Qui a peur de la littérature ado ?

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Lecture Jeune a rencontré Annie Rolland, psychologue et auteur de l’essai Qui a peur de la littérature ado ? paru aux éditions Thierry Magnier en novembre 2008.

Lecture Jeune : Qu’est-ce qui vous a conduit à rédiger cet essai ? Et de quelles réflexions découle-t-il ?
Annie Rolland : J’ai rencontré Thierry Magnier et Gudule avec le titre L’Amour en chaussettes(1)Gudule, L’Amour en chaussettes, Thierry Magnier, 1999., il y a six ou sept ans, dans le cadre du « Prix Ados Rennes Ille-et-Vilaine ». Cet ouvrage était décrié par certains et semblait compromettre le Prix. À cette occasion, j’ai accepté, en tant que psychologue, de défendre cet ouvrage lors d’une conférence intitulée : « La sexualité adolescente, au carrefour du réel et de l’imaginaire ». J’ai ensuite rencontré Soazig Le Bail, éditrice chez Thierry Magnier, et je suis intervenue à chaque fois qu’un livre faisait l’objet de controverses. Et de fil en aiguille, l’idée s’est imposée qu’il fallait peut-être faire un livre, qui synthétiserait et rendrait compte de ces interventions ponctuelles, des conférences, des articles, etc. La problématique initiale était de « dédramatiser » la littérature pour adolescents. J’ai recueilli un matériel de réflexion au fil des années, puis j’ai lu une trentaine de romans « problématiques ». Enfin, j’ai analysé ces données. D’autant plus qu’en 2007, il y a eu le débat sur la violence dans la littérature jeunesse lors du Salon du Livre de Montreuil…
 
LJ : Nous pensions que cet ouvrage faisait suite à ce débat ?
AR : Non. En 2007, mon texte était quasiment terminé. J’ai commencé à travailler sur cet essai, il y a 6 ou 7 ans et je l’ai ensuite « peaufiné ».
 
LJ : Comment s’inscrit cette réflexion sur la littérature jeunesse par rapport à votre travail de psychologue ?
AR : Je m’intéressais aux adolescents, car j’en reçois en consultation, dans le cadre de mon travail. Dans ce contexte, nous sommes très loin de la littérature. Mais, dans mon histoire personnelle, la littérature tient une place importante et, plus jeune, j’étais une grande lectrice.
 
LJ : La lecture est l’une des pratiques culturelles des adolescents parmi d’autres qu’ils plébiscitent et qui peuvent également être violentes (jeux vidéo, films, etc.), alors, pourquoi, selon vous, c’est autour du livre qu’on observe ce courant de censure ?
AR : Cela n’est pas lié à la dimension culturelle mais au processus d’adolescence qui est violent ; c’est un bouleversement psychique, psychologique et physique. Enfin, c’est un bouleversement identitaire à tout point de vue. C’est une période de rupture. Il y a quelque chose de mortifère parce que c’est dans la douleur que s’effectue le renoncement à cette forme « d’innocence ».
annie rolland

Annie Rolland

Annie Rolland a été psychologue clinicienne en psychiatrie de 1985 à 1997. Elle a géré notamment des adultes autistes, et, en thérapie individuelle, des patients psychotiques. Elle est docteur en psychologie clinique depuis 1996 et psychologue clinicienne exerçant en libéral depuis 2000. Elle est également maître de conférences en psychologie clinique et pathologique à l’université d’Angers depuis 1997.

quote-02-02-02Les auteurs de littérature jeunesse ont par ailleurs beaucoup de talent. Ils proposent des œuvres sombres, brutales mais c’est important de lever le voile sur cette partie de nous-mêmes qui n’est pas forcément heureuse ou gratifiante.

LJ : Notre société développe néanmoins des supports dans lesquels les adolescents peuvent s’immerger dans la violence ?
AR : Oui, mais quand ils n’existaient pas, la violence était présente, autrement et peut-être qu’on n’en parlait pas. Je pense que la violence adolescente est pulsionnelle et quel que soit le contexte, elle est amenée à s’exprimer.
 
LJ : Que vont-ils y chercher ?
AR : Un écho à leur propre violence. La voir projetée sur un écran, extériorisée, c’est plus bénéfique que de la sentir à l’œuvre en soi. Le processus autodestructeur est, de fait, comme enrayé. Le livre est plus « décrié », peut-être parce que, dans notre civilisation, il représente le « Savoir ». Savoir c’est pouvoir. L’une des caractéristiques des sociétés totalitaires est que les gens en savent le moins possible. Par conséquent, ces régimes suppriment progressivement le livre pour empêcher les personnes de penser. En outre, le livre peut être refermé, si on ne souhaite pas entrer dans le processus de pensée qu’il propose, ce n’est pas le cas avec l’écran, qui soumet la pensée. Avec le livre, l’adolescent est l’acteur de sa réflexion et de son imaginaire.
 
LJ : Donc vous avancez qu’aucune littérature « violente » ne peut être néfaste pour un adolescent ?
AR : Oui. On affirme qu’un jeune peut être bouleversé après une lecture ; moi je prétends que le livre ne fait que révéler un problème psychique mortifère. De même, lorsque je parle d’élaboration psychique à la lecture d’un livre, je ne pense pas forcément à la catharsis, mais à la possibilité de métaboliser les pulsions, notamment en leur offrant un contenu. Il faut leur donner une matière et permettre ainsi à l’adolescent de « sublimer ». Il y a de la sublimation, de la contenance, plus que de la catharsis par rapport au pulsionnel. Cette pulsion a besoin d’être représentée et, en cela, les mots sont importants.
 
