Rencontre avec… Fabrice Colin

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Fabrice Colin appartient à une génération d’auteurs français de fantasy issus de l’univers du jeu de rôles. Son premier texte, Neuvième Cercle(1)Mnémos, « Angle mort » n° 16, 1997., est publié en 1997 aux éditions Mnémos. Considéré comme un « touche à tout », Fabrice Colin écrit à la fois « pour les adultes » et les enfants et s’inscrit dans une littérature de l’imaginaire qui dépasse le cadre de la fantasy.

 
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Stéphanie Nicot : Fabrice Colin est un écrivain que l’on peut qualifier d’atypique au regard de la fantasy traditionnelle. Il est certainement l’un des auteurs français les plus primés(2)Fabrice Colin a remporté le prix Ozone en 1999 et le Grand Prix de l’Imaginaire en 2000 pour la nouvelle « Naufrage, mode d’emploi », le Prix Bob Morane – Imaginaire catégorie meilleur roman francophone pour les Confessions d’un automate mangeur d’opium en 2000, le Grand Prix des jeunes lecteurs pour Les Enfants de la lune en 2002, le Grand Prix de l’imaginaire en 2004 pour Dreamericana (catégorie roman français) et Cyberpan (catégorie Jeunesse), le Prix des Incorruptibles 3e/2nde pour Projet Oxatan la même année, le Prix Imaginales du meilleur roman de fantasy pour La Malédiction d’Old Haven en 2008 et enfin le Prix Chimère (11-14 ans) pour le premier tome des Étranges Sœurs Wilcox.. Fabrice, vous avez commencé par écrire de la science-fiction. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi vous avez choisi de vous inscrire d’emblée dans un genre aussi codé ?
Fabrice Colin : C’est le fruit d’une rencontre avec Denis Guiot, directeur de la collection « Autres Mondes » chez Mango, en littérature jeunesse. Il me semble qu’à l’orée des années 2000, la littérature jeunesse et la littérature générale visaient deux publics très cloisonnés et il n’y avait pas de passerelle possible. Après avoir publié quelques romans aux éditions Mnémos, j’ai eu envie d’écrire pour la jeunesse. Le premier texte que j’ai confié à Denis Guiot, Les Enfants de la lune(3)Les Enfants de la lune, Paris, Mango Jeunesse, « Autres Mondes » n° 9, 2001., n’avait pourtant rien à faire dans la collection « Autres mondes » car il ne relevait pas spécialement de la science-fiction. Par la suite, j’ai publié un certain nombre de romans – à peu près un par an – dans cette collection, en jeunesse. Je me suis progressivement ouvert à d’autres maisons d’édition, Albin Michel Jeunesse, avec La Malédiction d’Old Haven(4)La Malédiction d‘Old Haven, Paris, Albin Michel Jeunesse, « Wiz », 2007., Gallimard Jeunesse, Le Seuil Jeunesse, etc. J’ai fait feu de tout bois, sans me soucier des étiquettes, lesquelles intéressent beaucoup moins les lecteurs qu’en littérature générale. Chez un éditeur comme J’ai lu, une signalétique précise le genre de l’ouvrage que vous êtes en train de lire : fantasy, science-fiction, fantastique… En littérature jeunesse, on évoque de manière plus large les littératures de l’imaginaire et on ne vous indiquera pas que Les Mondes d’Ewilan et Harry Potter sont des romans de fantasy.
 
