Portraits d’adolescents : typologies de rapports aux pratiques culturelles

Dans un contexte marqué par de nouvelles interrogations sur les pratiques culturelles et avec l’émergence du concept d’éclectisme (Olivier Donnat(1)Olivier Donnat, Les Français face à la culture, de l’exclusion à l’éclectisme, Paris, La Découverte, 1990. Nous renvoyons à ce livre pour une description précise des sept univers décrits, qui sont autant de rapports à la culture et d’articulations différentes des pratiques culturelles. Bernard Lahire(2)Bernard Lahire, La culture des individus, Paris, La Découverte, 2004., Christine Détrez(3)Christine Détrez, « Le capital culturel en question », Idées, n°142, décembre 2005, p. 6-13.), toute une série d’interrogations est suscitée par la fameuse « culture jeune ». Certes, il est admis qu’il n’existe pas « une » culture jeune, pas plus qu’« une » jeunesse, mais il serait également vain de nier les points communs, les transversalités des pratiques, sinon des goûts à cette période clé qu’est l’adolescence.

Des constellations de goûts et de pratiques

Dans son ouvrage intitulé Les loisirs des 6 – 14 ans(4)Sylvie Octobre, Les loisirs des 6-14 ans, La Documentation Française, 2004., Sylvie Octobre souligne l’intérêt – et les limites – des typologies visant à dresser des constellations de goûts pour cette tranche d’âge : « Au terme de l’analyse des consommations culturelles domaine par domaine, on est amené à s’interroger sur les relations, les combinaisons qui s’établissent entre elles. Dans quels univers culturels les 6 – 14 ans évoluent-ils ? Sans méconnaître ce que la seule mise en rapport quantitative peut avoir de grossier dans son incapacité à saisir les spécificités des trajectoires individuelles, importantes notamment dans les transmissions culturelles, cette typologie permet de faire apparaître des systèmes de cohérence entre les divers comportements et distingue huit rapports des 6 – 14 ans à la culture ». Elle distingue ainsi les exclus, les consommateurs exclusifs de musique, ceux qui privilégient l’audiovisuel traditionnel (TV, musique) et les jeux vidéo, les férus de médias traditionnels (TV, musique, lecture), les passionnés de médias traditionnels, d’ordinateur et de sorties, ceux qui s’impliquent dans les loisirs culturels et sportifs, les deux derniers groupes rassemblant des enfants et des adolescents qui s’adonnent aux loisirs audiovisuels, à la lecture, à la pratique sportive et à la fréquentation des équipements culturels, à cette différence près que les garçons privilégient la culture de l’écran tandis que les filles se distinguent par leurs pratiques amateurs. Au terme de cette typologie, esquissée ici à grands traits, il est difficile, selon Sylvie Octobre, de parler de l’adolescence en termes de crise ou de rupture avec la famille. L’adolescence est ainsi une « période de choix, de construction, mais aussi d’interrelation. Les modèles des parents ne sont pas la cause des comportements des enfants : ceux-ci supposent, dès la préadolescence, l’action autonome de l’intéressé. » C’est également ce que souligne François de Singly(5)François de Singly, Les adonaissants, Paris, Armand Colin, 2006., pour qui la construction de soi à l’adolescence doit davantage être pensée sur le mode de l’addition que de la soustraction, ce qui nous amène à interroger de plus près les modes d’élaboration de ces combinaisons de pratiques.

 

 

Des constellations sans contraintes ?

