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Quand les séries pour les jeunes sont des séries pour tous

Initialement paru dans Jeunes et Médias, la revue du centre d’études sur les jeunes et les médias, sous le titre « Quelques paradoxes de la contrainte sérielle pour les jeunes », cet article de Marie-France Chambat-Houillon dont Lecture Jeune publie un extrait remanié interroge la pertinence d’une stratégie qui consiste à adresser certaines séries à des jeunes.

La ménagère est-elle soluble dans la jeunesse ?

Avant d’être caractérisé par des traits constitutifs et normatifs, un genre est avant tout un nom, une étiquette. Cet acte de baptême est décisif, car sa connaissance par le public, infléchit la réception des programmes. Ainsi, à la différence des mentions classiques de « fiction », ou de « divertissement », la particularité de l’étiquette générique « une émission pour les jeunes » propose une identité générique qui consacre moins un contenu spécifique qu’elle ne fait la promotion d’un public idéal pour le programme. Cependant, n’est-il pas paradoxal pour des chaînes généralistes dont la programmation est structurée essentiellement par la logique du LOP, « less objectionnable program », qui consiste à diffuser des émissions consensuelles et fédératrices, de promulguer explicitement une catégorie spécifique de téléspectateur comme paramètre générique et donc de prendre le risque de se couper du grand public ?

Précisément l’étiquette « pour les jeunes » peut être une solution possible aux logiques de la programmation qui animent toutes les chaînes de télévision traditionnelles et qui tentent de résoudre l’opposition fondamentale entre cibler et rassembler. Au-delà d’un art de la consécution des émissions, au-delà d’une simple indication horaire, la programmation prescrit aussi un cadre interprétatif à une émission, par une construction en creux et indirecte d’une identité générique, selon la case horaire. En effet, il ne faut pas oublier que la programmation d’une chaîne généraliste repose sur la disponibilité du public à un moment donné : les séries programmées au retour de l’école, le samedi après-midi ou le dimanche visent davantage les collégiens que les écoliers qui sont la cible préféréele des tranches horaires plus matinales. Depuis le 8 janvier 2011, Vampire Diaries(1)Etude réalisée pour le journal du net du 14/12/2010 ; Voir : http://www.journaldunet.com/ebusiness/le-net/usages-internet-des-jeunes/equipements.html , qui surfe sur le succès adolescent de la suite cinématographique Twilight(2) Tableau 18, p. 83. Olivier Donnat, Les Pratiques culturelles de Français à l’ère du numérique, Paris, La Documentation Française, 2008., est diffusée le samedi à 16h sur TF1. Avec sobriété, Télérama désigne génériquement cette série comme « fantastique », la chaîne TF1, sur son site, mise plutôt sur une appellation encore plus dépouillée thématiquement avec la simple précision de format : « série ». De quoi le silence sur la destination « jeune » de la série Vampire Diaries par la chaîne privée, leader en audience des chaînes généralistes en Europe, est-elle le symptôme ? Fidèle à son image de grande chaîne généraliste familiale, TF1 neutralise le morcellement induit du public par l’étiquette « pour les jeunes » et opère de ce fait par une tentative de récupération indirecte de la figure titulaire du grand public, la fameuse ménagère de moins de 50 ans. Toutefois, la destination juvénile n’est pas complètement abandonnée : elle se retrouve formulée implicitement par le truchement de sa programmation, jour et horaire, qui la consacre ipso facto en « série pour jeunes ». La promesse générique est donc complétée par les habitudes de programmation intériorisées par le public de la chaîne. En ce début de XXIe siècle, une bluette romantique entre vampires masculins et jeunes filles, actualisée dans le cadre diégétique contemporain d’une high-school américaine couplée à une programmation en day-time, le week-end, sur une chaîne familiale, ne peut être forcément qu’une série … pour les jeunes. La programmation est un levier important pour la stratégie générique du diffuseur, surtout quand le genre se détermine de façon externe par une spécification de son public. Avec Vampire Diaries, la chaîne construit donc la réception de la série à partir d’une contradiction médiatique : la programmation nourrit l’identité « pour jeunes » alors qu’elle est rendue silencieuse intentionnellement par le choix neutre de l’étiquette générique employée. Par-là, la chaîne tente de réunir devant la même fiction le plus large public disponible possible en « hameçonnant » la ménagère. Certes, c’est une « série pour les jeunes », comme l’indiquent son contenu romantique et sa programmation, mais sa disparition de la mention générique fait que cette destination idéale n’est plus rédhibitoire pour les autres publics. Mieux, elle est même devenue attractive, au point que la chaîne capitalise sur cet implicite générique pour augmenter l’empan des téléspectateurs possibles.

