Libraires, éditeurs, auteurs, médiathèques : l’impact d’un livre jeunesse ?

Les prix jeunesse, comme l’affirmait Corinne Abensour en introduction(1)Corinne Abensour, « Les prix littéraires pour la jeunesse, des outils de médiation », , diffèrent à bien des égards de leurs homologues en littérature générale. Là où les grands prix de littérature générale permettent la vente du livre primé à des milliers d’exemplaires, qu’en est-il de l’impact d’un prix jeunesse sur les différents professionnels de la chaîne du livre ?

Fred Ricou : Thierry Lequenne, pourquoi avoir créé le prix Mangawa, composé d’un jury d’adolescents ? Pourquoi ne pas s’être rallié à un prix déjà existant ?

Thierry Lequenne : Cette aventure a commencé par hasard. Lorsque je me suis installé comme libraire, je n’avais aucune expérience. Je me suis demandé comment promouvoir mon commerce et concurrencer ceux qui avaient les mêmes offres que les miennes. En 2008, un Leclerc à ouvert à Vendôme et j’ai dû fermer boutique ; j’ai donc choisi de renforcer mes activités vers l’extérieur : salons, prix, vente en ligne… Une librairie est une entreprise qui doit fonctionner pour survivre, mais aussi un lieu de culture. Dans cette double optique, j’ai travaillé en proposant une animation gratuite dans les établissements scolaires afin de m’y imposer et en espérant amener à la lecture les jeunes a priori moins concernés par le CDI. A l’époque, les lecteurs de manga étaient considérés comme des non-lecteurs par bon nombre d’adultes, et surtout par beaucoup de professionnels du livre. Avec ma fille, nous sommes ainsi venus à organiser cet événement autour du manga, présenté comme un prix littéraire visant à offrir aux jeunes des ouvrages de qualité, mais aussi à rapprocher adultes et adolescents : toute la procédure a été pensée de façon à valoriser le sentiment d’appartenance à une communauté de lecteurs. Nous proposons un cérémonial qui rappelle celui d’un prix officiel(2)Le lieu de la remise du prix était cette année, par exemple, la Société des gens de Lettres.. Nous avons ensuite soumis notre offre à de nombreux collèges de la région. Le succès rapide, puis le bouche à oreille ont fait leur œuvre. Nous collaborons aujourd’hui avec 678 établissements, soit presque 10 000 jeunes en France et dans les centres francophones à l’étranger. Les documentalistes nous ont ensuite demandé d’élargir notre champ d’action aux romans de l’imaginaire, puis à la bande dessinée, et nous n’avons pas su dire non. Morgane Vasta(3)Morgane Vasta est une libraire spécialisée en jeunesse qui organise auprès des jeunes de nombreux comités de lecture et animations. s’occupe de la sélection du prix Chimère(4)Le prix Chimère récompense chaque année un roman lié à l’imaginaire. Il est organisé par la librairie L’Ange bleu à Périgny (Loir-et-Cher) en partenariat avec les professeurs-documentalistes, les responsables des bibliothèques et médiathèques et les éditeurs., qui réunit 179 établissements, soit 2 500 jeunes, et Thibaud Garnier, un graphiste passionné de BD, se charge de celle de Bulles de Cristal(5)Sur le même mode opératoire que le prix Chimère, le prix Bulles de Cristal récompense des ouvrages de bande dessinée., qui mobilise 208 établissements.

 

FR : Collaborez-vous avec des partenaires ?

TL : Tous les professeurs-documentalistes et les bibliothécaires qui, depuis, se sont intéressés aux prix, travaillent étroitement avec nous. Les éditeurs, pour leur part, jouent un rôle important, même si nous restons entièrement indépendants dans nos choix. ls ont un intérêt commercial évident dans les prix littéraires, puisque les mangas, comme les BD et les romans de fantasy, fonctionnent beaucoup en série. Aussi, lorsqu’un établissement a acquis un premier tome, il achète souvent les suivants. En outre, lorsqu’un ouvrage est présélectionné, il est vendu d’emblée à plusieurs centaines, voire milliers, d’exemplaires aux participants. Nous ne pouvons naturellement plus les demander gratuitement en service de presse, étant donné l’ampleur que notre activité a prise : nous achetons les titres pour les revendre aux établissements concernés. C’est notre fonds de commerce.

 

FR : Le prix « J’ai lu, J’élis », pour sa part, est un prix créé par une bibliothèque. Comment est-il né et pourquoi ?