Bernard Lahire constate que les profils dissonants sont très probables (83 %) chez les élèves et étudiants, ce qui l’amène à critiquer l’essentialisation et la catégorisation qui « conduit à faire du “ jeune ” ou des “ jeunes ” (ou de “ l’adolescent ”, etc.) des entités fermées sur elles-mêmes, avec leur culture et leur identité propres ». Au contraire, « ni enfance ni vie adulte, la période adolescente ne se comprend qu’au croisement des contraintes scolaires, des contraintes parentales (plus ou moins homogènes) et des contraintes liées à la fratrie ou aux groupes de pairs fréquentés (ami(e)s ou petit(e)s ami(e)s dont les propriétés sociales et culturelles sont plus ou moins homogènes) ». L’exemple de Paul-André, élève de 1re S, de milieu très favorisé, montre bien cette articulation de socialisations diverses dans ses goûts cinématographiques, puisqu’il va voir des films d’auteur avec son père, et des films grand public avec ses copains : « C’est pas trop le même genre. Mon père, il va plus m’emmener voir des films d’auteur, tout ce qui est nominé pour des prix. Et avec mes amis, c’est plus des films que tout le monde va voir, quoi. » La socialisation parentale peut également entrer en contradiction avec la socialisation scolaire ou des pairs, rencontrés dans le cadre scolaire. Chacune des socialisations n’est elle-même pas homogène : entre père et mère, ou avec d’autres membres de la famille, voire au sein du groupe ou des groupes d’amis, qui peuvent présenter des profils extrêmement différents. C’est le cas par exemple de cet étudiant(6)Jean-Paul Bozonnet,Christine Détrez, Sabine Lacerenza, Pratiques et représentations culturelles des Grenoblois, rapport d’étude pour l’OPC, Éditions de l’Aube, 2008 qui distingue de façon très stricte ses pratiques avec un groupe d’amis grenoblois, plus axées sur le sport, et des amis barcelonais, rencontrés dans le cadre d’une année Erasmus, plus centrées sur la culture. Il n’envisage d’ailleurs absolument pas de faire se rencontrer ces deux groupes d’amis. Même si cette socialisation « amicale » peut être perçue par les individus comme « libre » ou correspondant aux « vrais goûts », elle ne relève pas moins d’une contrainte aussi forte – sinon plus – que les socialisations familiales ou scolaires : « Devant leur poste, les jeunes téléspectateurs anticipent les contextes sociaux dans lesquels ils auront à parler d’eux comme téléspectateurs. Ils sont bien conscients que ce qu’ils vont dire d’un programme – ne serait-ce que pour dire qu’ils ne l’aiment pas ou ne le regardent pas – engage toute leur personne socialement et ils apprennent vite à opérer le travail de figuration nécessaire pour entrer en conformité avec les normes et valeurs des groupes dans lesquels ils cherchent à s’insérer. Ils apprennent à nier certains goûts, à refouler des préférences ou au contraire à regarder pour entrer dans une communauté de téléspectateurs. »(7)Dominique Pasquier, « Des audiences aux publics : le rôle de la sociabilité dans les pratiques culturelles », Le(s) public(s) de la culture, (sous la direction d’Olivier Donnat et de Paul Tolila), Presses de Science Po, 2003, p.111. Dans un autre ouvrage (Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité, Autrement, 2005), Dominique Pasquier montre combien cette pression est forte dans le domaine des goûts musicaux, allant même jusqu’à taxer le rap de « tyrannie de la majorité ». Bernard Lahire remarque cependant que « les adolescents interrogés n’en manifestent pas moins une distance entre ce qu’ils consomment pour être « au courant », « savoir de quoi ça parle », « parce que tout le monde en parle » et ce qui relève de leurs « goûts personnels ».

 

À cette croisée des socialisations, c’est également toute l’identité sexuée qui se trouve en jeu, ce qui suppose de mettre à distance les goûts de sa génération les plus fréquemment associés à l’autre sexe, mais donc les goûts des membres de sa famille qui appartiennent à l’autre sexe. Ainsi, Christian tient avant tout à se distinguer des goûts des filles en général et de sa sœur cadette en particulier : la musique RnB est ainsi qualifiée « de musique de cagoles », et il rejette avec véhémence Britney Spears parce que c’est ce qu’écoute sa petite sœur. De même Paul- André décrète « “ Vive l’amour ” et tout ça, c’est pas mon truc, c’est nul, quoi ». Dominique Pasquier, étudiant les téléspectateurs d’Hélène et les garçons, avait déjà montré combien les garçons savent qu’il ne faut pas dire qu’ils regardent ou qu’ils aiment : « Dans la société des garçons, il y a des programmes dont on ne peut pas dire être le public, même quand on fait partie de leur audience (…) On voit bien ce qui inquiète les garçons à l’idée d’être pris pour des téléspectateurs d’Hélène : ils pourraient se faire traiter de filles par les autres garçons. Il leur faut donc regarder sans êtres vus et surtout ne jamais se définir comme public possible d’une telle série ». Comme le résume judicieusement François de Singly : « L’adonaissant veut avoir bon genre ».