LJ : Il existe une littérature adolescente très réaliste qui s’attache à décrire un quotidien sombre…
AR : Oui, mais cela demeure des mots sur du papier. Les adultes ont tendance à confondre la réalité et l’imaginaire. La lecture permet des représentations internes et les adolescents les élaborent avec facilité. Ils peuvent construire des représentations fantasmatiques à partir de pulsions qu’ils vont pouvoir nommer en se représentant l’histoire du personnage à l’œuvre dans la fiction. Les auteurs de littérature jeunesse ont par ailleurs beaucoup de talent. Ils proposent des œuvres sombres, brutales mais c’est important de lever le voile sur cette partie de nous-mêmes qui n’est pas forcément heureuse ou gratifiante. Cette littérature a le mérite d’exister et il ne faut pas oublier que les adolescents sont « dangereusement » lucides.
 
LJ : On observe une évolution dans les textes : on passe d’une violence subie par les jeunes, à une violence perpétrée par eux-mêmes… Est-ce plus « dangereux » ?
AR : Non, je ne pense pas. Dans les romans où les adolescents sont les acteurs de la violence, le lecteur prend conscience de ce qui pourrait se passer s’il ne contenait pas ses pulsions et les dégâts considérables que cela pourrait engendrer. Les fantasmes mortifères sont tellement violents, que nombreux sont les rêves où l’adolescent peut passer à l’acte. Une fiction qui permet cette représentation, si l’écrivain le fait avec talent, est intéressante… Enfin, on ne parle jamais des lecteurs qui lisent des livres « violents » et qui ne passent jamais à l’acte !

 quote-02-02-02Je pense que chaque éditeur ou directeur de collection a une lecture personnelle, affective. Selon les personnalités, les choix seront différents et cela participe de la diversité éditoriale.

LJ : Ces textes nous feraient finalement plus violence à nous, adultes ?
AR : Oui, car nous n’avons pas les mêmes besoins. Mais, quand je lis un roman et que celui-ci me plaît, je sais que c’est parce que quelque part, ce roman (les personnages, l’histoire, les dialogues…) fait écho à une problématique psychique qui est la mienne, mais de manière tout à fait inconsciente. Je ne « conscientise » pas ce processus-là, tout comme les adolescents ne « conscientisent » pas qu’ils sont en train de donner corps à leurs pulsions.
 
LJ : Certains ouvrages autrefois décriés sont désormais étudiés en classe ; le temps fait son travail…
AR : Oui, pour certains titres, nous avons cessé d’avoir peur. C’est une question d’habitude. Les livres qui font peur aujourd’hui ne feront plus peur demain.
 
LJ : Nous sommes persuadés de la nécessité de lire alors que beaucoup d’adolescents ne le souhaitent pas. Pourquoi, selon vous ? Vous pensez que ce peut être une souffrance, que c’est difficile d’être ainsi face à soi-même ?
AR : Parfois, le livre est trop lié à l’apprentissage de la lecture et trop connoté par rapport à l’échec. Le plaisir de lecture peut venir après coup, quand il n’y a plus d’obligations scolaires. Il y aussi certains jeunes sur lesquels cela passe, glisse. Ça peut être par périodes aussi, comme une sorte de boulimie. Dans ce cas, cela revêt la forme d’un symptôme, lié à des événements de la vie. Cela dit, on peut se passer de livres, on peut même se porter très bien sans. En Occident, il « faut lire », mais en Afrique, l’oralité prédomine.
 
LJ : Vous parlez de censure, qu’en est-il ?
AR : Pour moi oui, la censure est en germe dès lors que l’on parle de dangerosité à propos des livres. Les prescripteurs deviennent les boucs émissaires et ils seraient incapables de protéger les enfants de la perversité.
 
LJ : Avez-vous étudié la question de « l’autocensure » des médiateurs ou des éditeurs ? Ils sélectionnent, prescrivent des textes aux jeunes…
AR : Non. Je pense que chaque éditeur ou directeur de collection a une lecture personnelle, affective. Selon les personnalités, les choix seront différents et cela participe de la diversité éditoriale. Ils peuvent prétendre que la qualité littéraire prime, la part affective est à mon sens déterminante.
 
LJ : Le terme « peur » dans votre titre est très significatif ?
AR : Oui, parce que, à tous les niveaux dans notre société, si on veut neutraliser la pensée, on le peut avec la peur. Elle exclut la discussion. C’est facile d’influencer les parents en leur faisant croire que, si leur enfant se comporte mal, c’est à cause de quelqu’un d’extérieur. Ils font alors l’économie de penser, d’une réflexion personnelle et du dialogue. On préfère interdire, supprimer plutôt que de discuter. C’est beaucoup plus pratique, bien sûr, d’essayer de fabriquer un monde stérile comme dans Farenheit 451, où le bonheur consiste à penser le moins possible. Mais cela relève du domaine de la fiction.
Propos recueillis par Hélène Sagnet, directrice de Lecture Jeunesse et de la rédaction de Lecture Jeune, et Anne Clerc, rédactrice en chef de Lecture Jeune, initialement paru dans le n°128 de Lecture Jeune, « Des romans violents ? » (décembre 2008).

References   [ + ]

1. Gudule, L’Amour en chaussettes, Thierry Magnier, 1999.

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