurs héritages. Le programme d’enseignement du portugais le montre clairement : il est en effet recommandé de traiter avec les élèves d’une part la question de l’émigration portugaise (et ce, principalement en France) et d’autre part, la nation portugaise devenue ces dernières années « terre d’immigration ». Ainsi, les programmes de langues vivantes (arabe, portugais, italien…) en terminale font très souvent le lien entre émigration et immigration et insistent sur les « interdépendances » entre pays d’émigration et métropole d’immigration, ainsi que sur les influences réciproques au niveau culturel et social. Ces deux termes définissent certes des mouvements différents mais ils sont indissociables et doivent impérativement être pensés ensemble, comme les travaux scientifiques, tant en histoire qu’en sociologie le démontrent. Les programmes scolaires reflètent l’état des réflexions actuelles sur les questions d’histoire et il n’est pas exagéré de dire qu’ils témoignent nettement d’une lacune de la société française quant à la réflexion sur son histoire humaine et sociale. La restructuration des programmes du collège est prévue pour 2008 ou 2009. Gageons que l’évolution qui se profile déjà au lycée saura rendre compte de la pluralité et de la diversité de cette construction nationale où l’histoire de l’immigration n’appartient pas qu’aux seuls immigrés, mais bien à la nation toute entière.

Benoît Falaize

Benoît Falaize est professeur agrégé d’histoire, diplômé de sociologie politique, professeur d’histoire-géographie au collège, au lycée et formateur à l’IUFM de Versailles pendant 7 ans. Il est, lorsqu’il publie cet article, chargé d’étude et de recherche à l’Institut national de recherche pédagogique, sur l’enseignement des sujets controversés.

Par Benoît Falaize, article paru initialement dans la revue Lecture Jeune n° 124 (décembre 2007)
Quelques publications de Benoît Falaize
  • « Peut-on encore enseigner la shoah ? », Le Monde Diplomatique, n°602, mai 2004
  • « L’enseignement de l’histoire et les mémoires douloureuses du XXe siècle. Enquête sur les représentations enseignantes », Laurence Corbel, Benoît Falaize, Revue française de pédagogie, n°147, 2004
  • « L’histoire de l’immigration dans les classes », Éducation et Management, CRDP de Créteil, mai 2006
  • « Enjeux de la transmission scolaire de l’histoire de l’immigration », Écarts d’identité, n°108, vol.1, 2006
  • « L’immigration en France », Textes et documents pour la classe, sous la coordination de Gérard Noiriel et Benoît Falaize, n°936, 15 mai 2007 dans les programmes scolaires
 

References   [ + ]

1. Seuil, 1989
2. Enseigner l’histoire de l’immigration à l’école, rapport d’enquête sous la direction de Benoît Falaize avec Olivier Absalon et Pascal Mériaux, Institut National de Recherche Pédagogique, octobre 2007, http://ecehg.inrp.fr
3. Programme d’histoire-géographie, classe de seconde, CNDP, Ministère de l’Éducation nationale, 2003
4. Programme d’histoire-géographie, classe de première, CNDP, Ministère de l’Éducation nationale, 2003

This site is protected by wp-copyrightpro.com