Marie Taupin : Il y a 15 ans, un bibliothécaire et un documentaliste d’Angers ont voulu travailler ensemble pour amener les faibles et moyens lecteurs vers la littérature. Aujourd’hui, le but reste le même, mais à l’échelle de neuf bibliothèques et d’une trentaine d’établissements scolaires. Nous touchons les quatrièmes, troisièmes et secondes professionnelles, soit environ 800 votants mais sans doute davantage de lecteurs. Les livres sélectionnés sont valorisés toute l’année : on constate une nette hausse de leur sortie − alors que certains sont déjà dans les rayons depuis un an et demi ! Il faut croire que le jeune public est sensible à notre action, mais au même titre que n’importe quelle mise en avant. Ainsi, les tables «coups de cœur» ou les critiques sur Internet ont le même effet. Le prix est seulement une occasion supplémentaire et entérinée dans les mémoires pour mettre des œuvres en valeur. De plus, il nous permet d’inviter sur place les six auteurs de la sélection, ce qui participe beaucoup à la promotion de la lecture et à l’échange avec les jeunes.

 

FR : Quelles sont les conséquences d’un prix pour les autres professionnels ?

Anne-Laure Bondoux : Lorsque Le Destin de Linus Hoppe(6)Bayard Jeunesse, 2001. a été sélectionné pour le prix des Incorruptibles, j’ignorais encore tout des prix littéraires. J’ai vite réalisé, néanmoins, qu’ils étaient un tremplin très efficace pour faire connaître mon travail, car mon livre a alors été repéré par des personnes qui voulaient le lire ou même le faire lire et le présenter à d’autres prix. Un cercle vertueux s’est alors mis en place. Lorsque les Larmes de l’assassin(7)Bayard Jeunesse, 2003. a été primé, j’ai remarqué qu’il était connu des professionnels, des prescripteurs et, partant, des adolescents. Un prix littéraire démontre d’indéniables vertus de diffusion.

Béatrice de Leyssac : Pour l’éditeur, un prix littéraire en jeunesse ne promet pas à l’œuvre le même essor qu’un Goncourt ou qu’un grand prix des lectrices de Elle. Nous essayons bien sûr d’utiliser une nomination au maximum, mais l’impact sur les ventes reste minime. En revanche, la sélection provoque une impulsion considérable puisqu’elle implique la vente de plusieurs centaines d’ouvrages qui seront lus par les participants. Lors de la sélection des Incorruptibles, les Hauts-Conteurs(8)Olivier Peru et Patrick Mac Spare, Scrineo jeunesse, série commencée depuis 2010. ont quadruplé leur chiffre d’affaires. S’il n’a pas de réelle influence sur les ventes en librairie, un prix littéraire représente surtout un atout considérable lorsqu’on souhaite vendre les droits d’un livre. J’avais longtemps voulu céder ceux des Hauts-Conteurs à l’étranger, mais je savais que les éditeurs étaient très sollicités et donc très sélectifs. Le lendemain de la réception du prix des Incorruptibles, je les ai appelés. Nous avons signé deux mois plus tard. Sans le prix, la cession n’aurait pas été aussi simple.

TL : Pour le libraire, le principe est le même : le prix en soi ne fait pas flamber les ventes, mais la sélection, en revanche, a un impact. Il faut dire que mon cas est un peu particulier, puisque ma boutique se situe à Périgny, une bourgade de 200 habitants à côté de Vendôme. Je n’ai donc aucun client sur place ! Je rencontre les auteurs et les lecteurs dans les salons auxquels je participe ou que je coorganise, mais je n’ai pas de fonds. Tout fonctionne par Internet.

 

FR : Marie Taupin, pouvez-vous nous parler de l’impact du prix sur les adolescents ?

MT : Il est très difficile de mesurer le rôle de « J’ai lu, J’élis» auprès des jeunes. A Angers, nous travaillons par quartier afin que le prix soit ressenti comme une activité de proximité, dans un lieu familier. Se noue alors une relation privilégiée entre l’adolescent et le professionnel. Nous sommes très attachés à la notion de plaisir, même si nous avons dû faire appel aux professeurs pour lancer le prix dans un premier temps. Nous espérons que les adolescents iront ensuite lire par eux-mêmes. Sans posséder de données tangibles, nous observons que, depuis 15 ans, le nombre de votants n’a pas diminué – signe, peut-être, qu’à défaut d’augmenter notre champ d’action, nous continuons néanmoins à toucher des jeunes dont on prétend pourtant qu’ils ne lisent plus.

