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Lire au féminin, lire au masculin

Gérard Mauger se livre à une analyse des pratiques de lecture féminines et masculines : « je voudrais contribuer à la solution d’une énigme bien connue des professionnels du livre : quel que soit le niveau de diplôme, les femmes lisent plus que les hommes et préfèrent la fiction. Précisons d’abord les termes du constat ».

1- Les femmes sont plus nombreuses à lire des livres et, si elles lisent, elles lisent plus que les hommes.

2- Les femmes préfèrent la fiction : elles sont sur-représentées aux deux pôles du spectre de la légitimité culturelle (les romans sentimentaux d’un côté, les auteurs classiques de l’autre) ; les seuls genres majoritairement masculins sont les sciences et les techniques, les sports et les bandes dessinées.

3- L’écart ne se réduit pas avec le niveau de diplôme.

4- Cette préférence des femmes pour la fiction n’est pas nouvelle et le caractère féminin de la fiction s’est accentué au cours des dernières décennies.Comment rendre compte de cet écart quantitatif et qualitatif ?

  

Quatre explications ont été proposées :

1°) Sachant que l’intérêt pour la lecture est étroitement corrélé au capital scolaire, la première réside dans l’écart entre le capital scolaire des filles et celui des garçons : depuis les années 1970, le capital scolaire des filles est plus élevé que celui des garçons, et il est plutôt littéraire alors que celui des garçons est plutôt scientifique.

2°) La deuxième explication réside dans la division sexuelle du travail, et plus spécifiquement dans l’essor et la féminisation des métiers intellectuels qui entretiennent un rapport privilégié avec les loisirs culturels.

3°) Troisième explication : la permanence de la division du travail domestique qui attribue aux femmes l’éducation des enfants, donc aussi leur encadrement scolaire.

4°) La dernière enfin renvoie à la sociogenèse familiale des habitus féminins et masculins et, en particulier, à la « fabrique sexuée des goûts culturels ». Chacune de ces explications contribue à résoudre l’énigme. Si les femmes lisent plus que les hommes, c’est parce qu’elles ont été très tôt « programmées » pour s’intéresser à la lecture, et qu’elles ont acquis les ressources scolaires nécessaires pour lire et aimer lire.

Si les femmes préfèrent la fiction, c’est parce qu’elles ont été précocement « programmées » pour s’intéresser aux « choses humaines » et que la plupart d’entre elles ont été scolarisées dans des filières littéraires. Les métiers qu’elles exercent et leurs tâches de mères de famille renforcent en outre leur intérêt pour les « choses humaines » et leurs penchants littéraires.

Il me semble pourtant que l’on peut tenter de mieux cerner les rapports qui s’établissent entre, d’une part, les pratiques de lecture, les intérêts qui y sont investis et les usages sociaux correspondants et, d’autre part, les propriétés sociales des lecteurs (ressources culturelles et scolaires, positions professionnelles et familiales, identités sexuelles socialement constituées), ébauchant ainsi une sociologie de la réception.

L’enquête conduit à mettre en évidence quatre usages sociaux de la lecture distincts (mais qui ne sont pas nécessairement exclusifs), auxquels sont associées des « raisons de lire » : lecture de divertissement (lire « pour s’évader »), lecture didactique (lire « pour apprendre »), lecture de salut (lire pour « guider sa conduite »), toutes irréductibles à la lecture esthète (lire « pour lire »)(1)Gérard Mauger, Claude F. Poliak, Bernard Pudal, Histoires de lecteurs, Paris, Éditions Nathan, 1999..

 

1. La lecture de divertissement : une pratique féminine

Les associations spontanées que font la plupart des enquêtés entre livre et lecture, lecture et lecture de fiction, lecture de fiction et lecture romanesque, lecture romanesque et lecture d’évasion, tendent à faire de « l’évasion » la fin de toute lecture. À cette notion de sens commun, on peut associer la catégorie pascalienne de « divertissement » qui, insistant sur le caractère illusoire des « jeux sérieux » des hommes(2)i. e. “ les diverses agitations des hommes, et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc. »  (Pascal, Pensées)., suggère l’équivalence possible entre l’évasion dans les mondes fictifs et le divertissement dans le monde réel. Dans cette perspective, il s’agit donc d’élucider les mécanismes du divertissement par la lecture, les catégories de lecteurs qu’elles mobilisent (ou à l’inverse, celles qu’elles éloignent), et d’identifier les conjonctures biographiques ou historiques qui incitent à l’évasion par la lecture ou en détournent.

