Rencontre avec… Cornelia Funke

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A l’occasion de la sortie du deuxième tome de Reckless, sa série en cours en février 2014, Cornelia Funke a répondu aux questions de Marieke Mille.

Marieke Mille : Comment avez-vous eu l’idée de ce livre ?
Cornelia Funke : Je travaillais sur un projet autour de Casse-Noisette avec un ami, quand j’ai eu l’idée de créer un univers inspiré des contes qui s’adresserait aux adultes. Au départ je pensais consacrer peu de temps à sa réalisation. Il me semblait que cet ouvrage pouvait être écrit entre deux projets, mais je n’avais aperçu que la pointe de l’iceberg ! En m’attelant à la tâche, je me suis rendue compte que j’avais découvert un nouvel univers. Je souhaitais que la réalité de cette nouvelle histoire soit transposée dans la période qui se situe autour de 1860. Certains faits ont été modifiés, mais ces changements s’expliquent par des raisons historiques. Au final, cette série sera bien plus longue que je ne l’avais cru au départ puisqu’elle comptera 6 tomes. Chacun d’eux aborde les contes d’une zone géographique : le premier volume se déroule en Allemagne, le deuxième en France et en Grande-Bretagne, et au fur et à mesure du voyage accompli par mon héros le lecteur découvrira la Russie et les Balkans, les États-Unis, l’Asie et l’Afrique. Ce faisant, c’est aussi une exploration du monde des contes de chaque pays et des différents continents.
 
MM : Cet axe historique doublé de l’arrière-plan culturel des différentes zones géographiques doit demander beaucoup de recherches, comment procédez-vous ?
CF : Oui, mais j’adore ça ! Je me plonge dans toute la documentation que je trouve avec bonheur. Je lis beaucoup de livres concernant l’histoire des pays où se déroule mon intrigue ; pour le troisième volume qui a lieu en Russie, j’ai demandé à mon éditeur russe de me conseiller des titres. J’utilise également toujours une carte. Dans le deuxième tome qui se passe en France, je fais référence à des lieux géographiques existants dont j’ai légèrement modifié les noms comme l’abbaye de Fontevraud, par exemple. Ce travail intervient pendant l’écriture car, en avançant dans l’histoire, je la laisse prendre le dessus et ouvrir de nouvelles portes. Il se peut ainsi qu’elle refuse de suivre le cours du voyage que j’ai choisi. Actuellement, je connais mon monde jusqu’à la frontière de la Sibérie. Quand j’écris, j’accroche dans mon bureau des photos, des cartes, des références… Le décor n’est pas pour autant planter, mais il est présent autour de moi comme point de départ. J’essaie d’ajouter mes propres inventions à celles des contes tout en conservant la saveur de ces textes. Pour retrouver celle de la Russie, je me suis replongée dans l’univers littéraire du pays en lisant Pouchkine, par exemple, alors que quand j’écrivais sur la France je lisais les lettres de Flaubert.
 
MM : Dans Cœur d’encre(1)Cœur d’encre, Gallimard Jeunesse, 2009., le lecteur suivait une galerie de personnage alors que dans Reckless, Jacob se détache davantage comme une figure héroïque. Pourquoi ce choix ?
CF : Jacob n’est pas tout à fait seul puisqu’il est épaulé de Fox, la fille renarde, qui l’accompagne dans son périple. Je n’arrive pas à décrire quelqu’un de complètement isolé, d’où sa présence. Jacob fait mine de ne pas en avoir conscience, mais, en fait, elle l’accompagne toujours. De tous ceux que j’ai créés, il s’agit de mon personnage le plus déchiré, celui qui porte le plus de colère en lui. Cependant, Doigt de Poussière dans Cœur d’encre était, lui, vraiment seul et nourrissait des peurs. Je souhaitais cette fois concevoir un véritable héros téméraire, directement inspiré par mon fils. Je voulais créer un personnage solitaire, mais dans ce deuxième tome les deux protagonistes sont presque toujours ensemble dans leur voyage ; même séparés, ils poursuivent le même but. Dans le tome 3, le personnage de Will − le frère de Jacob − ainsi que la fée sombre seront davantage développés et le père apparaîtra enfin.
Auteur Cornelia Funke

Cornelia Funke

Née en 1958, Cornelia Funke est aujourd’hui l’auteur pour la jeunesse le plus célèbre d’Allemagne. Son œuvre pléthorique à même largement dépassé les frontières de son pays d’origine. Traduite en 35 langues elle a reçu de prestigieux prix partout dans le monde, notamment aux États-Unis ou l’auteur s’est désormais installé.

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quote-02-02-02J’ai appris comment raconter des histoires en écrivant mais, au fond de moi, je suis une conteuse.

MM : Pourquoi avoir fait le choix d’un héros adulte ?
CF : Je me suis volontiers identifiée à des adultes quand j’étais enfant. Si un personnage est dans un vaisseau spatial, on ne dit pas qu’il faut absolument que ce soit un enfant. Doigts de poussière  dans Cœur d’encre, est bien souvent le personnage préféré des jeunes du fait de son ambivalence. Un enfant n’a pas forcément envie de se mettre dans la peau d’un jeune mais plutôt d’un adulte.
 