Marie-France Chambat-Houillon

Maître de conférences à Paris III-Sorbonne Nouvelle, Marie-France Chambat-Houillon est chercheur au CEISME (CIM) et LabexICCA. L’extrait remanié ci-contre est issu de Jeunes et Médias, les Cahiers francophones de l’éducation aux médias n°2 sur « les jeunes et les phénomènes sériels ».

quote-02-02-02Cible publicitaire précieuse – bien que se faisant rare pour les annonceurs –, les jeunes et leurs valeurs permettent d’attirer un public massif plus âgé, nostalgique de sa jeunesse et de ses aspirations.

Et il le faut, car les jeunes sont une cible quantitativement de plus en plus modeste pour la télévision. Ce « vieux » média ne résiste pas à l’accroissement de la consommation des contenus télévisuels que permet la multiplication des écrans. Les statistiques sont implacables : malgré une consommation globale de la télévision qui ne cesse d’augmenter, les jeunes sont une population qui s’en détourne. Ainsi les 12-17 ans passent plus de temps sur internet (en moyenne 16 heures par semaine) que devant la télévision (seulement 14 heures(3)Un héros populaire de manga ne disposera jamais de la même capacité fédératrice envers le grand public que les personnages de jeunes filles dans les histoires sentimentales.), de sorte que 44 % des jeunes entre 15 et 19 ans regardent la télévision moins de 10 heures par semaine(4)Philippe Le Guern, « Skins, une série trash qui leur ressemble». Média, 26, 84-86, 2010. Souligné par l’auteur.. Les adolescents ne représentent donc pas le public majoritaire de la télévision, mais qualitativement les valeurs qu’ils véhiculent sont perçues de façon positive. Cible publicitaire précieuse – bien que se faisant rare pour les annonceurs –, les jeunes et leurs valeurs permettent d’attirer un public massif plus âgé, nostalgique de sa jeunesse et de ses aspirations. TF1, en jouant sur l’annonce du genre et la programmation satisfait une forme de bovarysme télévisuel pour la ménagère de moins de 50 ans, en l’invitant à regarder des séries « pour les jeunes », comme Vampire Diaries.

 

Quel monde fictionnel « pour les jeunes » ?

Évidemment, cet élargissement de la cible n’est possible que pour certaines séries fictionnelles(5)C’est peut-être une des clés de compréhension possible du succès de la série tant ce sentiment d’être à part, voire incompris, est le propre de l’adolescence selon les psychologues., en particulier celles qui construisent, si je reprends les termes de Philippe Le Guern, « […] l’univers adolescent comme composante autonome du monde social(6)Cette série arrive en deuxième position pour les collégiens, puis en troisième pour les lycéens des dix programmes préférés diffusés en France avec respectivement 8,3 % et 8,7% des suffrages recueillis. Sondage IFOP réalisé en décembre 2010. http://tv.voila.fr/actualite-tv/news/tele-realite-emissions-tv/les-jeunes-telespectateurs-francais-plebiscitent-les-simpson-580778.html ».