  

Du monde réel au monde représenté

Le divertissement dans et par la lecture induit un déplacement du monde social vécu au monde social représenté, du monde réel où le lecteur est pris au monde fictif où il se laisse prendre. Solitaire et silencieuse, la lecture implique un retrait de la sociabilité ordinaire, nécessaire à la déconnexion mentale du monde du lecteur et à l’immersion dans le monde du texte. Les métaphores qu’emploient les enquêtés pour décrire ce double processus de séparation et de captation sont presque toujours les mêmes : il faut, disent-ils, « accrocher » pour « décrocher », « se laisser prendre » pour « se déprendre ». L’indifférence au « monde de tous les jours », l’oubli temporaire des soucis, des misères de la vie ordinaire, le dérivatif à l’ennui ou à la solitude sont à la fois la cause et l’effet du détournement réussi vers le monde du texte.

Séparé du monde réel, le lecteur accoste sur les territoires imaginaires du monde représenté avec des compétences, des expériences, mais aussi des représentations et des schèmes d’interprétation. Ils se confrontent à ceux qui sous-tendent le monde du texte. L’évasion réussie suppose d’abord que ni la syntaxe, ni la sémantique ne représentent un obstacle à la compréhension : de ce point de vue, un livre « bien écrit » est un livre « facile à lire ». Il donne à voir le monde représenté « comme si on y était », c’est un trompe-l’œil réussi. En fait, le niveau de complexité syntaxique et sémantique du texte doit être adapté aux compétences du lecteur : un texte trop « difficile » découragera le lecteur malhabile, mais un texte trop « simple » provoquera l’ennui du lecteur averti.

Par ailleurs la lecture d’évasion, séparation d’avec le monde réel, suppose l’insertion dans « le monde du texte », l’identification aux personnages, l’engagement dans l’intrigue. L’évasion réussie est donc subordonnée à la compatibilité entre d’une part les schèmes de perception qui organisent le monde du texte et les schèmes d’interprétation et d’action des personnages, d’autre part ceux du lecteur. La compréhension immédiate suppose que le monde du texte et celui du lecteur appartiennent tous deux à un monde de sens commun, qu’ils fassent tous deux référence au répertoire de « bonnes histoires » constitutives de la « psychologie populaire »(3)Jérôme Bruner, Car la culture donne forme à l’esprit. De la révolution cognitive à la psychologie culturelle, traduit de l’anglais par Yves Bonin, Paris, Éditions Eshel, 1991.. Ils doivent également mobiliser des expériences émotionnelles qui relèvent du registre universaliste des sentiments, des schèmes de perception dualistes fondés sur l’opposition de caractères universels, et des schèmes narratifs empruntés au « roman familial », scenarii types d’intrigues amoureuses(4)Nathalie Heinich, Etats de femmes. L’identité féminine dans la fiction occidentale, Paris, Éditions Gallimard, 1996..

En fait, l’engagement imaginaire dans une autre vie joue de l’écart entre familiarité et étrangeté, connu et inconnu, possible et impossible. « La vie que le lecteur exige est toujours plus ou moins sa propre vie, ou mieux, une existence qu’il imagine à partir de la sienne, moitié par contraste, moitié par décalque, écrit Roger Caillois. Il poursuit un monde qui le change du sien, mais où il puisse s’acclimater, un monde qui à la fois bouleverse ses habitudes et satisfasse ses désirs. »(5)Roger Caillois, Approches de l’imaginaire, Paris, Éditions Gallimard, 1974, p. 210..

La « facilité » requise pour une évasion réussie ne se réduit donc pas à celle de la syntaxe et de la sémantique, elle concerne aussi l’intrigue et les ressorts psychologiques des personnages. Les représentations conventionnelles institutionnalisées et intériorisées (clichés, stéréotypes) ont l’évidence de « ce qui va de soi ». La complexité de l’intrigue et de la psychologie des personnages doit être adaptée aux compétences du lecteur : trop déroutante, elle décourage le lecteur novice, trop conventionnelle, elle ennuie le lecteur expert.

Gérard mauger

Gérard Mauger

Sociologue, directeur de recherche au CNRS, directeur-adjoint du Centre de Sociologie Européenne (EHESS-CNRS ).



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Article initialement paru dans la revue Lecture Jeune n°120













la raison des plus faibles

quote-02-02-02Séparé du monde réel, le lecteur accoste sur les territoires imaginaires du monde représenté avec des compétences, des expériences, mais aussi des représentations et des schèmes d’interprétation.

