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Nouveaux outils et nouvelles formes de sociabilité chez les adolescents

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Quelles évolutions ont connu les rapports entre adolescents avec internet et les nouvelles technologies ? Cécile Metton-Gayon apporte des éléments de réponse à cette question dans une analyse parue dans Lecture Jeune en juin 2008.

Le téléphone mobile et Internet, dont la diffusion à grande échelle est aussi massive que récente, démultiplient les potentialités de communication des adolescents. À la différence du téléphone fixe familial, ces supports sont personnels et mobiles, et ils confèrent aux jeunes d’importantes formes d’autonomie assez paradoxales : ils leur permettent de maintenir les liens de sociabilité tout en restant présents au foyer. L’apparition de ces outils et des services nouveaux qu’ils proposent, tels que le « chat », la messagerie instantanée, les sms, etc., démultiplie les possibilités des adolescents d’échanger avec leurs pairs. Il est donc intéressant de voir dans quelle mesure ces outils modifient les modalités de sociabilité des jeunes et notamment l’influence qu’ils opèrent dans les rapports filles/garçons.

 

De nouvelles formes de ratification du lien

Avec cette nouvelle palette diversifiée de services de communication, les adolescents ont développé de nouvelles manières d’alimenter les liens entre eux. En effet, aujourd’hui, les supports de communication sont à la fois plus nombreux, diversifiés, et ils sont aussi plus ergonomiques (les services proposés par Internet et par le téléphone portable utilisables en contexte de mobilité, amenuisent les contraintes de localisation et d’emploi du temps ; par exemple, la mémorisation des noms et des numéros dans les répertoires du téléphone ou du dispositif Internet rend inutile leur recherche).

Dès lors, les entrées en communication requièrent un investissement moindre de la part des interlocuteurs : il devient possible d’engager la communication chez soi ou dans la rue, en se couchant ou en voyage avec ses parents. De nouveaux formats de communication ont ainsi émergé. C. Licoppe, dans son analyse des interactions médiatisées(1)Christian Licoppe, « Sociabilité et technologie de la communication . Deux modalités d’entretien des liens impersonnels dans le contexte du déploiement des dispositifs de communication mobile », Réseaux, n°112-113, 2002, p.183., distingue deux modalités de relation désormais possibles : une modalité « connectée » et une modalité « conversationnelle ». La première, en mode « connecté », est composée d’échanges vocaux ou textuels fréquents et courts, permettant, « d’assurer une présence à distance », en exprimant « un état, une sensation, une émotion ». Dans ce mode d’engagement dans la relation(2)Ce que l’on pourra reprocher à la fonction expressive de la communication. Jakobson, Essais de linguistique générale, Editions de Minuit, Paris, 2003., le fait de rester en contact prime davantage que le contenu des échanges : c’est la fréquence et la continuité des flux qui valident le lien. Ce mode de connexion s’ajoute, sans le remplacer, à un mode plus traditionnel, le mode « conversationnel », composé lui de conversations plus longues et espacées, dans lequel le contenu de l’échange prime et constitue la « force du lien ». Les outils de communication en temps réel (messagerie instantanée, « chat ») et le téléphone portable sont plutôt les supports du format connecté (messages courts, fréquents et nombreux), tandis que le courrier électronique et le téléphone fixe (messages à contenu assez espacés) relèvent davantage du mode conversationnel.

Du fait de leurs petits budgets de communication, les adolescents s’alignent largement sur le format connecté(3)Bien que le mode conversationnel continue d’exister, comme par exemple lors de longues conversations sur téléphone fixe. : ils multiplient les appels brefs et fréquents, s’envoient de nombreux messages par textos ou messagerie instantanée. Aussi peut-on d’ailleurs se demander s’ils n’ont pas instauré de nouvelles manières de ratifier le lien. Un sms ou un message Internet, par exemple, représentent des gestes simples et peu engageants, qui permettent de marquer des signes de déférence. Ces messages, sans avoir forcément vocation à transmettre une information, permettent simplement de tisser la conversation « continue(4)Peter Berger et Hansfried Kellner, « Le Mariage et la construction de la réalité », Dialogue, n°102, 1988. », faite d’une multitude d’interactions unifiées dans la durée, par la construction d’attentes et de routines partagées d’un monde commun. Ils se présentent comme des moyens de réaffirmer l’importance et le statut du lien aux protagonistes et de stabiliser un univers de sens commun, dans d’autres modalités que le téléphone fixe (par exemple, un petit message sans contenu informationnel, à la fonction purement phatique).

Dès lors, de nombreux enjeux apparaissent. Les indices matériels qui accompagnent la communication sont susceptibles de voir leur importance accrue. Puisqu’il est plus facile de rester en contact, ces signes matériels fonctionnent alors comme des indicateurs potentiels du statut qu’accordent au lien les interlocuteurs respectifs. Le fait d’inviter un internaute du « chat » sur un site de messagerie instantanée, le fait d’intégrer le numéro d’un interlocuteur dans le répertoire de son téléphone, ou encore de déposer des commentaires sur le blog d’un ami deviennent des marques de déférence(5)Au sujet des blogs et des sociabilités, voir l’entretien avec Hélène Delaunay-Téterel, Lecture Jeune n°126..

