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Parents et médias

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Les parents adoptent différentes stratégies pour contrôler (ou non) la relation entre les médias et leurs enfants. Pour les protéger des contenus violents, ils s’appuient parfois sur les pictogrammes qui signalent les émissions déconseillées en-deçà d’un certain âge. Sophie Jehel a enquêté sur cette relation entre parents, régulations publiques, médias et préadolescents(1)Parents ou médias : qui éduque les préadolescents ?, Érès, 2011..

Christelle Gombert : Quelles sont les différentes stratégies parentales pour gérer la relation entre les préadolescents et les médias ?

Sophie Jehel : J’ai étudié la télévision pour répondre à cette question, car c’est le média qui se partage le plus en famille. J’ai ainsi réparti les parents en quatre groupes selon leur attitude vis-à-vis des pictogrammes d’avertissement : – les « indifférents », qui ne tiennent pas (ou peu) compte de la signalétique parce qu’ils ne regardent pas la télévision, ou au contraire parce que les contenus ne leur causent aucun problème ; – les « confiants », qui disent prendre en compte la signalétique mais mettent une télévision dans la chambre de l’enfant ; – les « méfiants », qui ne mettent pas de télévision dans la chambre de l’enfant ; – les « filtrants » qui, en plus, imposent au moins un jour par semaine sans télévision. Les « indifférents » constituent une minorité (21 %). La signalétique a été jugée utile par 93 % des parents, et 78 % déclaraient l’utiliser souvent ou toujours.

CG : Quel rapport les préadolescents eux-mêmes entretiennent-ils avec cette signalétique ?

SJ : J’ai pu distinguer trois groupes : – un tiers ne regarde pas les contenus signalés par un pictogramme « -12 » : il s’agit surtout de filles et d’enfants qui ont intériorisé les règles de leurs parents « méfiants » ou « filtrants ». Se priver d’un programme n’est pas un problème puisqu’il risque, par exemple, de causer des cauchemars. – les « réfractaires », qui voient la signalétique mais regardent quand même le contenu. Leurs parents n’étant pas stricts sur la question, il s’agit moins de la transgression d’une règle que d’un goût personnel pour les programmes violents, goût qu’ils pensent partagé par leurs parents. – les « négociateurs » (les plus nombreux), qui demandent aux parents de justifier leur interdiction et tentent de les faire céder. Il existe un lien net entre le fait d’être un enfant « réfractaire » et d’avoir des parents « indifférents ». Idem pour les enfants qui suivent la signalétique : leurs parents sont plus souvent « filtrants ». Par ailleurs, 75 % trouvent ces balises utiles pour les plus jeunes qu’eux, ce qui montre qu’elles les mettent dans une position protectrice et responsabilisante.

CG : Vous avez mené cette étude en 2007. Vos résultats peuvent-ils être appliqués, aujourd’hui, aux pratiques numériques ?

SJ : En 2007, on pouvait trouver tout et n’importe quoi sur MSN et Skyblog, mais chacun maîtrisait davantage ce qui apparaissait sur son blog. Aujourd’hui, sur Facebook notamment, il est plus compliqué de mesurer l’étendue de ce que l’on poste et de ce qui apparaît sur le fil d’actualité, du fait du fonctionnement de l’algorithme du réseau. Les parents craignaient déjà les mauvaises rencontres avec des inconnus sur MSN, mais l’essentiel des contacts avait été sélectionné et accepté ; les réseaux étaient moins larges, offraient moins d’exposition. Aujourd’hui, la signalétique qui existe pour la télévision est absente sur internet. Pourtant, le besoin de se repérer dans les contenus reste le même.

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Sophie Jehel

Chercheuse au Centre d’Études sur les Médias, les Technologies et l’Internationalisation (CEMTI)

Sophie Jehel est maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 8-Saint-Denis et chercheuse au CEMTI. Ses recherches portent principalement sur les pratiques médiatiques des jeunes, leur socialisation par les médias et l’éducation aux médias. Son dernier ouvrage s’intitule Stéréotypes, discours discriminatoires et éducation aux médias (avec L. Corroy, L’Harmattan, 2016).

quote-02-02-02Aujourd’hui, sur Facebook notamment, il est plus compliqué de mesurer l’étendue de ce que l’on poste et de ce qui apparaît sur le fil d’actualité […]

 

CG : Pourquoi certains jeunes « réfractaires » ont-ils déjà un goût ancré pour les contenus violents ?