Dispositions et résistances à l’évasion

La lecture d’évasion semble être une pratique relativement indépendante des positions sociales et des ressources culturelles et scolaires. En revanche, l’enquête confirme la prédilection féminine pour le romanesque et suggère un ensemble de corrélations entre lecture d’évasion et « âges de la vie », telle condition marquée par la solitude et/ou l’ennui, ou encore telle conjoncture idéologico-politique particulière. Si ces situations prédisposent au divertissement par la lecture, c’est en raison du déficit d’opportunités d’investissements dans le monde réel, que vient combler l’évasion dans le monde fictif. À l’inverse, le dédain de la vie par procuration en place de la « vraie » vie, professé par ceux qui refusent de « se raconter des histoires », va de pair avec les investissements dans la vie sociale. Que ces investissements soient contraints par la nécessité et laissent peu de place au rêve en façonnant des visions du monde « réalistes », ou qu’ils soient induits par des engagements de tous ordres dans le monde « réel », ils dispensent des satisfactions illusoires trouvées dans la lecture d’évasion.

Les « dispositions à l’évasion » trouvent donc leur principe dans le dimorphisme sexuel des conditions sociales. La division sexuelle du travail assigne aux hommes « le monde des choses matérielles » (mais aussi la culture scientifique et technique) et aux femmes « le monde des choses humaines » (et de ce fait « la culture littéraire »). Par ailleurs, la construction sociale des habitus tend à exclure tout ce qui marque l’appartenance au sexe opposé. De ce fait, l’affirmation de la virilité ne peut que dédaigner la culture de l’intériorité, des sentiments, du rêve et de l’irrationnel indexés au féminin, au romanesque et au roman, qu’il soit « à l’eau de rose » ou « psychologique ». « Les hommes entre eux, s’ils se respectent, écrit Sartre, parlent d’affaires, de politique, de femmes, ou de chevaux, jamais de littérature. »(6)Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature ?, Paris, Éditions Gallimard, 1948, p. 205..

La prédilection féminine pour la lecture d’évasion s’explique peut-être également par l’assignation statutaire qui, réservant aux hommes les jeux « les plus sérieux » de l’existence humaine (économique, politique, militaire, religieux, artistique, scientifique, etc.), a longtemps mis les femmes littéralement « hors jeu ». Passant de ce fait pour frivoles, vouées aux enfants et aux enfantillages, réduites à l’abnégation par leur exclusion des lieux publics où se jouent les jeux des hommes, ou engagées dans une position à la fois extérieure et subordonnée, les femmes trouvent sans doute dans la lecture d’évasion un remède à l’ennui, une compensation de leur mise à l’écart, et l’apprentissage d’une participation imaginaire.

La lecture d’évasion permet, en participant par procuration aux péripéties du monde du texte, de rompre avec la monotonie du monde réel. Elle rend possible la rencontre imaginaire de l’âme sœur et élargit le vécu ordinaire du monde réel à l’extraordinaire du monde du livre. Elle a donc partie liée avec toutes les situations d’enfermement, provisoire ou durable, effectif ou vécu comme tel, qu’il s’agisse de l’univers clos des prisonniers, de la solitude des célibataires, des malades ou des vieillards, de l’isolement des jeunes filles, des « temps morts » et, de façon générale, de toutes les situations de confinement social objectives ou subjectives.

Caractérisée par une prééminence féminine précoce, la lecture d’évasion (comme l’écoute de la radio et l’utilisation du téléphone à domicile) apparaît comme un substitut à une sociabilité de face à face ou de groupe : les livres « tiennent compagnie » tout comme la radio et permettent, tout comme le téléphone, d’entretenir une sociabilité imaginaire. Si le retrait est à la fois une condition nécessaire et un effet de la lecture d’évasion, il peut aussi en être le mobile : l’évasion par la lecture représente la pratique de prédilection de ceux et celles dont les dispositions sont mal ajustées aux positions (professionnelles, familiales, etc.), des déplacés ou déclassés qui « ne se sentent pas à leur place ».

Ainsi, certains fuient dans la lecture les désillusions de la vie matrimoniale. Technique d’évitement d’interactions jugées insatisfaisantes ou conflictuelles, la lecture d’évasion apparaît alors comme un équivalent fonctionnel de la correspondance : elle permet d’entretenir un dialogue secret avec un auteur aimé, dialogue souvent réprouvé par l’entourage proche. La lecture d’évasion a aussi des âges de prédilection. L’enquête suggère que la jeunesse est sans doute l’âge de la vie où les écarts entre les pratiques de lecture masculines et féminines sont les moins marqués : presque tous les enquêtés, si faibles lecteurs qu’ils soient devenus, « confessent » avoir eu « une période roman ». Le roman est alors roman d’apprentissage, familiarisation avec des représentations du champ des possibles et support d’anticipations. Mais, dans la plupart des cas, la lecture d’évasion ne permet pas tant d’anticiper ce qui pourrait advenir, que de s’affranchir subjectivement du monde réel, d’échapper – le temps de la lecture – à un destin professionnel, social et affectif décevant, de « doubler » l’existence réelle d’une autre vie.

car la culture donne de l'esprit








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quote-02-02-02 l’engagement imaginaire dans une autre vie joue de l’écart entre familiarité et étrangeté, connu et inconnu, possible et impossible.