 

FR : Y a-t-il des effets nocifs à recevoir un prix ? Anne-Laure Bondoux, avez-vous déjà changé votre façon de travailler à cause d’une nomination ? Béatrice de Leyssac, vous arrive-t-il de contraindre davantage un auteur qui a été primé ?

ALB : Lorsque ma première nomination a été annoncée, j’avais heureusement déjà commencé à écrire mon texte suivant. Je n’ai donc pas éprouvé de stress particulier pour mon deuxième, ni d’ailleurs pour mon troisième livre. En revanche, dans le cas de Pépites(9)Bayard jeunesse, 2005., l’éditeur a souhaité souligner l’affiliation avec un de mes titres primés en lui assignant une couverture similaire à celle des Larmes de l’assassin. Le roman a néanmoins reçu beaucoup moins de prix. Je n’avais pas prévu le succès des Larmes de l’assassin, mais par la suite, j’ai appris à sentir lorsqu’un ouvrage possédait les ingrédients d’une possible nomination. Je savais que ce ne serait pas le cas de Pépites, mais que Le Temps des miracles avait ses chances, j’avais senti dans l’écriture quelque chose en train de se produire, alors que, parfois, on « pond » des objets beaucoup moins harmonieux qu’il faut polir par la suite. Je me défie cependant de reproduire un schéma qui a fonctionné. J’essaie de changer de registre, je publie peu de suites. J’ai tendance à essayer de « faire mon œuf», plutôt que des livres « en batterie» ! Bien sûr, les lecteurs sagaces repéreront les régularités dans mes œuvres, mais en ce qui me concerne, je ne les vois pas. J’ai donc systématiquement l’impression de repartir à l’aventure. En revanche, si la réception d’un prix n’a rien de négatif pour moi, tout le processus de promotion peut être parfois néfaste. Je visite de nombreuses classes et je tisse un lien très affectif avec les élèves, qui ont un rapport éminemment émotionnel au livre et à la remise de prix. Au fur et à mesure, on se rend compte que certaines questions sont récurrentes : je finis par les connaître par cœur. Il arrive que j’entende, en écrivant, la remarque qu’on me fera sur telle phrase que je suis en train de rédiger. Je dois alors m’affranchir de cette présence : cette année par exemple, je ne me déplace absolument pas… sauf pour ce colloque !

BDL : Je n’ai pas l’impression que les auteurs des Hauts-Conteurs se soient sentis oppressés dans la rédaction de la saga, après le prix décerné au premier tome. En fait, les volumes 2 et 3 étaient déjà sortis et les deux derniers étaient en cours. En tant qu’éditeurs, nous avons ajouté des bandeaux sur les titres suivants, pour souligner le rapport entre le titre primé et ses suites. Mais sous aucun prétexte, nous n’avons contraint les auteurs, au contraire : la distinction littéraire valide le choix de l’éditeur et prouve que l’auteur a trouvé son public. Nous ne pouvons dès lors que l’encourager dans cette voie.

 

FR : En tant que professionnels du livre, comment vit-on la remise d’un prix ?

BDL : Lorsque la série des Hauts-Conteurs a été primée, nous ne nous y attendions pas vraiment car c’était notre première publication jeunesse ; nous étions alors novices dans le domaine. Le prix a donc eu le mérite de nous consacrer en tant que professionnels. Mais l’impact majeur s’est surtout fait sentir à la présélection, puisque nous sommes tombés en rupture de stock en une semaine. Il fallait réimprimer. Aussi, nous avons pris le pari risqué d’imprimer 5 000 exemplaires. Tous ont été vendus.

ALB : L’instant est toujours émouvant. Je garde de très bons souvenirs du premier prix reçu par Les Larmes de l’assassin − le prix Sésame à Saint-Paul-Trois-Châteaux en 2002. D’autres moments émergent de mes souvenirs : le prix Ados Rennes/Ille-et-Vilaine par exemple, très prestigieux. Mais je dois avouer qu’à la quinzième nomination, l’excitation s’estompe. De plus, aujourd’hui, ayant obtenu mon comptant de distinctions, j’ai compris que ce n’est pas le prix qui a de l’impact, mais le fait d’être présélectionné, qui est en soi une forme de reconnaissance et le véritable détonateur des ventes.

