Rencontre avec… Agnès Desarthe

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À l’occasion d’un stage sur les « romans passerelles », Sonia de Leusse-Le Guillou a rencontré Agnès Desarthe, romancière qui écrit à la fois pour les adultes, les adolescents et les enfants. Le registre tragi-comique caractérise l’ensemble de sa production littéraire. L’auteur, qui ne cesse de s’étonner de l’absurdité de la condition humaine, revendique volontiers sa sympathie pour son jeune lectorat dont elle apprécie la curiosité et la vigueur.

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Sonia de Leusse-Le Guillou : Sur votre site Internet, on trouve une petite biographie (http://www.agnesdesarthe.com/). Je dois avouer que cela m’a étonnée : vos personnages ont toujours beaucoup de mal à se définir. C’est une épreuve angoissante, presque terrifiante pour eux.  Ça ne l’a pas été, pour vous ?
Agnès Desarthe : Alors, cette biographie me coûte – vous avez tout à fait raison – je l’ai écrite au départ pour une espèce de dictionnaire de la littérature (dont je ne sais plus le titre). On sent effectivement dans ce texte un côté « mauvais élève », un peu arrogant. Je la trouve même complètement « adolescente », cette présentation. Elle me gêne énormément parce que je ne m’y reconnais pas du tout. Mais qui se reconnaîtrait dans sa biographie ? Je crois que c’est un exercice périlleux. Vous commencez par le commencement… un problème !
 
SLG : Mais il est tout de même révélateur, ce texte : l’humour qu’on y trouve est la grande constante de votre œuvre. C’est, à mon sens, ce qui lie votre production jeunesse et adulte. Par exemple, vous ménagez toujours des effets de surprise. Est-ce pour dérouter le lecteur ?
AD : Non, je dois avouer que je ne pense jamais au lecteur quand j’écris. Si je pensais à lui, je crois que je ne parviendrais pas à écrire, parce que je serais comme une adolescente devant son miroir, qui se regarde, qui se demande comment on va la voir… Il ne faut pas penser au regard de l’autre. Il y a une phrase de Virginia Woolf que j’aime beaucoup et qui est très libératrice : « à quoi bon écrire si on ne se rend pas ridicule ? ». Si on s’interrogeait sur l’avis du lecteur, la question du ridicule nous tuerait. Mais je pense à la lectrice que je suis quand j’écris, et j’aime être dérangée, surprise, bousculée. J’essaie donc, dans mes romans, de créer autant de surprise que la vie nous en propose.
 
 SLG : Certains de vos personnages se retrouvent dans des situations clownesques. Vous mêlez humour et gravité, personnages comiques et tragiques(1)On peut penser à l’Écossaise de Dans la nuit Brune, à certains comiques de situations – Simone (Les Bonnes Intentions) qui apporte à manger à M. Dupotier en montant sur une échelle, parce qu’il est enfermé chez lui. On peut évoquer Niniche également (Les Bonnes Intentions), sorte de nouveau Schmürz de Vian, dans Les bâtisseurs d’Empire..
AD : Cet équilibre précaire est emblématique de la condition humaine qui me paraît complètement absurde. Bizarrement, cette tension me rend joyeuse, parce que je me dis qu’il faut profiter de la vie ! Pour moi, être vivante, c’est être un clown, mais un clown triste parce que nous allons mourir. La tristesse et la joie sont simultanément présentes.
 
SLG : C’est ce rapport ambigu au monde mais aussi au langage, que vous explorez dans vos romans ? Dans La Plus Belle Fille du monde, par exemple, la narratrice, Sandra s’est rendu compte de la trahison des mots(2)« En grandissant on découvre que pour dire les choses on dispose de très peu de moyens, il faut mélanger plusieurs mots comme avec les couleurs. Rouge + jaune = orange. Mais en beaucoup plus compliqué, et surtout en beaucoup plus décevant. La plupart du temps on est à côté de la plaque, c’est même un miracle qu’on puisse parvenir à ce comprendre. », La Plus Belle Fille du monde, p. 68.. Cela reflète-t-il votre propre rapport à l’écriture ?
AD : Oui, j’ai vraiment éprouvé ce sentiment de déception avec le langage, notamment face à la beauté ; l’écrivain est toujours un peu « en-dessous ». Avec la langue, il y a un grand risque de puiser des clichés dans l’inconscient collectif et linguistique,  d’associer des pièces de lego déjà assemblées. Il faut fournir un effort d’imagination, essayer de créer des réactions chimiques entre les mots.
   