2. Le dimorphisme sexuel de la lecture didactique

Toute pratique de lecture, y compris d’évasion, produit des effets de connaissance : ainsi est-on conduit à remettre en cause la distinction de sens commun entre lecture documentaire et lecture littéraire, et à nuancer l’opposition entre lecture littéraire (associée à gratuité, détente, imagination, re-création) et lecture didactique (corrélée à utilité, effort, compréhension, instruction). En fait, c’est la nature des savoirs transmis qui semble être au principe de ce partage : à l’acquisition délibérée de connaissances appliquées au monde matériel par la lecture d’ouvrages explicitement didactiques s’oppose l’acquisition souvent implicite de connaissances sur le monde des choses humaines par la lecture de romans, de témoignages ou d’essais. L’intention didactique ou pratique est d’ailleurs parfois explicite dans les écrits consacrés au monde des choses humaines, comme on peut le constater avec les conseils sentimentaux, sexuels et pédagogiques délivrés dans la presse féminine, le courrier du cœur, les histoires vécues et les fictions sentimentales.

 

La pédagogie du romanesque

Selon les déclarations des enquêtés, l’intention de « se cultiver » accompagne presque toujours la lecture d’évasion. La prédilection pour le roman historique satisfait à ce double usage – évasion et culture – en conjuguant la séduction du romanesque à un apprentissage extrascolaire de l’histoire. Mais, quels que soient les textes lus et bien que le divertissement trouvé dans les péripéties de l’intrigue constitue presque toujours le mobile explicite de la lecture, la familiarisation avec la langue écrite est associée de facto à toute pratique de lecture. Il existe des interférences entre apprentissage de la culture écrite et apprentissage de la culture orale : la pratique de la lecture modifie les manières de parler et de concevoir les échanges langagiers.

Concurrencée, il est vrai, par le cinéma et la télévision, la lecture reste le medium de prédilection de l’apprentissage pratique du monde des choses humaines en situation imaginaire : ces expériences fictives sont utilisées, reproduites, transposées dans les manières d’être, de penser, de dire et d’agir dans le monde réel. Les lectures littéraires permettent d’expérimenter fictivement les schèmes issus de l’expérience du monde réel, qu’il s’agisse de les valider ou, à l’inverse, de les modifier et de les remettre en cause. Elles induisent également l’acquisition de nouveaux schèmes d’interprétation et d’action, l’expérimentation imaginaire de situations nouvelles, d’interprétations et de comportements nouveaux, l’apprentissage par la fiction de solutions inconnues à des problèmes douloureux. De ce point de vue, « le roman sentimental » (sorte de récit d’initiation de la jeune fille moderne) n’est peut-être qu’une forme à la fois modernisée et romancée d’un manuel de « savoir-trouver-le-véritable amour », du « savoir-constituer-un-véritable-foyer » fondé sur un mariage d’amour », note Bruno Péquignot(7)Bruno Péquignot, La relation amoureuse. Analyse sociologique du roman sentimental moderne, Paris, Editions L’Harmattan, 1991, p. 41..

Dans la même perspective, les « écrits de l’intime » (autobiographies, journaux intimes, mémoires, correspondances, biographies, biographies romancées, romans autobiographiques et romans d’apprentissage) concurrencés par les émissions radiophoniques et télévisées, apparaissent comme une entreprise de « proto-professionnalisation des profanes »(8)Abram de Swaan, Sous l’aile protectrice de l’Etat, Paris, PUF, 1995, p. 325-326., et favorisent un apprentissage du lexique et des schèmes d’interprétation psychologiques pour décrire ses « problèmes ». La lecture romanesque est aussi créditée d’une fonction de construction ou de re-construction identitaire, qu’il s’agisse de consolider l’image de soi ou d’une « redécouverte de soi » dans la confrontation à la différence.

Mais l’enquête met en évidence l’inégale distribution sociale des dispositions à cette « culture de l’intériorité ». Le label autobiographique mobilise certaines catégories de lecteurs alors qu’il en dissuade d’autres : là où les unes (il s’agit presque toujours de femmes) ressentent comme une indignité le « manque » qu’elles découvrent et tentent d’y remédier, d’autres (il s’agit presque toujours d’hommes) s’insurgent contre le « psychologisme » et le « nombrilisme ». Par ailleurs, les moments de crise (professionnelle, affective, etc.) s’avèrent particulièrement propices à la quête du « prêt-à-porter identitaire ».