Gossip Girl est un autre bon exemple du traitement de l’autonomie du monde juvénile fictionnel. Sa trame principale relate les relations sociales et amoureuses de jeunes new-yorkais huppés. Cette ligne narrative majeure est couplée avec une autre piste mettant en scène, en contrepoint, des adultes. Les deux principales catégories représentées, les jeunes et les adultes, sont traitées parfois de façon hermétique l’une à l’autre, parfois mises en parallèle. Néanmoins, le couple parents/enfants peut être mobilisé dans la dramaturgie, en particulier lors des moments de crise – donc de dénouement narratif – comme en témoigne la fin de la première saison, lorsque la mère de Serena quitte la répétition de son mariage pour aider sa fille à faire face à son passé dont les événements constituent narrativement le point de départ de la première saison de la série. Mais ces relations sont rares. De façon générale, les adultes, décrits comme des parents, se révèlent essentiellement indifférents – voire défaillants – par rapport à leur progéniture, trop préoccupés par leurs propres histoires, à tel point que le relai parental est essentiellement assumé dans la première saison par la fratrie (Dan envers Jenny ou Serena pour Eric) ou éventuellement par le groupe d’amis. Même traitement pour Vampire Diaries, où l’absence des parents de l’héroïne principale est réglée diégétiquement par leur mort accidentelle avant que ne débute le récit.

Et quand les deux mondes se croisent, cela ne dure que quelques épisodes. Ainsi, dans Gossip Girl, le personnage dit de « la duchesse » – maîtresse de Nate, mais aussi de Marcus, son beau-fils – est rapidement mis à l’écart du groupe grâce aux manigances de Blair, la petite amie de Marcus, au début de la deuxième saison. De même, Dan, amoureux de son professeur, sera déçu par son attitude. Ce personnage d’adulte perd sa raison narrative en calquant son comportement sur celui des adolescentes lorsque, pour se venger de Blair, elle livre des informations au site de Gossip Girl. La relation entre Dan et Rachel devient alors impossible à traiter narrativement : que faire de l’adulte qui transgresse doublement sa catégorie, d’une part en tombant amoureuse d’un jeune homme et d’autre part, en agissant comme une jeune fille ? Devenu inexploitable pour la série au regard du système relationnel adolescents/adultes, le personnage de Rachel quittera rapidement la diégèse. Lorsque des points de contact entre les deux univers se nouent, naissent alors des perturbations nécessaires à la dramaturgie, mais qui seront rapidement neutralisées par l’intervention des jeunes personnages, en vue de retrouver l’équilibre narratif, pour préserver le socle de l’autonomie diégétique du monde adolescent. Toute forme d’interpénétration entre les deux mondes ne peut que déboucher sur des conflits, que seuls les personnages des « jeunes » sont capables de résoudre. Dans cette série, les personnages « adultes » sont remarquables, d’un point de vue dramatique, par leur incapacité à régler les tensions narratives, qu’ils ont pourtant parfois initiées.

quote-02-02-02Court-circuitant la notion d’identification, le recours à l’intérêt permet de comprendre qu’une fiction « pour les jeunes » puisse aussi intéresser d’autres publics.