Agnès Desarthe

Agnès Desarthe

Née à Paris en 1966, Agnès Desarthe commence une carrière de traductrice après avoir fait des études de lettres et d’anglais. Par la suite, elle diversifie son activité et commence à écrire des livres pour enfants, des romans, des chansons, des scenarii, des pièces de théâtre.

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quote-02-02-02Personnellement, je ne me reconnais pas du tout dans le discours radical, massif, sans nuance, qui consiste à affirmer que les adolescents « ne lisent pas, sont arrogants, croient qu’ils savent tout mais ne savent rien »… Ceux que je côtoie sont polis, agréables, fiables, beaux, propres !

SLG : Vous établissez des passerelles entre les mots, les émotions, en « cré[ant] des réseaux de sens inédits(3)Agnès Desarthe, mon écrivain préféré, L’École des loisirs, 2006, p. 85. ». Dans Le Principe de Frédelle, vous dressez cette fois des ponts entre l’enfance et l’âge adulte(4)« Les enfants, presque sans exception, sont fous. […] De 0 à, mettons, 10 ans, les enfants ont des attitudes de déments. […] [Ils] se jettent à l’eau sans savoir nager, ne reconnaissent pas leurs propres vêtements et envisagent de se marier avec leurs parents », Le Principe de Frédelle, p. 10.. Pouvez-vous revenir sur la notion d’enfance et ce qu’elle évoque pour vous ?
AD : L’enfance s’apparente à de la sauvagerie. L’éducation, que je décris comme un chantier pharaonique, est une forme de répression réussie. Mais que reste-t-il en nous de cette répression ? Nous fait-elle glorieusement passer de l’état animal à l’état humain ou garde-t-on des séquelles de l’animal blessé ?(5)C’est un thème qu’Agnès Desarthe aborde Dans la nuit brune (éditions de l’Olivier, 2010) avec le personnage de Jérôme, l’enfant sauvage, qui est pour elle un « avatar de n’importe quel enfant. N’importe quel enfant est un enfant sauvage, trouvé par ses parents, qui apprennent à le connaître ». La croissance est un phénomène gigogne, à la manière des poupées russes : le petit, emboîté dans le moyen, puis dans le grand. La conscience de cet emboîtement me permet de mener à bien ce travail de passerelles. Je mets en scène les tensions entre des enfants et des adultes parce que, pour moi, celles-ci sont dues au fait que l’une des poupées résiste à l’intérieur de l’adulte.
 
SLG : À l’enfance succède l’adolescence que vous définissez avec humour : « Les ados, c’est comme des enfants en pire, les adultes détestent. Ils nous trouvent mous, paresseux, impolis, insolents, idiots, bruyants, taciturnes(6)La Plus Belle Fille du monde, p. 45. ». Vous les comparez aussi à des bonsaïs : « Les jeunes sont très fragiles, très sensibles. […] C’est un peu comme les bonsaïs : petits dehors, grands dedans, et inversement. Cette démesure les fragilise considérablement(7)Dans la nuit brune, p. 69. »…
AD : Lorsque j’ai écrit La Plus Belle Fille du monde, c’était le moment où il y avait eu ce merveilleux fait divers aux États-Unis : un état très conservateur avait décidé, pour lutter contre les vagues d’avortements, de légaliser l’abandon quel que soit l’âge de l’enfant. Et des Américains  étaient arrivés d’autres États pour abandonner qui ? leurs ados ! Ça m’a fait beaucoup rire ! Sandra, la narratrice, s’empare de cette affaire et commence une enquête pour déterminer pourquoi les adultes détestent les enfants ! Personnellement, je ne me reconnais pas du tout dans le discours radical, massif, sans nuance, qui consiste à affirmer que les adolescents « ne lisent pas, sont arrogants, croient qu’ils savent tout mais ne savent rien »… Ceux que je côtoie sont polis, agréables, fiables, beaux, propres ! Cependant, l’adolescence est un passage compliqué et déstabilisant pour les adultes qui se trouvent alors menacés dans leur intimité, leur intériorité par ces jeunes. L’adulte n’est plus le pourvoyeur absolu. Il devient invisible. C’est un moment très instructif et en même temps extrêmement violent. Mais selon moi c’est quand même un problème de représentation de l’adolescence franco-français, parce que je n’ai pas vécu cela en Angleterre, en Suède, en Allemagne, ni dans les pays méditerranéens.
 