S. N. : Parti de la science-fiction, vous avez commencé, notamment avec Winterheim, le 3e tome de la Fonte des rêves(5)La Fonte des rêves, 3 t., Paris, J’ai lu, « Millénaires », 2003., à prendre des chemins de traverse, à toucher au fantastique et à la fantasy, à mélanger les genres. Cette diversification correspondait-elle à une logique d’adaptation au marché ? Est-elle due à un besoin de ne pas rester cantonné à un seul genre ?
F. C. : Je n’avais pas de vision stratégique du marché que je méconnaissais en tant qu’écrivain. Ce n’était donc pas un calcul de ma part. Néanmoins, la publication de romans comme Harry Potter surprend forcément les auteurs, leur montre qu’ils ont le droit d’écrire 800 pages. Il faudrait être aveugle sur la décennie écoulée pour ne pas voir que la fantasy a pris beaucoup d’importance chez les lecteurs en parts de marché. Les éditeurs se demandent à présent quelle sera la prochaine tendance. Il y a eu Harry Potter, puis Twilight qui a entraîné dans son sillage la bit-lit. Avec l’arrivée de 2012, les dystopies et les uchronies attirent l’attention ; les textes semblent marqués par un regain de spiritualité.
Fabrice-COLIN

Fabrice Colin

À presque 40 ans, on ne compte plus le nombre d’ouvrages de Fabrice Colin. Amateur de jeux de rôles dans sa jeunesse, puis ayant travaillé autour des jeux vidéo, il se dirige peu à peu vers l’écriture et devient un auteur prolifique de fictions, dont de nombreux romans de fantasy, des livres pour la jeunesse souvent primés et même des bandes dessinées. En 1999, il reçoit le Prix Ozone pour sa nouvelle, Naufrage, mode d’emploi (publiée dans Fantasy, Fleuve noir, Anthologies 2, Paris, 1998) puis le Grand Prix de l’Imaginaire 2000.

quote-02-02-02Le fait de ne pratiquer qu’un seul genre, de rester en vase clos, entraînerait un dépérissement. Il faut procéder à des mélanges et faire en sorte que ces littératures se nourrissent d’autres choses.

Son roman, Dreamericana est récompensé par le Grand Prix de l’Imaginaire en 2004, en même temps que Cyberpan dans la catégorie jeunesse. En 2008, les Imaginales décernent leur prix jeunesse à La Malédiction d’Old Haven.

S. N. : En quoi le mélange des genres vous paraît-il bénéfique ?
F. C. : Ces genres, qu’il s’agisse de fantasy pure ou de bit-lit, se focalisent généralement sur deux ou trois œuvres maîtresses. On trouve ensuite toutes sortes d’ersatz. Le fait de ne pratiquer qu’un seul genre, de rester en vase clos, entraînerait un dépérissement. Il faut procéder à des mélanges et faire en sorte que ces littératures se nourrissent d’autres choses. A un moment, il y a épuisement du sujet et du lecteur, c’est-à-dire que les adolescents peuvent avoir un appétit monomaniaque pour tel type de littérature qui dure deux, trois ans – je l’ai moi-même vécu – et qui prend fin brutalement. Notre rôle d’écrivain est aussi de proposer des mélanges à ces lecteurs que nous risquerions de perdre.
 
S. N. : Je souhaiterais à présent aborder la question des spécificités de la fantasy jeunesse. Dans son Que sais-je ? Jacques Baudou explique que : « […] la fantasy pour la jeunesse est aujourd’hui plus libre, plus innovante – plus talentueuse, en un mot – que celle pour les adultes dès lors qu’elle n’essaie pas de singer cette dernière(6)Jacques Baudou, La Fantasy, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 2005, p. 68. ». L’ouvrage date de 2005. Ressentiez-vous déjà cette liberté au début des années 2000 ?
F. C. : Lorsque j’ai commencé à écrire pour la jeunesse, en 2001, le marché n’avait rien à voir avec ce qu’il représente aujourd’hui, du moins en ce qui concerne les littératures de l’imaginaire. Des auteurs comme Jean-Luc Bizien ou Pierre Grimbert commençaient à écrire de la fantasy, par exemple aux éditions Bayard Jeunesse. Pour répondre à votre question, c’est vrai que je me sentais libre chez les éditeurs jeunesse.
 
