Livre numérique, livre papier : concurrence ou continuité ?

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Augmentés, animés, enrichis, interactifs, transmédiatiques : certains livres numériques modifient en profondeur les pratiques de lecture. Plus qu’un texte, moins qu’un objet physique, ils redéfinissent la notion même de livre. Pourtant, en France, l’édition numérique se cherche encore et peine à convaincre un vaste public. Malgré les innovations, la continuité avec le livre traditionnel reste de mise pour ne pas perdre un lectorat attaché au papier.

Dans Le Livre à l’heure numérique(1)F. Benhamou, Le Livre à l’heure numérique. Papier, écran, vers un nouveau vagabondage, Le Seuil, 2014., l’économiste Françoise Benhamou qualifie de « période d’innovation disruptive » la nouvelle vague numérique portée par la diffusion massive des écrans mobiles et tactiles. L’édition serait partagée en deux camps. D’un côté, les acteurs traditionnels investiraient prioritairement dans la numérisation de leurs fonds. De l’autre, de nouveaux venus, aux statuts divers (collaboratifs, communautaires, pure players…) et aux modèles économiques non stabilisés, prendraient le risque de l’innovation et de l’expérimentation, dans l’espoir d’inventer et de promouvoir d’autres pratiques de lecture. Cette rapide description des évolutions du secteur se reflète dans les discours des intervenants de la table ronde « L’édition numérique en quête d’usages », menée lors du colloque « Transmédia, Crossmédia » de Lecture Jeunesse (2014). Malgré la diversité de leurs postures et de leurs stratégies, tous évoquent les changements des modes de commercialisation et de distribution, dans le souci permanent de concilier le monde de l’imprimé et du numérique. Leurs propositions commerciales et éditoriales anticipent sur des usages potentiels et creusent le sillon d’un champ nouveau des littératures numériques.

L’édition numérique, un laboratoire d’expérimentations commerciales

Malgré des discours parfois alarmistes sur la fin supposée d’une culture du livre papier(2)On pourra lire, par exemple, Olivier Larizza, La Querelle des livres, Buchet-Chastel, 2012, ou Jean-Claude Carrière et Umberto Eco, N’espérez pas vous débarrasser des livres, Grasset, 2009., le marché numérique se cherche encore en France. Il s’y développe même moins rapidement qu’aux États-Unis ou au Japon(3)« Baromètre 2014 de l’offre de livres numériques en France », étude de l’institut KPMG. Consultable à l’adresse : https://www.kpmg.com/FR/fr/IssuesAndInsights/ArticlesPublications/Documents/Barometre-2014-KPMG-Offre-de-livres-numeriques-en-France.pdf. L’un des freins majeurs évoqué par les intervenants de la table ronde serait le prix, jugé trop élevé et dissuasif : « Le livre numérique doit être moins cher que le livre papier. On est dans une civilisation du livre, il y a une sacralité de l’ouvrage que vous tenez entre les mains », affirme Stéphane Marsan, fondateur des éditions Bragelonne. Fabien Sauleman, de l’application de lecture Youboox, l’explique par la remise en cause dans le domaine numérique du sentiment de possession lié au livre imprimé : « Les personnes ne veulent pas d’un achat à l’acte, elles veulent payer pour un accès, un accès illimité ». De nombreuses études viennent confirmer la disparition du sentiment de propriété face aux biens culturels dématérialisés et révèlent des attentes fondées sur le modèle de la gratuité. Repenser les modes de commercialisation est un chantier prioritaire, bien que la valeur d’usage du livre numérique reste encore incertaine. Les expérimentations fleurissent afin de créer un marché et gagner en visibilité dans un univers où l’attention est une denrée rare. Bragelonne met ainsi en œuvre des stratégies commerciales flexibles et réalise aujourd’hui 15 % de son chiffre d’affaires sur le numérique. Youboox a instauré un modèle de lecture en streaming, inspiré de Deezer ou Spotify. Les éditions interactives L’Apprimerie rematérialisent le fichier numérique sous la forme d’une « carte à lire » vendue en librairie.

Le faire ou mourir_Claire Marguier

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Nolwenn Tréhondart

maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication

Après un parcours professionnel d’une dizaine d’années dans le secteur de l’édition, Nolwenn Tréhondart a mené une thèse sur les enjeux de création, de production et de réception liés au livre numérique enrichi : conditions d’émergence sociotechniques et socio-économiques de la production ; imaginaires de conception véhiculés par les éditeurs, auteurs et développeurs ; nouvelles formes éditoriales et figures de la lecture numérique ; étude des pratiques en réception. Elle est aujourd’hui enseignante-chercheuse à l’Espé de l’université de Lorraine.

