Publier pour les 8-12 ans

Panorama par Sonia de Leusse-Le Guillou, directrice de Lecture Jeunesse

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Oubliés, délaissés, abandonnés après les premières lectures, les préadolescents erraient-ils dans les limbes de la littérature jeunesse avant d’être la nouvelle cible choyée des éditeurs ? C’est ce que l’on peut se demander face au regain d’intérêt que les maisons d’édition leur témoignent. A-t-on repéré l’émergence d’une nouvelle tranche d’âge qui échappait aux études, des profils de consommateurs qui justifieraient un segment de marché spécifique ? Une offre ado saturée conduit-elle inexorablement chacun à toucher ce public ? Après l’âge d’or du Young adult, on s’émerveille des yeux qui pétillent et qui scintillent d’un lectorat idyllique et perméable que l’on (re)découvre.

 

 

Les préadolescents, une catégorie artificielle ?

Soizig Le Bail, directrice littéraire des éditions Thierry Magnier, dit « être très sceptique sur cette catégorisation-là des enfants et des lecteurs. Les libraires le savent et ont l’air d’avoir des positions très fermes là-dessus, les commerciaux aussi. Pour moi, c’est flou, je ne sais pas encore quelle tranche d’âge ça concerne mais il n’empêche que dans mon catalogue, j’ai une collection dont je dis qu’elle s’adresse aux 8-12 ans. […] Mais […] je suis partagée entre le principe de réalité et mes convictions sur la lecture ». Si elle est repérable et délimitée, la catégorie se scinde dès qu’on veut la décrire. Comme ses confrères, Karine Sol, directrice littéraire du pôle fiction/littérature chez Bayard, « hésite entre 8-12 et 10-12 ans ».

Calquant leur offre sur le segment du middle grade anglo-saxon, les éditeurs français sont contraints de distinguer deux lectorats au sein d’une même catégorie, qui n’existe pas en tant que telle dans notre pays. Si « les Anglais s’en sortent avec le middle grade, [n]ous, on est un peu embêtés. Même les auteurs, d’ailleurs, le sont », confie Manon Sautreau, qui lance la collection « Poulpe Fictions » chez Gründ. « Globalement, chez nous, c’est du 10-13, sachant que ça peut fluctuer vers du 8-9-12 », explique Céline Vial, chez Flammarion Jeunesse, en confirmant que « c’est très normé en Angleterre et aux États-Unis » mais que, comme le dit Murielle Couëslan, directrice de Rageot, « en France, ça ne recouvre aucune réalité ».

 

Un lectorat idéal(isé) ?

« Enthousiastes(1)Juliette Duchemin, attachée de presse, « R Jeunesse »(Robert Laffont.», « curieux et connectés(2)Fabien Le Roy, éditeur, »R Jeunesse ».» sont sans doute les maîtres mots qui caractérisent les 8-12 ans aux yeux des éditeurs. Les propos, souvent dithyrambiques, témoignent de représentations particulièrement positives de cet âge de tous les possibles, au cours duquel les enfants seraient « passionnés par pleins de sujets(3)M. Sautreau, « Poulpe Fictions ».». Pétillants, dégourdis, « multi-tâches et multi-curiosités(4)M. Jablonski.» avec un « imaginaire dingue et sans doute bien plus débridé que le nôtre(5)C. Tranchant.», drôles et friands d’humour, « ouverts sur le monde(6)K. Sol.», avides de savoirs et de découvertes, « ils aiment s’amuser, et ne sont pas très angoissés(7)C. Vial.». Avec « une vraie curiosité pour l’autre monde, celui vers lequel ils s’acheminent, vers le monde de l’adolescence tout en gardant une part d’enfance(8)P. Grieco.», on comprend qu’ils puissent représenter les lecteurs idéaux, surtout si l’on se réfère à Sylvie Octobre, qui relève dans son étude(9)L’Enfance des loisirs, Questions de culture, 2010, p.24 que la lecture occupe, à 11 ans, à la 4e place des 10 activités pratiquées tous les jours (33,5 %), après la télévision, l’écoute de la radio et de musique, alors qu’elle chute à 13 ans. Plus récemment, l’enquête statistique du CNL confirme la pratique de la lecture à cette période, avec 90 % des 7-11 ans qui lisent des livres dans leur cadre de leurs loisirs(10)« Les jeunes et lecture », étude CNL-IPSOS, 2016: 8,6 livres lus au cours des 3 derniers mois en primaire.

 

Un marché à conquérir…

Ajoutons que les conditions paraissent converger pour investir ce segment : l’envolée fulgurante des titres young adult et de leurs adaptations cinématographiques se tasse. « Si on regarde les chiffres du marché, le segment premières lectures est complètement saturé […]. Il était en développement jusqu’à l’année dernière […]. Le segment ado, depuis quelque temps, est aussi saturé parce qu’il y a tous ces achats qui arrivent de l’étranger. Donc, finalement, il reste au milieu le 8-12 qui est pour l’instant un peu vierge. Ce n’est pas comme s’il n’y avait rien, mais il n’était pas investi massivement », constate Murielle Couëslan(11)Rageot. Les librairies, dans lesquelles elle a repéré « un nouveau rayon se crée[r] depuis une petite année », sont demandeuses d’une offre sur cette tranche d’âge pour laquelle les parents, notamment auprès des plus jeunes, sont encore prescripteurs. « C’est une bouffée d’oxygène pour la jeunesse […] ; c’est encore créatif, peut-être un petit peu moins bridé par le marché », constate aussi Juliette Duchemin, attachée de presse pour « R Jeunesse » chez Robert Laffont, tandis que Rageot se félicite d’une hausse de 20 % de son chiffre d’affaires sur ce segment. Plus largement, la directrice de la maison y voit une tendance générale : « on a fait un bilan de l’année, du panorama de l’édition jeunesse, et c’est…

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References   [ + ]

1. Juliette Duchemin, attachée de presse, « R Jeunesse »(Robert Laffont.
2. Fabien Le Roy, éditeur, »R Jeunesse ».
3. M. Sautreau, « Poulpe Fictions ».
4. M. Jablonski.
5. C. Tranchant.
6. K. Sol.
7. C. Vial.
8. P. Grieco.
9. L’Enfance des loisirs, Questions de culture, 2010, p.24
10. « Les jeunes et lecture », étude CNL-IPSOS, 2016: 8,6 livres lus au cours des 3 derniers mois en primaire
11. Rageot