S. N. : Une dernière citation de Jacques Baudou pour faire écho à votre production littéraire : « Les meilleures œuvres de fantasy française […] opèrent une subversion de ses codes, pratiquent le métissage et apparaissent comme des objets littéraires d’une grande originalité(7)Ibid., p. 76. ». Cette définition s’applique tout particulièrement à la Malédiction d’Old Haven et au Maître des dragons(8)Le Maître des dragons, Paris, Albin Michel Jeunesse, « Wiz », 2008. qui forment une sorte de diptyque…
F. C. : Avant d’apporter le projet de diptyque chez Albin Michel Jeunesse, j’avais regardé leurs publications. Il y avait notamment un livre de Clive Barker, Arabat(9)CliveBarker, Arabat, Albin Michel Jeunesse, « Wiz », 2002., avec plein d’illustrations, une sorte d’OLNI, « Objet Littéraire Non Identifié ». J’ai pensé qu’un éditeur qui avait le courage de publier ce genre de livre pouvait bien publier mes textes. Lorsqu’on arrive dans cette maison d’édition et que l’on dit : « alors voilà, il y aura deux livres qui vont se répondre, mais le 2e volume ne sera pas une suite, ils feront 700 pages chacun, il y aura de la violence, plusieurs histoires entremêlées, etc. » et que vos interlocuteurs vous répondent : « d’accord, ça a l’air super ! », c’est assez exaltant. Je ne suis évidemment pas le seul exemple. Je peux citer des titres comme Tobbie Lolness(10)Timothée de Fombelle, Tobbie Lolness, 2 t., Paris, Gallimard Jeunesse, 2006 et 2007. de Timothée de Fombelle, si on veut bien admettre que ce livre appartient au genre de la fantasy. Il y a aussi Les Éveilleurs(11)Pauline Alphen, Les Éveilleurs, t. 1 : Salicande (Prix Imaginales des collégiens en 2010), t. 2 : Ailleurs, Paris, Hachette Jeunesse, 2009 et 2010., de Pauline Alphen, un roman que j’ai eu la chance de voir naître. Ces auteurs arrivent sans complexe et n’ont pas l’esprit embrumé par des histoires de codes.

quote-02-02-02Il me semble important de maintenir un lien avec la lecture, coûte que coûte. (…) Retirer les Livres dont vous êtes le héros pour proposer L’Education sentimentale ne donne pas de bons résultats. Il existe désormais une littérature de qualité qui permet de créer des passerelles (…)