 

 

Combinaisons de goûts

Dans ce jeu des combinaisons, on ne peut bien sûr omettre l’effet des industries culturelles et médiatiques, véritables matrices de socialisation, au même titre que la famille, l’école, les pairs. Ces industries font d’ailleurs tout pour favoriser ces constellations de goûts, en créant des passerelles entre musiques, styles vestimentaires, films, jeux vidéo, livres, etc. : c’est tout le rôle du marketing médiatique et des produits dérivés, qui vont décliner un même « nom » sur divers supports (de Dora pour les plus petits à Harry Potter pour les plus grands, en passant par les chevaux, ou telle chanteuse à la mode…). Selon Dominique Pasquier, si ce phénomène n’est pas nouveau, cette « stylisation » des univers s’est en revanche largement développée et diffusée.

 

L’adolescence se caractérise en effet par une sorte de « plasticité dispositionnelle », à la fois par le fait même des contacts diversifiés, mais aussi parce que, comme le souligne Bernard Lahire, « on leur [aux adolescents] accorde une licence temporaire exceptionnelle en matière d’écarts par rapport à leur culture de classe ». C’est même à la limite ceux qui seraient unidimensionnels qui ne seraient pas de « vrais » jeunes, comme le montre l’exemple de Sarah, analysé par Dominique Pasquier. Élève de classe préparatoire à Paris, ne lisant que de la littérature du XIXe, et n’écoutant que de la musique classique, elle se compare à son frère : « Moi ce qui m’amuse, c’est d’avoir un vrai jeune à côté de moi, dans la chambre à côté, voilà, je vois mon jeune normal et je me dis que j’aurais pu être comme ça. »

 

Mais ce panachage des pratiques et des goûts peut également être mis en relation avec un effet de génération lié à un changement significatif des rapports à la culture légitime, et notamment l’affaiblissement de la croyance en la légitimité exclusive de cette culture. Bernard Lahire montre ainsi que des dissonances traversent tous les espaces sociaux, et ne touchent pas seulement les adolescents des classes populaires qui ajouteraient à leurs goûts de classe les pratiques scolaires. Mais cela ne revient pas à la disparition des critères de légitimité car les adolescents des milieux favorisés intériorisent les normes du légitime et de l’illégitime tout en regardant souvent, comme les autres, les séries télévisées ou les feuilletons, et en écoutant, comme les autres, les mêmes genres musicaux. Avoir aimé telle ou telle chose dans sa jeunesse peut même être plus tard un critère de la forme « puérile » et moins évoluée de ce goût, comme le développe Christian : « Le rap, j’aimais bien avant quand j’étais en 6e… Mais j’ai changé de goût. Parce qu’on m’a fait découvrir d’autres musiques. Le rap, j’écoutais plus ça pour les copains, parce qu’il y avait tous les autres qui écoutaient ça, et pour écouter comme les autres. Maintenant, ce que j’écoute, ça me plaît, ça me plaît vraiment quoi, alors qu’avant ce que j’écoutais, je m’en tapais. » Ces adolescents ont en effet des pratiques télévisuelles ou cinématographiques en partie peu légitimes mais apprennent à montrer qu’ils ne sont pas dupes de la faible valeur culturelle de ce qu’ils regardent : « Ils classent, hiérarchisent, dénigrent et stigmatisent comme leurs aînés, et leur légitimisme n’est pas moins violent que celui des générations antérieures ». Au sein de la « culture jeune » va ainsi se jouer une série de différences significatives, entre « commercial » et « créatif », surtout dans le domaine musical, et entre façons de regarder les programmes, notamment ceux que l’on regarde mais que l’on dit ne pas apprécier, comme la téléréalité : « Ça [Loftstory], mes parents trouvent ça vraiment idiot. Moi aussi, mais je regarde. Ben, je regarde parce que c’est con et que j’ai rien à faire. Pourtant, je trouve ça vachement con, mais je regarde quand même parce que c’est à l’heure où je regarde la TV et je sais pas, on passe un moment à se détendre, on regarde des cons ».