De façon générale, l’intérêt pour la pédagogie implicite du romanesque et la littérature de l’intime semble être associé aux accidents biographiques, aux ruptures de trajectoires, qui impliquent une remise en question des structures de l’habitus, ou à « l’indétermination adolescente » face au champ des possibles professionnels, amoureux, etc. L’identification sollicitée par la lecture romanesque permet une expérience de construction de soi par imitation, émancipation, rejet des modèles littéraires.

  

Lectures théoriques, lectures techniques, lectures pratiques 

L’accès aux connaissances théoriques, techniques ou pratiques qui concernent le monde des choses matérielles ou humaines passe par la lecture d’ouvrages didactiques, de revues, de magazines spécialisés. Ainsi les lectures populaires sont-elles le plus souvent des lectures pratiques, ancrées dans la réalité, destinées à recueillir des informations et à faciliter les expériences quotidiennes(9)Bernard Lahire, La raison des plus faibles. Rapport au travail, écritures domestiques et lectures en milieux populaires, Lille, Presses Universitaires de Lille, Page 20, 1993..

On observe le même usage de la lecture chez des ingénieurs assidus de magazines et de revues de sciences et techniques : ils en attendent des informations, une meilleure connaissance du monde, en particulier des apports susceptibles d’être réinvestis dans leur profession. En fait l’opposition ne se situe pas tant entre des usages différents (utilitaire/gratuit, évasion/documentation) de la lecture, qu’entre des domaines d’usages : « monde des chose matérielles » pour les uns, « monde des choses humaines » pour les autres.

De façon générale, la triple homologie entre division du travail (monde des choses matérielles/monde des choses humaines), division scolaire (filières scientifiques/filières littéraires) et division sexuelle (masculin/féminin) permet de rendre compte des variations quantitatives et qualitatives des pratiques de lecture en fonction du capital culturel détenu, du sexe et du métier exercé : aux hommes, les filières scientifiques et techniques qui conduisent à la maîtrise du monde des choses matérielles, et la lecture d’ouvrages et de revues scientifiques et techniques et de livres pratiques ; aux femmes les filières littéraires qui débouchent sur l’éducation, les carrières sociales, la santé, la gestion du monde des choses humaines, et la lecture de romans, d’ouvrages, de revues et de magazines consacrés au couple et à l’éducation des enfants. Étant entendu que les femmes investies professionnellement ou familialement dans le monde des choses matérielles ont des « lectures d’hommes » (décoration, bricolage, jardinage, cuisine, informatique, etc.), et qu’inversement les hommes investis professionnellement dans le monde des choses humaines ont des « lectures de femmes » (romans, psychologie, psychanalyse, etc.).

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quote-02-02-02Selon les déclarations des enquêtés, l’intention de « se cultiver » accompagne presque toujours la lecture d’évasion.

Lectures scolaires

Apprise à l’école, « la lecture occupe une place à part dans l’ensemble des activités scolaires, puisqu’elle est à la fois un apprentissage particulier et le moyen des autres apprentissages »(10)Anne-Marie Chartier, “La lecture scolaire entre pédagogie et sociologie”, in Martine Poulain (dir.), Lire en France aujourd’hui, Paris, Cercle de la librairie, 1993, p. 104.. La relation entre scolarisation et lecture explique pour partie la correspondance observée entre distribution sociale des pratiques de lecture et âges de la vie : « on lit davantage jeune – moins de contraintes et incitation des enseignants -, moins à mi-vie, avec la présence des enfants et la pleine activité professionnelle, puis à nouveau davantage en vieillissant, quand les enfants sont partis et la retraite arrivée »(11)Françoise Dumontier, François de Singly et Claude Thélot, “La lecture moins attractive qu’il y a vingt ans”, Economie et Statistique, n° 233, juin 1990, p. 63-80.. A « l’effet d’âge » se superpose un « effet de génération »(12)Gérard Mauger, “La lecture en baisse. Quatre hypothèses”, Sociétés contemporaines, n° 11-12, septembre-décembre 1992, p. 221-226. : l’intensification de la lecture qu’on aurait pu attendre de la prolongation généralisée de la scolarisation et de l’accroissement culturel qu’elle implique semble ne pas s’être produite. La prépondérance de plus en plus nette de la culture scientifique dans les études secondaires et supérieures explique sans doute en partie cette baisse de la lecture littéraire chez les étudiants et cet apparent nivellement des pratiques.