MM : Dans Cœur d’encre, lorsque Mo lit un texte à voix haute il a le pouvoir de faire sortir les personnages du livre et de leur donner vie dans le monde réel tandis que dans Reckless, vous faites appel à l’univers des contes. Il me semble qu’il y a dans votre travail un rapport particulier à l’oralité…
CF : J’ai appris comment raconter des histoires en écrivant mais, au fond de moi, je suis une conteuse. Je reviens d’un grand festival de littérature à Dehli où j’ai fréquenté beaucoup de conteurs. J’ai été saisie en les rencontrant, par ce sentiment, que tout le monde connaît, de familiarité, parce qu’ils sont très similaires à moi. Les conteurs racontent et trouvent les mots pour leur public. Ils sont loin des égos parfois démesurés de certains auteurs de littérature.
 
MM : Pourquoi avoir choisi le genre fantastique ?
CF : Je pense que notre réalité est bien plus fantastique que le monde imaginaire. Si on réfléchit par exemple au fait que nous sommes en ce moment sur une planète en train de tourner dans l’univers, c’est bien plus merveilleux que les histoires. Le monde fantastique me donne un moyen de devenir plus réaliste et d’aborder de grandes questions.
 
MM : Votre œuvre est emprunte d’une atmosphère qui rappelle le romantisme allemand et des auteurs comme Rilke ou même Goethe, ces références sont-elles volontaires ?
CF : J’étais moi-même surprise que cela ressorte de cette manière. Reckless est composé comme un voyage, dans mon propre passé, mais aussi dans d’autres pays. Je vis en Californie, mais, dans cette œuvre, quelque chose est remonté du plus profond de ma culture germanique. Jacob est américain avec des ancêtres allemands et, quand il traverse le miroir, il découvre l’Europe perdue. En fait, je retrouve à travers les contes un passé que nous avons pratiquement oublié. Le Rhin constitue un bon exemple : au XIXe siècle, le cours du Rhin a été modifié pour le rendre plus droit afin de faciliter les transports, il est ainsi devenu très froid et beaucoup plus rapide ce qui a décimé les populations de saumons. Le Rhin avait des centaines d’affluents et d’îles sur lesquelles vivaient des populations exerçant des métiers de la navigation qui ont disparu. Les paysages étaient complètement différents, beaucoup plus romantiques, alors qu’aujourd’hui ils témoignent de l’industrialisation. On pourrait penser que c’est anecdotique, mais c’est le cas pour la Seine aussi.

 quote-02-02-02Aujourd’hui, quand quelqu’un me demande à quoi ressemble mon monde, je peux lui dire de regarder à travers le miroir.

MM : Vous êtes également illustratrice et vos textes sont ponctués par vos dessins. A quel moment créez-vous ces images ?
 
CF : Je les conçois après avoir écrit à partir des documents rassemblés pour l’écriture qui stimulent mon inspiration, mais même mes illustrations ne peuvent pas complètement capter ce que j’ai dans la tête. Pour cette raison, et aussi car j’en avais assez de voir mon monde si mal représenté dans les films, j’en suis venue à concevoir l’application « MirrorWorld » pour laquelle j’ai travaillé avec différents artistes. Chacun a livré sa propre interprétation de l’univers ce qui l’a densifié dans des directions variées, mais ma voix reste présente et lie le tout comme arrière fond sonore. Pour la première fois, j’ai eu la chance de collaborer avec des personnes qui comprenaient ce que je voulais voir. Aujourd’hui, quand quelqu’un me demande à quoi ressemble mon monde, je peux lui dire de regarder à travers le miroir.
Propos recueillis et mis en forme par Marieke Mille, rédactrice en chef de Lecture Jeune, en février 2014.
Publications
Série du monde d’encre :
  • Cœur d’encre, Hachette Jeunesse, 2004 (réed. Gallimard Jeunesse, 2009).
  • Sang d’encre, Gallimard Jeunesse, 2009.
  • Mort d’encre, Gallimard Jeunesse, 2010.
Série Reckless :
  • Le Sortilège de pierre, Gallimard Jeunesse, 2010.
  • Le Retour de Jacob, Gallimard Jeunesse, 2014.
Série Capitaine Barberousse :
  • Capitaine Barberousse et sa bande d’affreux, Bayard Jeunesse, 2004.
  • Capitaine Barberousse sur l’île au trésor, Bayard Jeunesse, 2007.
Autres :
  • Le Cavalier du dragon, Hachette Jeunesse, 2005.
  • Le Prince des voleurs, Hachette Jeunesse, 2003.
  • Le Mystérieux Chevalier sans nom, Bayard Jeunesse, 2005.
  • Le Petit Frère le plus fort du monde !, Bayard Jeunesse, 2006.

References   [ + ]

1. Cœur d’encre, Gallimard Jeunesse, 2009.

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