Cette construction transforme le monde adolescent fictionnel en un microcosme où sont transposées les règles de l’ensemble de la société. Cette configuration fictionnelle reproduit ce qui se passe dans la réalité à l’adolescence : les jeunes vivent bien dans le même monde que les adultes, mais parallèlement à eux(7)Vincent Colonna, L’Art des séries télé, Payot, 2010.. Dès lors ce monde juvénile, parce qu’il est cohérent et autonome, devient une entrée fictionnelle attractive possible pour rendre compte de la réalité en général. L’univers des adolescents n’est pas seulement une miniature fictionnelle du monde réel, il fonctionne comme un prisme l’exemplifiant. En ce sens, ce monde juvénile ne peut que « parler » au grand public. La popularité des séries « pour les jeunes » auprès d’un large public montre que la notion d’identification, employée dans l’étude des médias sous sa forme amoindrie de construction mimétique entre la fiction et ses téléspectateurs, est caduque. Si tel n’était pas le cas, il serait difficile d’expliquer le succès actuel des vampires dans la culture juvénile ou encore celui de Plus Belle la Vie(8) Cette série arrive en deuxième position pour les collégiens, puis en troisième pour les lycéens des dix programmes préférés diffusés en France avec respectivement 8,3 % et 8,7% des suffrages recueillis. Sondage IFOP réalisé en décembre 2010. http://tv.voila.fr/actualite-tv/news/tele-real ite-emissions-tv/les-jeunes-telespectateurs-francais-plebiscitent-les-simpson-580778.html. Vincent Colonna dans L’Art des séries télé -propose d’envisager l’attachement aux personnages d’une série davantage sur l’intérêt : ce qui touche, ce qui procure de l’émotion(9)Vincent Colonna, L’Art des séries télé, Payot, 2010.. Ainsi, c’est la transposition dans la bulle huppée de l’East Side new-yorkais du thème universel d’un amour contrarié entre deux personnages issus de deux univers sociaux opposés, qui fait que le public ressent de l’empathie pour les personnages de Gossip Girl. Les téléspectateurs ont déjà été amenés à vivre, à ressentir, directement ou indirectement, ces sentiments sans pour autant avoir vécu les mêmes péripéties. Le plaisir de la série fonctionne donc, d’un côté comme un prolongement de ce que les jeunes ressentent, de l’autre, par familiarité, comme une réminiscence de sentiments déjà éprouvés auparavant par le plus grand nombre. Car l’intérêt ne faut-il pas l’oublier traduit aussi une finalité ou plus exactement la satisfaction d’une finalité. Regarder une série doit procurer, au-delà du plaisir, un gain émotif, cognitif, épistémique aux spectateurs. Court-circuitant la notion d’identification, le recours à l’intérêt permet de comprendre qu’une fiction « pour les jeunes » puisse aussi intéresser d’autres publics. Et comme par ailleurs, dans notre société, les valeurs et les stéréotypes associés à l’adolescence sont perçus positivement, la jeunesse demeure un objet de désir à reconquérir par ceux qui ne l’ont plus, c’est-à-dire la majorité du grand public de la télévision traditionnelle. Programmer des séries adolescentes est une façon de toucher le grand public. En d’autres termes, la déclinaison générique « pour les jeunes » est une stratégie employée pour les chaînes généralistes comme une prescription mainstream(10) Voir notamment Frédéric Martel, Mainstream, Flammarion, 2010 (ndlr)..

Par Marie-France Chambat-Houillon, article paru dans la revue Lecture Jeune n° 154 (été 2015)

Jeunes et Médias

Jeunes et medias
 
 
Le Centre d’Études sur les Jeunes et les Médias (assoc. Loi 1901) est constitué principalement de chercheurs en sciences de l’information et de la communication. Les objets du Centre portent sur l’éducation aux médias et les pratiques médiatiques des jeunes : observer, analyser, comprendre et accompagner les pratiques médiatiques des jeunes et des adolescents.

References   [ + ]

1. Etude réalisée pour le journal du net du 14/12/2010 ; Voir : http://www.journaldunet.com/ebusiness/le-net/usages-internet-des-jeunes/equipements.html
2. Tableau 18, p. 83. Olivier Donnat, Les Pratiques culturelles de Français à l’ère du numérique, Paris, La Documentation Française, 2008.
3. Un héros populaire de manga ne disposera jamais de la même capacité fédératrice envers le grand public que les personnages de jeunes filles dans les histoires sentimentales.
4. Philippe Le Guern, « Skins, une série trash qui leur ressemble». Média, 26, 84-86, 2010. Souligné par l’auteur.
5. C’est peut-être une des clés de compréhension possible du succès de la série tant ce sentiment d’être à part, voire incompris, est le propre de l’adolescence selon les psychologues.
6. Cette série arrive en deuxième position pour les collégiens, puis en troisième pour les lycéens des dix programmes préférés diffusés en France avec respectivement 8,3 % et 8,7% des suffrages recueillis. Sondage IFOP réalisé en décembre 2010. http://tv.voila.fr/actualite-tv/news/tele-realite-emissions-tv/les-jeunes-telespectateurs-francais-plebiscitent-les-simpson-580778.html
7. Vincent Colonna, L’Art des séries télé, Payot, 2010.
8. Cette série arrive en deuxième position pour les collégiens, puis en troisième pour les lycéens des dix programmes préférés diffusés en France avec respectivement 8,3 % et 8,7% des suffrages recueillis. Sondage IFOP réalisé en décembre 2010. http://tv.voila.fr/actualite-tv/news/tele-real ite-emissions-tv/les-jeunes-telespectateurs-francais-plebiscitent-les-simpson-580778.html
9. Vincent Colonna, L’Art des séries télé, Payot, 2010.
10. Voir notamment Frédéric Martel, Mainstream, Flammarion, 2010 (ndlr).

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