 

3. La prédilection féminine pour les lectures de salut

La lecture n’a pas toujours été encouragée, elle a suscité méfiance, interdits, contrôles, séparations entre « bonnes » et « mauvaises » lectures(13)Anne-Marie Chartier et Jean Hébrard, Discours sur la lecture (1880-2000), Paris, BPI-Centre Pompidou, Librairie Arthème Fayard, 2000., lectures « utiles » et « frivoles », lectures « saines » et susceptibles de détourner du « droit chemin ». Nul ne conteste les pouvoirs néfastes ou bénéfiques prêtés aux écrits mis en circulation. Si les voix des « entrepreneurs de morale » se sont atténuées, le consensus sur les bienfaits de la lecture en général est aujourd’hui unanime. Tout le monde doit s’adonner à cette salubre activité sous peine de discrédit, sinon d’exclusion de la commune humanité : la lecture est devenue une condition du salut culturel.

Cependant, toute lecture n’est pas équivalente et tout lecteur n’est pas disposé au sérieux exigé. Dans la masse des textes publiés, certains ont plus que d’autres vocation à susciter l’observance des lecteurs. Aux textes explicitement normatifs et lus pour tels (discours religieux, éthiques, politiques, etc.) s’opposent des textes qui, bien qu’ils véhiculent aussi des valeurs, ne prétendent pas plus délivrer de message qu’ils ne sont lus pour en trouver un. Dans la foule des lecteurs, certains sont plus que d’autres disposés à œuvrer à leur salut culturel, religieux, politique, éthique, esthétique, à s’en remettre à des corpus diversifiés de textes canoniques, bref à croire que lire permet de bien ou de mieux faire, de bien ou de mieux être. Aux prescripteurs traditionnels correspondent des fidèles qui se recrutent plutôt dans la bourgeoisie traditionnelle, aux nouveaux « entrepreneurs de morale » des lecteurs issus de la petite bourgeoisie nouvelle, et dans le deux cas principalement des femmes, souvent plus préoccupées que les hommes de « culture de l’intériorité ».

L’efficacité que leurs auteurs prêtent aux lectures de salut ne peut s’exercer que sur celles et ceux qui sont disposés à les recevoir, dans leurs formes prescriptives comme dans leurs contenus (culturel, religieux, politique, éthique, esthétique). Ces lecteurs sont façonnés depuis toujours par la soumission aux règles morales, ou momentanément voués à la remise en question. Dans le premier cas, ils se montrent fidèles à une vision du monde et croient dans la nécessité de la reproduction d’un ordre moral, religieux, politique, social. Dans le second au contraire, ils traversent des moments de crise et de rupture qui les invitent à modifier leurs manières d’être, de faire, de penser et de dire. Les dispositions à l’obéissance peuvent trouver leur principe dans des modes de socialisation spécifiques qui font les habitus « dociles », ou au contraire dans des situations de crise qui produisent des désajustements et des habitus « déchirés » : la stricte observance de règles et de préceptes est alors censée faciliter leur réajustement, la restructuration d’un habitus mieux adapté à la situation nouvelle.

Les théologies laïques de « la libération de soi », nouvel art de vivre inventé par et pour la bourgeoisie et la petite bourgeoisie nouvelle, se présentent comme l’envers des anciennes doctrines de salut éthique. Elles ont leurs missionnaires et leurs fidèles. Doctrines anti-disciplinaires, antinormatives, elles n’en prétendent pas moins imposer un nouvel art de vivre, substituant « une morale du devoir de plaisir » à la morale du devoir(14)Pierre Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Éditions de Minuit, 1979, p. 424.. En proposant une définition psychologique de problèmes jusqu’alors perçus en termes de conflit moral ou social, ces entreprises protéiformes de (re)construction identitaire contribuent à la « psychologisation du lien social »15. Elles transforment tout problème en « problème personnel », et invitent chacun à la recherche d’une solution « psychologique ». En diffusant les nouvelles doctrines de salut éthique (art de vivre, vie domestique, rapports entre les sexes et les générations), elles contribuent à l’enseignement du style de vie légitime, celui de avant-garde éthique de la classe dominante. Si l’imprimé n’est évidemment pas l’unique support des messages des nouveaux entrepreneurs de morale, il reste un véhicule d’élection pour tous ceux et surtout celles qui sont en quête de références théoriques à partager, ou de conseils pratiques à appliquer.