SLG : Dans La Plus Belle Fille du monde, Sandra demande à sa mère : « Ce que je veux savoir en fait, c’est si tu te rappelles à quel moment ça s’est arrêté. – Quoi ma chérie ? – L’enfance. À quel moment tu as su que c’était fini ? ». La réponse est intéressante : « Je n’ai jamais pensé que c’était fini(8)La Plus Belle Fille du monde, p. 48 et 49. ». Ce sont les poupées russes que vous évoquiez tout à l’heure. Comment ce long passage enfance-adolescence-adulte s’opère-t-il pour vos personnages ?
AD : Comme cette question de passage d’âges m’intéresse beaucoup, je l’utilise pour créer des tensions chez les personnages. C’est-à-dire que pour qu’une histoire ait une structure, une force, une trajectoire, il faut mettre des obstacles en travers de la route des personnages et voir comment ils se débrouillent. Comme si, pendant la nuit, on posait des fils barbelés, des embûches, sur leur chemin. Après, le matin se lève et on regarde comment ils s’en sortent. En fait, ce sont surtout les adultes qui ont des problèmes, les enfants assez peu. Dans la littérature de jeunesse, les enfants ne sont pas menacés par leur appartenance à un âge défini. Par contre, c’est plus problématique pour les adultes car ils ont la sensation qu’être adulte, c’est savoir, être infaillible. Ce statut est pesant. J’aime les moments où les personnages doivent lâcher prise, lorsqu’on a l’impression que l’individu émerge de son costume. Je mets beaucoup en scène ce ressort tragi-comique.
 

 quote-02-02-02 La lecture, c’est le plaisir libre, individuel, volé, comme doit être le plaisir.

SLG : J’ai presque envie de parler d’une inversion entre vos personnages adultes et adolescents. On dit des adolescents qu’ils sont pris dans une espèce d’inertie. Or, ce sont plutôt les adultes qui sont dans cet état d’esprit dans vos romans.
AD : Tout à fait. Cela me fait penser à une question que me posaient les journalistes sur « Comment faire lire les enfants ? » Je répondais que la façon la plus simple, c’est qu’on lise soi-même. Si votre enfant vous voit absorbé dans un livre, il aura peut-être la curiosité de le faire aussi. Les journalistes me répondaient : « Mais si on n’aime pas lire ? » Si vous n’aimez pas lire, pourquoi voulez-vous que votre enfant aime ça ? La lecture, c’est le plaisir libre, individuel, volé, comme doit être le plaisir. Par ailleurs, pour revenir à votre question, c’est vrai que vous pouvez avoir cette impression d’inversion. C’est le souvenir que j’ai de ma propre adolescence. Je me souviens de cette force, de cet appétit. Le fait d’écrire pour les enfants radicalise ce phénomène, la question « peut-on tout écrire pour les enfants ? » étant récurrente en littérature jeunesse. Je crois que c’est l’inverse, on peut tout écrire pour les enfants, mais pas pour les adultes.
 