De même, la question de la disponibilité temporelle prend une importance accrue. Puisque les contraintes temporelles et spatiales sont allégées, la contrainte de disponibilité en ressort plus lourde : les marques de l’indisponibilité appellent une plus grande justification. Une non-réponse à un message téléphonique ou à un sms, un rendez-vous manqué sur Internet peuvent être interprétés comme un manque d’intérêt pour la relation.

En maintenant ce régime de contacts brefs et continus, les adolescents ont également élaboré de nouvelles procédures de coopération. Ils possèdent des codes communicationnels qui leur sont propres tels que les « langages texto » ou « chat » dont les modes d’écriture possèdent des normes spécifiques : langage en forme abrégée ou phonétique, allant au plus rapide, souvent non compris des adultes. Ces conventions renforcent l’idée d’appartenance au même « cercle social », c’est-à-dire, pour reprendre les propos de C. Bridart, dans L’amitié, un lien social, « un ensemble d’individus entre lesquels fonctionnent certains codes, certaines règles, des symboles, des représentations, plus généralement, un système d’inter-reconnaissance. Les membres de ce cercle social ne se connaissent pas forcément mais ils se reconnaissent à travers des comportements, des pratiques qui manifestent leur appartenance à ce cercle ». Comme le souligne une adolescente à propos du langage « chat » : « J’aime bien parce que ça montre la complicité qu’on a… Ça fait encore plus on est pareil… On est tous ensemble » (Jessica, 14 ans).

Comme le souligne Carole Rivière, ce système de conventions a une efficacité sociale, au sens où il élabore un monde inaccessible à ceux qui n’en ont pas le code(6)Carole Anne Rivière, « La Pratique du mini-message. Une double stratégie d’extériorisation et de retrait de l’intimité dans les interactions quotidiennes », Réseaux, n°112-113, 2002.; et les exclus sont souvent les parents. Et si l’on s’attache à analyser ce mode connecté sur les rapports masculin/féminin, les modalités de communication apparaissent comme une entrée efficace pour saisir la nature des rapports sexués en face-à-face. Alors qu’il leur est difficile d’échanger dans la cour, filles et garçons communiquent beaucoup via Internet ou le portable.

 

Les outils de communication et les rapports entre sexes, chez les adolescents

Le format d’échange en mode connecté permet aux adolescents de se différencier des rôles prescrits au sein du groupe, et notamment dans les rôles sexués.

L’univers juvénile est complexe dans la mesure où les jeunes sont tiraillés d’un côté entre un hyper-conformisme au groupe de pairs, et de l’autre, la volonté de s’en défaire pour affirmer leur personnalité(7)François Dubet et Danilo Martucelli, A l’école. Sociologie de l’expérience scolaire, Le Seuil, 1996.. Ainsi, les outils de communication individualisés jouent un rôle important car ils permettent à l’adolescent d’entretenir des liens hors de son groupe initial sans le délaisser. Le fait de pouvoir entretenir des liens autonomes prend une certaine importance lorsqu’il s’agit de liens avec un membre du sexe opposé. Alors que le groupe limite la possibilité d’un échange dual, basée sur l’expression de soi, authentique, la communication par Internet et par le téléphone portable, individualisée, offre un cadre plus fluide de communication, qui atténue l’influence du groupe et permet de parler de soi plus facilement. L’authenticité devient alors possible : « Avec les garçons, Internet c’est plus intime parce que je les connais mieux sur le Net qu’en face. Parce que ceux que je connais, quand ils sont avec leurs copains, ils font style et tout (…) Un garçon, de lui-même, il viendra jamais te voir, il te dira rien. Faut les prendre séparément » (Manon, 14 ans).

Et c’est précisément pour cette raison qu’Internet et le téléphone portable sont appréciés pour entrer en relation amoureuse. L’expression du sentiment amoureux, au sein du groupe, se fait difficilement. Dans ce contexte, l’écriture permet de gérer plus facilement ses émotions qu’en face-à-face. Ainsi, le « chat » et les messages courts sont des outils précieux pour séduire celui ou celle que l’on n’ose pas approcher dans la cour. Les déclarations s’effectuent via l’écran, comme elles se faisaient autrefois par les messages manuscrits transmis par le confident. Mais la prise de risque est moins importante car les nouvelles technologies rendent désormais possible la mise en scène de ses sentiments, de manière privée.