 

4. Professeurs de lettres et lecture esthète

La distanciation et le désintéressement des « lectures lettrées » s’opposent à la participation captivée par le trompe-l’œil de l’intrigue, le suspens, les rebondissements et les surprises des « lectures ordinaires ». Dans sa version la plus orthodoxe, dérivée de la tradition académique, la lecture est à la fois formation de la sensibilité, du goût, du jugement, exercice de l’imagination, invitation au rêve, re-création, rencontre seul à seul avec « les grandes œuvres », communion avec « les grands écrivains ». Erudite ou mondaine, elle ne diffère des lectures ordinaires que par l’emphase et la gratuité revendiquée de sa pratique.

Mais l’intérêt lettré pour le texte s’est progressivement déplacé du monde représenté vers le dispositif de représentation : l’analyse formelle du texte conçu comme machine linguistique et sémiotique s’est peu à peu constitué en idéal-type de la lecture lettrée. Le lecteur doit retrouver les cheminements d’une qualité littéraire inscrite dans le texte par son auteur. La découverte du réseau de références croisées tissées autour de l’œuvre – plaisir d’érudition -, la compréhension des allusions, des références, des signes discrets d’appartenance à l’élite – plaisir d’« en être » – participent intimement à la délectation lettrée(15)Robert Castel et Jean-François Lecerf, “ Le phénomène psy et la société française ”, Le Débat, n°1-2-3, 1980..

Quelle qu’en soit la forme – érudite ou mondaine, traditionnelle ou moderne – ce point de vue lettré sur la lecture littéraire et libre, conçue comme une fin en soi, ignore toute fin externe et s’indigne à l’idée de traiter la littérature non comme objet de contemplation, de délectation ou d’analyse, mais comme un instrument permettant de satisfaire des intérêts externes. Cette lecture « pure », « désintéressée », « gratuite » s’intéresse aux textes « non pour en faire quelque chose, c’est-à-dire pour les faire entrer comme des instruments utiles et perfectibles dans un usage pratique, mais pour les gloser en les rapportant à d’autres textes »(16)Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes..

L’enquête met en évidence le caractère exceptionnel de cette pratique : les lecteurs ordinaires et la plupart des lecteurs lettrés investissent en effet dans leurs lectures des « intérêts » externes, qui trouvent leur principe dans leur histoire et leur position dans l’espace social (scolaire, familial, professionnel, etc.). La lecture lettrée, inséparable de la situation scolastique, pour laquelle tout texte est invitation au déchiffrement d’un sens et qui voit dans l’exégèse, le commentaire, l’interprétation, la fin de toute lecture, n’est qu’un cas particulier dans l’ensemble des pratiques de lecture. Elle ne concerne guère que la lecture professionnelle des textes littéraires, celle des professeurs de lettres qui sont de plus en plus souvent des femmes.

A l’inverse de cette vision lettrée de la lecture, pratique désintéressée et autosuffisante, l’enquête, attentive au point de vue des enquêtés, met en évidence les intentions concrètes des lecteurs, les intérêts qu’ils investissent dans la lecture, les usages qu’ils en font, les effets et les bénéfices qu’ils en attendent et en retirent. Ces usages sociaux de la lecture permettent de mieux rendre compte de la distribution sociale des pratiques, et en particulier de mieux comprendre l’énigme de la prédilection féminine pour les livres et la littérature de fiction.

bourdieu la distinction












discours sur la lecture




















histoires de lecteurs
Par Lecture Jeunesse, article paru initialement dans la revue Lecture Jeune n° 120 (décembre 2006)
Publications

Ouvrages
– 
Histoires de lecteurs, Paris, Editions Nathan, Collection « Essais et Recherches », 1999, 446 pages (avec Claude F. Poliak et Bernard Pudal)
– Les jeunes en France. Etat des recherches, Paris, La Documentation Française, 1994, 295 pages
– Karl Mannheim, Le Problème des Générations, traduction de l’allemand par Gérard Mauger et Urania Périvolaropoulos, Introduction et postface par Gérard Mauger, Paris, Editions Nathan, « Essais et Recherches », 128 pages, 1990
– La Vie buissonnière, Paris, Collection « Malgré tout », Editions François Maspero, 1977, 262 pages (avec Claude Fossé)

Rapports
– Le monde des bandes et ses transformations. Une enquête ethnographique dans une cité HLM, Rapport final de l’enquête financée par la DIV, octobre 2003, 250 p.

Direction d’ouvrages collectifs
– Lire les sciences sociales : Volume 1, Paris, Éditions Belin, 1994 ; Volume 2, Paris, Éditions Belin, 1997 ; Volume 3, Paris, Hermès Science, 2000 ; Volume 4, Paris, Editions de la MSH, 2004 (avec Louis Pinto)
– Jeunesses populaires. Les générations de la crise, Paris, Editions L’Harmattan, 1994, 384 pages (avec Christian Baudelot).