SLG : Vous autocensurez-vous plus pour les adultes ?
AD : Je m’autocensure et on me censure. Il me semble qu’on retrouve ici ce rapport d’inversion. Une des difficultés que j’éprouve lorsque je me représente mon lectorat – quand il s’autoconvoque – une des choses qui pour moi définit très clairement la frontière entre les enfants et les adultes, c’est que les adultes savent, ou du moins sont censés savoir. Quand on s’adresse à des enfants, ils demandent « Pourquoi ? ». Les enfants veulent comprendre, posent des questions, savent qu’ils ne savent pas. On peut donc tout dire, aborder tous les sujets. Par exemple, si je décide d’écrire un livre sur la littérature ou la technique littéraire et que je vais voir Olivier Cohen, aux Éditions de l’Olivier, pour le lui annoncer, il me répondra que Marthe Robert a déjà travaillé sur la question. Tandis que sans avoir prévenu mon éditeur de l’École des Loisirs, je lui ai présenté un matin La Plus Belle Fille du monde – qui porte sur les techniques littéraires, le roman, enfin, sur ma « cuisine d’auteur » – eh bien c’est vraiment devenu un livre ! Il y a aussi la question des formats. Vous êtes un écrivain et avez écrit un texte de cinquante-trois pages : personne ne le publiera. C’est un problème marketing, il faut vendre des romans. En littérature jeunesse, on nous encourage. Tous les formats sont possibles. Le lectorat est curieux, a les oreilles et les yeux grands ouverts. Il est partant pour parler de la mort ou de la beauté. J’ai donc l’impression qu’en littérature jeunesse, on a beaucoup plus de liberté du point de vue du format, du ton et des genres. C’est la raison pour laquelle je manie l’édition jeunesse comme un lieu de privilèges et de contrebandes. On y jouit d’une plus grande ouverture, c’est pourquoi je ne trouve pas que mes textes soient punis de se trouver en collection jeunesse. S’ils n’y étaient pas, ils n’existeraient pas.
Publications
L’École des loisirs, Médium  :
  • Je ne t’aime pas, Paulus, 1991
  • Les Peurs de Conception, 1992
  • Poète maudit, 1995
  • Je manque d’assurance, 1997
  • Je ne t’aime toujours pas, Paulus, 2005
  • La Plus Belle Fille du monde, 2009
 Éditions de l’Olivier
  • Quelques minutes de bonheur absolu, 1993
  • Un secret sans importance, 1996
  • Les Bonnes Intentions, 2000
  • Le Principe de Frédelle, 2003
  • Mangez-moi, 2006
  • Le Remplaçant, 2009
  • Dans la nuit brune, 2010

References   [ + ]

1. On peut penser à l’Écossaise de Dans la nuit Brune, à certains comiques de situations – Simone (Les Bonnes Intentions) qui apporte à manger à M. Dupotier en montant sur une échelle, parce qu’il est enfermé chez lui. On peut évoquer Niniche également (Les Bonnes Intentions), sorte de nouveau Schmürz de Vian, dans Les bâtisseurs d’Empire.
2. « En grandissant on découvre que pour dire les choses on dispose de très peu de moyens, il faut mélanger plusieurs mots comme avec les couleurs. Rouge + jaune = orange. Mais en beaucoup plus compliqué, et surtout en beaucoup plus décevant. La plupart du temps on est à côté de la plaque, c’est même un miracle qu’on puisse parvenir à ce comprendre. », La Plus Belle Fille du monde, p. 68.
3. Agnès Desarthe, mon écrivain préféré, L’École des loisirs, 2006, p. 85.
4. « Les enfants, presque sans exception, sont fous. […] De 0 à, mettons, 10 ans, les enfants ont des attitudes de déments. […] [Ils] se jettent à l’eau sans savoir nager, ne reconnaissent pas leurs propres vêtements et envisagent de se marier avec leurs parents », Le Principe de Frédelle, p. 10.
5. C’est un thème qu’Agnès Desarthe aborde Dans la nuit brune (éditions de l’Olivier, 2010) avec le personnage de Jérôme, l’enfant sauvage, qui est pour elle un « avatar de n’importe quel enfant. N’importe quel enfant est un enfant sauvage, trouvé par ses parents, qui apprennent à le connaître ».
6. La Plus Belle Fille du monde, p. 45.
7. Dans la nuit brune, p. 69.
8. La Plus Belle Fille du monde, p. 48 et 49.