Respecter les codes du livre

Dans les discours des intervenants, un élément frappe par sa récurrence : malgré la mutation qu’il entraîne, le livre numérique souhaite s’inscrire dans un continuum et garder une complémentarité avec son double physique. Les horizons d’attente marquent un profond attachement à l’objet papier et aux pratiques professionnelles du secteur de l’édition, quand bien même celles-ci sont bousculées par les innovations. Le livre numérique possède une histoire et s’inscrit dans une « généalogie des médias(4)A. Gaudreault, P. Marion, « Cinéma et généalogie des médias », in Médiamorphoses, 2006.», le liant très fortement au livre physique et anticipant sur des pratiques de lecture hybrides.
Bragelonne choisit de transposer « sur le format numérique des ouvrages qui sont simultanément publiés en papier » ; il faut pour cela établir des règles commerciales strictes afin de ne pas « casser la chaîne du livre ». La plateforme de diffusion Youboox entend respecter une « chronologie du livre », en comparant son modèle à celui d’une bibliothèque qui offre une seconde vie aux ouvrages imprimés. Short Éditions éditent chaque saison leur recueil SHORT au format numérique et papier. Les formes éditoriales de L’Apprimerie s’engagent, quant à elles, à « rester dans les codes du livre » pour une « expérience de lecture n’allant pas contre le livre papier(5)Pour en savoir plus sur les imaginaires éditoriaux liés au livre numérique enrichi, voir : N. Tréhondart, « Le livre numérique enrichi : un hypermédia en construction. Enquête sur les représentations des éditeurs », Actes de la conférence internationale H2PTM’2013, Hermes, 2013. ».
Mais la route semble longue pour convaincre les éditeurs traditionnels de s’engager à leurs côtés. Ceux-ci, dans leur majorité, restent réfractaires et craignent que ces nouveaux modèles économiques ne viennent détruire la chaîne de valeur traditionnelle. Ils seraient, selon Stéphane Marsan (Bragelonne), « le plus gros frein au développement du livre numérique ». Difficile pour un acteur comme Youboox, dans ces conditions, d’étendre l’offre de son catalogue. Les livres de l’Apprimerie ont fait, dans un premier temps, l’objet de réserves, de peur que l’interactivité ne détourne l’acte de lecture vers le jeu. Malgré ces réticences, un champ littéraire numérique dynamique et autonome semble se dessiner.

Mutations de l’objet-livre et littératures numériques

Comment définir l’objet « livre numérique » ? C’est, avant tout, un fichier, un texte programmé, aux formats divers (ePub, Mobi, Pdf). Il offre la plupart du temps une réplique homothétique de son parent papier –son contenu et son usage restent similaires, par une proximité avec les codes graphiques de l’imprimé et une ergonomie respectant le geste de feuilletage. Il vient répondre à des besoins désormais identifiés chez les lecteurs : la possibilité d’un accès immédiat, une forte capacité de stockage – son côté « bibliothèque » –, ou un usage s’inscrivant dans les espaces interstitiels de la mobilité (lecture dans les transports). À cette rhétorique de l’accès, de l’immédiateté, s’ajoute souvent l’idée que le livre numérique favoriserait de nouveaux modes d’appropriation du texte, plus fragmentés, sous l’angle d’une lecture vagabonde, voire d’une « pseudo-lecture ». Pourtant, le succès des romans longs sur liseuses témoigne de l’existence de pratiques immersives sur les supports numériques. À rebours des idées reçues, les adolescents adopteraient, par exemple, une démarche similaire sur papier ou en numérique pour lire un ouvrage de fiction(6)P. Barbagelata, A. Inaudi, M. Pelissier, « Le numérique, vecteur d’un renouveau des pratiques de lecture, leurre ou opportunité », in Études de communication n° 43, 2014..

En parallèle de ces productions « homothétiques » se développent aujourd’hui de nouveaux objets littéraires hypermédiatiques pour tablettes. La variété de leurs appellations témoigne de la grande diversité des horizons d’attente : livres augmentés, animés, enrichis, interactifs, transmédiatiques… Dans le livre interactif Voyage au centre de la Terre, l’animation typographique des lettres, des mots et des phrases met en œuvre une littérature « animée » : le texte littéraire s’augmente de nouvelles figures de rhétorique propres au numérique.Les pages-écrans à lire, à regarder et à manipuler dessinent des formes éditoriales qui, bien que souvent inspirées de l’imprimé, anticipent sur des pratiques où la lecture peut potentiellement entrer en conflit avec l’interactivité propre au média numérique.
Stéphane Marsan (Bragelonne) et Isabelle Péplé (Short Éditions) constatent ainsi l’avènement d’une littérature primo-numérique indépendante, engagée, audacieuse et iconoclaste. Le livre numérique pourrait-il alors offrir un espace de visibilité, voire un circuit commercial, à d’autres formes de création jusqu’à présent confidentielles, comme les littératures numériques d’avant-garde ? C’est, en tout cas, à l’intersection de ces propositions éditoriales et commerciales, et des pratiques de réception émergentes, que ce nouvel « objet à lire » trouvera ses usages et ses lecteurs.
ARTICLE DE NOLWENN TRÉHONDART
PARU INITIALEMENT DANS LECTURE

References   [ + ]

1. F. Benhamou, Le Livre à l’heure numérique. Papier, écran, vers un nouveau vagabondage, Le Seuil, 2014.
2. On pourra lire, par exemple, Olivier Larizza, La Querelle des livres, Buchet-Chastel, 2012, ou Jean-Claude Carrière et Umberto Eco, N’espérez pas vous débarrasser des livres, Grasset, 2009.
3. « Baromètre 2014 de l’offre de livres numériques en France », étude de l’institut KPMG. Consultable à l’adresse : https://www.kpmg.com/FR/fr/IssuesAndInsights/ArticlesPublications/Documents/Barometre-2014-KPMG-Offre-de-livres-numeriques-en-France.pdf
4. A. Gaudreault, P. Marion, « Cinéma et généalogie des médias », in Médiamorphoses, 2006.
5. Pour en savoir plus sur les imaginaires éditoriaux liés au livre numérique enrichi, voir : N. Tréhondart, « Le livre numérique enrichi : un hypermédia en construction. Enquête sur les représentations des éditeurs », Actes de la conférence internationale H2PTM’2013, Hermes, 2013.
6. P. Barbagelata, A. Inaudi, M. Pelissier, « Le numérique, vecteur d’un renouveau des pratiques de lecture, leurre ou opportunité », in Études de communication n° 43, 2014.

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