Quelques articles
– « Champ, habitus et capital », in Pierre Bourdieu : les champs de la critique, Paris, BPI/Centre Pompidou, 2004, p. 61-74.
– « Politique de l’engagement sociologique », Mouvements, novembre-décembre 2002, n° 24, p. 53-59.
– « Les politiques d’insertion. Une contribution paradoxale à la déstabilisation du marché du travail »,Actes de la recherche en sciences sociales, n° 136-137, mars 2001, p. 5-14.
– « Les usages sociaux de la lecture », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 123, juin 1998, p. 3-24 (avec Claude F. Poliak).
– « La consultation nationale des jeunes. Contribution à une sociologie de l’illusionnisme social »,Genèses, n° 25, décembre 1996, p. 91-113.
– « Les mondes des jeunes », Sociétés contemporaines, n° 21, mars 1995, p. 5-13.
– « Les autobiographies littéraires, objets et outils de recherche sur les milieux populaires », Politix, n° 27, 3ème trimestre 1994, p. 32-44.
– « Enquêter en milieu populaire », Genèses, n° 6, décembre 1991, p. 31-43.
– « La politique des bandes », Politix, n° 14, 2ème trimestre 1991, p. 27-43 (avec Claude F. Poliak).
– « La jeunesse dans les âges de la vie : une définition préalable », Temporalistes, n° 11, 1989.
– « Les loubards », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 50, novembre 1983, p. 49-67 (avec Claude Fossé-Poliak).

Liens
– Gérard Mauger : La notion de « classes sociales » a-t-elle encore quelque pertinence ?, Émission Des sous et des hommes, n°91, 29 Octobre 2004. [Fichier mp3, 6,6Mo / Transcription]
– Gérard Mauger : Le monde des bandes et ses transformations. Une enquête ethnographique dans une cité HLM, Rapport final de l’enquête financée par la DIV, octobre 2003, 250 p. [Fichier pdf, 621 Ko]
– Gérard Mauger : Sociologie des jeunes, des groupes marginaux et de la lecture, 2 entretiens (Windows media), Jeudi 10 Octobre 2002 et Lundi 5 Mai 2003, Les archives audiovisuelles de la recherche en sciences humaines et sociales, MSH.
– Gérard Mauger : « La jeunesse dans les âges de la vie : une définition préalable »,Temporalistes, n° 11, 1989.

References   [ + ]

1. Gérard Mauger, Claude F. Poliak, Bernard Pudal, Histoires de lecteurs, Paris, Éditions Nathan, 1999.
2. i. e. “ les diverses agitations des hommes, et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc. »  (Pascal, Pensées).
3. Jérôme Bruner, Car la culture donne forme à l’esprit. De la révolution cognitive à la psychologie culturelle, traduit de l’anglais par Yves Bonin, Paris, Éditions Eshel, 1991.
4. Nathalie Heinich, Etats de femmes. L’identité féminine dans la fiction occidentale, Paris, Éditions Gallimard, 1996.
5. Roger Caillois, Approches de l’imaginaire, Paris, Éditions Gallimard, 1974, p. 210.
6. Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature ?, Paris, Éditions Gallimard, 1948, p. 205.
7. Bruno Péquignot, La relation amoureuse. Analyse sociologique du roman sentimental moderne, Paris, Editions L’Harmattan, 1991, p. 41.
8. Abram de Swaan, Sous l’aile protectrice de l’Etat, Paris, PUF, 1995, p. 325-326.
9. Bernard Lahire, La raison des plus faibles. Rapport au travail, écritures domestiques et lectures en milieux populaires, Lille, Presses Universitaires de Lille, Page 20, 1993.
10. Anne-Marie Chartier, “La lecture scolaire entre pédagogie et sociologie”, in Martine Poulain (dir.), Lire en France aujourd’hui, Paris, Cercle de la librairie, 1993, p. 104.
11. Françoise Dumontier, François de Singly et Claude Thélot, “La lecture moins attractive qu’il y a vingt ans”, Economie et Statistique, n° 233, juin 1990, p. 63-80.
12. Gérard Mauger, “La lecture en baisse. Quatre hypothèses”, Sociétés contemporaines, n° 11-12, septembre-décembre 1992, p. 221-226.
13. Anne-Marie Chartier et Jean Hébrard, Discours sur la lecture (1880-2000), Paris, BPI-Centre Pompidou, Librairie Arthème Fayard, 2000.
14. Pierre Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Éditions de Minuit, 1979, p. 424.
15. Robert Castel et Jean-François Lecerf, “ Le phénomène psy et la société française ”, Le Débat, n°1-2-3, 1980.
16. Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes.

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