 

S’il est difficile de parler d’« une » culture jeune, il existe bien des associations, des constellations, dues tant aux forces croisées de socialisations parfois concurrentes qu’aux règles du marché des loisirs. Dans ces combinaisons se jouent de façon souvent violente des enjeux d’identifications et de distinctions. Et, selon Dominique Pasquier, à ce jeu de distinctions, ce seraient encore les filles qui sortiraient perdantes : « La marginalisation féminine s’opère donc sur une double disqualification : des préférences culturelles pas assez innovantes d’une part, une approche trop passive de la culture, de l’autre. » Ainsi, avec l’entrée au collège, les jeunes téléspectatrices d’Hélène et les garçons apprennent elles aussi à taire leur goût pour cette série trop « filles ».

Christine Détrez

est maître de conférences en sociologie à l’ENS-LSH (Ecole Normale Supérieure – Lyon Sciences-humaines), et agrégée de Lettres. Elle a soutenu en 1998 sa thèse de doctorat sur les pratiques de lecture des adolescents. Elle a travaillé sur une enquête longitudinale initiée par le ministère de la Culture sur les loisirs et pratiques culturelles des enfants de CM2 à la 3e. Elle mène également des recherches en sociologie de la littérature et du genre.



















Par Christine Détrez, article paru initialement dans la revue Lecture Jeune n° 125 (mars 2008)
Publications de Christine Détrez
  • Et pourtant ils lisent ! avec Christian Baudelot et Marie Cartier, Le Seuil, 1999.
  • La construction sociale du corps, Le Seuil, 2002.
  • Corps et société, avec Muriel Darmont, La Documentation Française, 2004.
  • A leur corps défendant : les femmes à l’épreuve du nouvel ordre moral, avec Anne Simon, Le Seuil, 2006.
 

References   [ + ]

1. Olivier Donnat, Les Français face à la culture, de l’exclusion à l’éclectisme, Paris, La Découverte, 1990. Nous renvoyons à ce livre pour une description précise des sept univers décrits, qui sont autant de rapports à la culture et d’articulations différentes des pratiques culturelles.
2. Bernard Lahire, La culture des individus, Paris, La Découverte, 2004.
3. Christine Détrez, « Le capital culturel en question », Idées, n°142, décembre 2005, p. 6-13.
4. Sylvie Octobre, Les loisirs des 6-14 ans, La Documentation Française, 2004.
5. François de Singly, Les adonaissants, Paris, Armand Colin, 2006.
6. Jean-Paul Bozonnet,Christine Détrez, Sabine Lacerenza, Pratiques et représentations culturelles des Grenoblois, rapport d’étude pour l’OPC, Éditions de l’Aube, 2008
7. Dominique Pasquier, « Des audiences aux publics : le rôle de la sociabilité dans les pratiques culturelles », Le(s) public(s) de la culture, (sous la direction d’Olivier Donnat et de Paul Tolila), Presses de Science Po, 2003, p.111. Dans un autre ouvrage (Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité, Autrement, 2005), Dominique Pasquier montre combien cette pression est forte dans le domaine des goûts musicaux, allant même jusqu’à taxer le rap de « tyrannie de la majorité ».

This site is protected by wp-copyrightpro.com