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Fred Ricou

Fred Ricou s’est d’abord formé au journalisme et aux métiers du livre avant de travailler en librairie. C’est à cette occasion qu’il constate l’absence de couverture médiatique dont souffre, selon lui, la littérature jeunesse. Pour changer la donne, il crée le site Internet Les Histoires Sans Fin, qui a désormais rejoint le groupe Actualitté. Il en est le directeur de la rédaction jeunesse. http://jeunesse.actualitte.com/

Thierry Lequenne

Thierry Lequenne

Après une activité d’ingénieur en agriculture, Thierry Lequenne s’est dirigé vers le métier de libraire. Très engagé politiquement, il a été président de diverses associations et est aujourd’hui encore administrateur de l’Association des libraires de la région Centre, tandis qu’il gère sa librairie L’Ange Bleu.

Marie Taupin

Marie Taupin

Après un IUT Métiers du livre à Bordeaux et une Licence d’Histoire, mention «Archives documentation » à Angers, Marie Taupin travaille d’abord dans plusieurs bibliothèques de la région parisienne, puis devient directrice de la bibliothèque intercommunale du Pays de Château-Gontier. Depuis octobre 2010, elle occupe le poste de responsable du réseau jeunesse à la bibliothèque municipale d’Angers et s’occupe à ce titre du prix « J’ai lu, j’élis ».

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Anne-Laure Bondoux

Entrée chez Bayard Presse comme rédactrice en 1996, Anne-Laure Bondoux voit ses premiers textes paraître dans la presse magazine. Son premier livre est édité chez Syros, en 1999. L’année suivante, elle quitte son poste de salariée chez Bayard pour exercer son activité d’écriture à temps plein. A ce jour, elle a publié sept livres illustrés pour les très jeunes lecteurs, sept romans dans des collections pour adolescents et un récit autobiographique en 2011. http://www.bondoux.net

Béatrice de Leyssac

Béatrice de Leyssac

Après des expériences aux Dictionnaires Le Robert et aux éditions Anne Carrière, Béatrice de Leyssac participe depuis six ans au développement des éditions Scrineo (anciennement « Les Carnets de l’Info »), à travers le déploiement des différentes collections. elle assure la communication. Scrineo s’est lancé dans la jeunesse et la fantasy il y a bientôt trois ans et a été primé à différentes reprises (prix des Incorruptibles 2012, prix des Imaginales 2013, prix Oriande 2012 du meilleur roman de féérie, prix Elbakin.net 2011). http://www.lescarnetsdelinfo.com/f/

Table ronde, article paru dans la revue Lecture Jeune 147 (septembre 2013)
Prix Mangawa, Chimères et Bulles de Cristal

En partenariat avec les bibliothécaires, les professeurs, les documentalistes, les éditeurs et la librairie l’Ange Bleu organise trois prix : Mangawa qui prime depuis 10 ans des mangas, Chimères qui distingue des titres des littératures de l’imaginaire et Bulles de Cristal créé en 2013 pour récompenser des ouvrages de bande-dessinée. Chacun de ces prix s’adresse à des lecteurs de 11 à 18 ans qui votent pour élire leur livre préféré.

http://www.librairielangebleu.com http://www.prixmangawa.com http://www.prixchimere.com http://www.prixbullesdecristal.com
Prix « J’ai lu j’élis »

Créé en 1999 dans le quartier de la Roseraie à Angers, le prix « j’ai lu j’élis » s’est étendu en 2002 à toutes les bibliothèques du réseau. Organisé par la Bibliothèque Municipale d’Angers en partenariat avec 24 établissements scolaires, la librairie angevine La Luciole et la radio ARIA (Associations des Radios Interscolaires de l’Anjou), ce prix soumet une trentaine d’ouvrages aux votes des élèves de troisième, quatrième et seconde professionnelle.

http://bm.angers.fr/jeunesse/12-18-ans/j-ai-lu-j-elis/la-selection/selection-2012-2013/index.html

References   [ + ]

1. Corinne Abensour, « Les prix littéraires pour la jeunesse, des outils de médiation »,
2. Le lieu de la remise du prix était cette année, par exemple, la Société des gens de Lettres.
3. Morgane Vasta est une libraire spécialisée en jeunesse qui organise auprès des jeunes de nombreux comités de lecture et animations.
4. Le prix Chimère récompense chaque année un roman lié à l’imaginaire. Il est organisé par la librairie L’Ange bleu à Périgny (Loir-et-Cher) en partenariat avec les professeurs-documentalistes, les responsables des bibliothèques et médiathèques et les éditeurs.
5. Sur le même mode opératoire que le prix Chimère, le prix Bulles de Cristal récompense des ouvrages de bande dessinée.
6. Bayard Jeunesse, 2001.
7. Bayard Jeunesse, 2003.
8. Olivier Peru et Patrick Mac Spare, Scrineo jeunesse, série commencée depuis 2010.
9. Bayard jeunesse, 2005.

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