SJ : Les industries audiovisuelles véhiculent les contenus qui attireront le plus grand nombre – une orientation néolibérale qui favorise les émissions violentes et la téléréalité. Cette culture médiatique s’est intégrée à la culture populaire, fragilisant les enfants issus de ces milieux où les représentations de la virilité associent souvent le masculin au rapport de force : pour certains jeunes, regarder des programmes déconseillés prépare à sortir dans la rue sans avoir peur. J’ai donc remarqué cette tendance surtout chez les garçons de ZEP, dans des contextes où les relations sont tendues et où la confrontation physique est fréquente.

quote-02-02-02Cette culture médiatique s’est intégrée à la culture populaire, fragilisant les enfants issus de ces milieux où les représentations de la virilité associent souvent le masculin au rapport de force […]

 

CG : Qu’en est-il des filles ?

SJ : Que ce soit en ZEP ou non, les filles sont moins impliquées dans la culture violente. C’est particulièrement sensible pour les jeux vidéos d’action ou de guerre, classés 16 ou 18 par le système PEGI(2)Pan European Game Information : « système destiné à garantir un étiquetage clair des contenus de loisirs (tels que les films, vidéos, DVD et jeux vidéo) pour la classe d’âge à laquelle ils conviennent le mieux ». www.pegi.info/fr/, auxquels les filles jouent beaucoup moins. Cependant, leur situation évolue lors de l’entrée en 6e selon le contexte scolaire. En ZEP, les filles s’orientent vers une norme fixée par les garçons, en regardant des films d’horreur et des séries violentes. En dehors des ZEP, ce sont les garçons qui se rapprochent de la norme des filles et diminuent leur goût pour les programmes violents.

CG : Comment expliquer ces différences selon le milieu social ?

SJ : Dans les contextes sociaux favorisés, la norme de l’école tempère le développement de la culture violente, cette dernière allant généralement de pair avec un éloignement des exigences scolaires. Dans un contexte peu sécurisé, au contraire, être sensible aux programmes représentant la violence est perçu comme une faiblesse. Les filles cherchent donc à faire bonne figure en intégrant un goût pour ces contenus, ce qui peut être analysé comme l’acquisition des prémices d’un « capital guerrier ».

CG : Une décennie a passé depuis votre étude. Quels éléments sont toujours d’actualité aujourd’hui ?

SJ :En 2007, les préadolescents ne regardaient pas la télévision sur internet, rarement sur leur téléphone portable ; cet usage était freiné par le prix des forfaits. Aujourd’hui, 18 % des 7-12 ans ont un smartphone(3)Étude IPSOS Junior Connect’ 2016.. Si les équipements ont changé, l’enquête reste valide en ce qu’elle a montré le rôle crucial des parents, mais aussi des outils mis en place par les régulations publiques pour les aider à se repérer dans l’univers médiatique.

Méthodologie de l’enquête

Pour savoir si les régulations publiques sur les programmes télévisés ont une réelle utilité, une enquête quantitative a été menée auprès de 51 classes de CM2 et de 6e dans cinq régions de France, ainsi que des entretiens qualitatifs auprès de 90 préadolescents. En tout, 1142 questionnaires d’enfants et 780 réponses de parents d’élèves ont été récoltés.

 
PROPOS RECUEILLIS ET MIS EN FORME PAR CHRISTELLE GOMBERT
ARTICLE PARU DANS LA REVUE LECTURE JEUNE N° 161, LES PRÉADOLESCENTS, PRINTEMPS 2017

References   [ + ]

1. Parents ou médias : qui éduque les préadolescents ?, Érès, 2011.
2. Pan European Game Information : « système destiné à garantir un étiquetage clair des contenus de loisirs (tels que les films, vidéos, DVD et jeux vidéo) pour la classe d’âge à laquelle ils conviennent le mieux ». www.pegi.info/fr/
3. Étude IPSOS Junior Connect’ 2016.

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