Ainsi, les rencontres par « chat » permettent une mise en scène de soi où l’on donne une image des plus attractives : les filles et les garçons occultent un trait de leur physique ou, au contraire, s’avantagent, mais personne ne semble dupe de tels stratagèmes. Parmi les liens de séduction qui s’instaurent sur Internet, beaucoup restent au stade du virtuel, même si quelques adolescents cherchent à se rencontrer en échangeant leur numéro de téléphone portable et en se fixant un rendez-vous. Le portable s’inscrit alors dans la suite du processus permettant d’être hors du contrôle parental et fonctionnant comme un nouvel outil de sélection. Et l’on s’aperçoit que lorsque la rencontre a lieu, tout reste à faire. Il s’agit de confronter l’image réelle à celle que l’on s’était imaginée, d’envisager ou non une suite au rendez-vous, et les déceptions sont souvent nombreuses. Il n’y a rien de surprenant à ce que ces rencontres demeurent stériles car leur intérêt se situe ailleurs : le goût de l’aventure et de l’interdit. Ces rencontres « secrètes » permettent de marquer l’indépendance par rapport aux parents, d’être dans la transgression.

Mais les adolescents ne sont pas tous adeptes de ce mode de rencontres car le « chat » reste un lieu où les apparences et les artifices sont monnaie courante ; par conséquent, ces mises en scène ne conviennent pas à tous.

En réalité, « le chat » permet de se familiariser avec les jeux de la séduction et de connaître les règles pour plaire au quotidien. Pour les filles, cette pratique permet d’entretenir l’image du prince charmant. En effet, l’amour que l’on projette par Internet est un amour idéalisé, une relation platonique rassurante qui ne peut être perturbée par un élément extérieur ou faire souffrir. Des amours non-déclarées occupent souvent une place importante dans le quotidien des adolescentes et prolongent l’imaginaire amoureux. Ainsi, les outils de communication interviennent dans une nouvelle « éducation sentimentale » et s’ajoutent aux autres médias : ils rassurent, préparent le réel et entretiennent des idéaux.

L’image des adolescents véhiculée par les adultes est souvent celle de jeunes ayant des usages frénétiques et peu réfléchis des outils de communication. Or, dès lors qu’on analyse ces pratiques, on découvre qu’ils sont largement façonnés par des codes, des rythmes, des habitudes, qui participent pleinement à la construction d’une culture adolescente commune8. Plus encore, l’enjeu du téléphone portable et d’Internet dépasse largement un simple aspect fonctionnel ; en effet, ces outils permettent de rendre compte du lien à autrui… mais également à soi-même, selon les usages que les adolescents en ont. Derrière les enjeux techniques se cache un lien social qui vient aussi se mettre en place dans les rapports filles/garçons. Sans qu’il soit question de nouveaux modes de sociabilité, ils en révèlent des modalités préexistantes dans toutes les générations, mais dont les expressions varient selon les outils dont elles disposent.

Céline Metton-Gayon

Chercheur associé au CEMS/CNRS, Céline Metton-Gayon est chargée de mission à la Caisse centrale d’activités sociales des industries électriques et gazières; elle travaille sur le rapport des jeunes à leurs vacances. Elle est titulaire d’une thèse de doctorat de sociologie (« Devenir grand. Le rôle des technologies de la communication dans la socialisation des collégiens », Ecole des hautes Etudes en Sciences Sociales, 2006).

 

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Cliquez ici pour lire le « Rapport sur la place du téléphone portable et d’Internet dans les sociabilités adolescentes ». Chef de projet Céline Mettons-Gayon, associée au CNRS.

 

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Par Céline Metton-Gayon, article paru dans la revue Lecture Jeune n° 126 (juin 2008).
Publications
  • « Préadolescents et pratiques de chat », dans Henri Eckert et Sylvia Faure (dir.), Les Jeunes et l’agencement des sexes, La Dispute, 2007.
  • Coordination du dossier « Technologies de l’information et de la communication : construction de soi et autonomie », Agora Débats-Jeunesse, n°46, 2008 (avec Y. Amsellem-Mainguy et F. Labadie).

References   [ + ]

1. Christian Licoppe, « Sociabilité et technologie de la communication . Deux modalités d’entretien des liens impersonnels dans le contexte du déploiement des dispositifs de communication mobile », Réseaux, n°112-113, 2002, p.183.
2. Ce que l’on pourra reprocher à la fonction expressive de la communication. Jakobson, Essais de linguistique générale, Editions de Minuit, Paris, 2003.
3. Bien que le mode conversationnel continue d’exister, comme par exemple lors de longues conversations sur téléphone fixe.
4. Peter Berger et Hansfried Kellner, « Le Mariage et la construction de la réalité », Dialogue, n°102, 1988.
5. Au sujet des blogs et des sociabilités, voir l’entretien avec Hélène Delaunay-Téterel, Lecture Jeune n°126.
6. Carole Anne Rivière, « La Pratique du mini-message. Une double stratégie d’extériorisation et de retrait de l’intimité dans les interactions quotidiennes », Réseaux, n°112-113, 2002.
7. François Dubet et Danilo Martucelli, A l’école. Sociologie de l’expérience scolaire, Le Seuil, 1996.

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