S. N. : Pauline Alphen ou Timothée de Fombelle sont des auteurs plébiscités par les adolescents. Vous-même, vous vous déplacez beaucoup dans les collèges, que vous apportent ces rencontres avec les élèves ?
F. C. : Il me semble important de maintenir un lien avec la lecture, coûte que coûte. Il faut faire des efforts. Ce n’est pas un problème de lire le 23e volume de Naruto. A 13 ans, je lisais les Livres dont vous êtes le héros, j’en ai lu 60. Cela ne m’a pas empêché de lire Ulysse de Joyce, mais plus tard. Retirer les Livres dont vous êtes le héros pour proposer L’Education sentimentale ne donne pas de bons résultats. Il existe désormais une littérature de qualité qui permet de créer des passerelles, les titres de Neil Gaiman en sont un excellent exemple. Les histoires sont riches et fonctionnent comme des substituts de la mythologie ou de la spiritualité que les jeunes n’ont plus forcément, la langue est belle. Pourquoi les adolescents seraient-ils obligés de lire des romans qu’on leur impose et dont on sait pertinemment qu’ils ne leur plairont pas ? J’aime faire ce travail de passeur et dire aux collégiens que la littérature se donne à vivre maintenant. Si on réussit à les intéresser à des livres comme L’Etrange Vie de Nobody Owens(12)Neil Gaiman, L’Etrange Vie de Nobody Owens, Paris, Albin Michel Jeunesse, « Wiz », 2009. où, dès la première page, un tueur se penche sur un berceau et un enfant s’enfuit dans un cimetière, alors il ne faut pas s’inquiéter pour l’avenir.
Entretien animé par Stéphanie Nicot, paru initialement dans la revue Lecture Jeune n° 138 (juin 2011)
Publications jeunesse de Fabrice Colin (liste non exhaustive)
  • Les Enfants de la lune, Mango, « Autres Mondes », 2001.
  • Projet Oxatan, Mango, « Autres Mondes », 2002.
  • Cyberpan, Mango, « Autres Mondes », 2003.
  • Le Mensonge du siècle, Mango, « Autres Mondes », 2004.
  • Invisible, Mango, « Autres Mondes », 2006.
  • Le Syndrome Godzilla, Intervista, « Les Mues », 2006.
  • Le Réveil des dieux, Hachette Jeunesse, 2006.
  • Memory Park, Mango, « Autres Mondes », 2007.
  • Camelot, Le Seuil, « Karactere(s) », 2007.
  • La Malédiction d’Old Haven, Albin Michel Jeunesse, « Wiz », 2007.
  • Le Maître des dragons, Albin Michel Jeunesse, « Wiz », 2008.
  • La Fin du monde, Mango, « Autres Mondes », 2009.
  • La Saga des Mendelson, 3 t., Le Seuil, « Fictions », 2009-2010.
  • Les Etranges Sœurs Wilcox, 3 t., Gallimard Jeunesse, 2009-2011.
  • Bal de givre à New-York, Albin Michel Jeunesse, « Wiz », 2011.
Consultez la bibliographie complète de Fabrice Colin sur son site Internet :
http://dreamericana.free.fr/biblio.html#romansjeunesse
La petite bibliographie jeunesse idéale de fantasy de Fabrice Colin
  • La Quête d’Ewilan, Pierre Bottero, Rageot
  • Tobbie Lolness, Timothée de Fombelle, Gallimard Jeunesse
  • La Rivière à l’envers, Jean-Claude Mourlevat, Gallimard Jeunesse
  • Les Eveilleurs, Pauline Alphen, Hachette Jeunesse
  • Verte, Marie Desplechin, L’Ecole des loisirs, « Neuf »
  • Bilbo le Hobbit, J. R. R. Tolkien, Le Livre de Poche Jeunesse
  • A la Croisée des mondes, Philip Pullman, Gallimard Jeunesse
  • L’Etrange Vie de Nobody Owens, Neil Gaiman, Albin Michel Jeunesse, « Wiz »
  • La Trilogie de Bartiméus, Jonathan Stroud, Albin Michel Jeunesse, « Wiz »
  • L’Apprenti Epouvanteur, Joseph Delaney, Bayard Jeunesse

References   [ + ]

1. Mnémos, « Angle mort » n° 16, 1997.
2. Fabrice Colin a remporté le prix Ozone en 1999 et le Grand Prix de l’Imaginaire en 2000 pour la nouvelle « Naufrage, mode d’emploi », le Prix Bob Morane – Imaginaire catégorie meilleur roman francophone pour les Confessions d’un automate mangeur d’opium en 2000, le Grand Prix des jeunes lecteurs pour Les Enfants de la lune en 2002, le Grand Prix de l’imaginaire en 2004 pour Dreamericana (catégorie roman français) et Cyberpan (catégorie Jeunesse), le Prix des Incorruptibles 3e/2nde pour Projet Oxatan la même année, le Prix Imaginales du meilleur roman de fantasy pour La Malédiction d’Old Haven en 2008 et enfin le Prix Chimère (11-14 ans) pour le premier tome des Étranges Sœurs Wilcox.
3. Les Enfants de la lune, Paris, Mango Jeunesse, « Autres Mondes » n° 9, 2001.
4. La Malédiction d‘Old Haven, Paris, Albin Michel Jeunesse, « Wiz », 2007.
5. La Fonte des rêves, 3 t., Paris, J’ai lu, « Millénaires », 2003.
6. Jacques Baudou, La Fantasy, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 2005, p. 68.
7. Ibid., p. 76.
8. Le Maître des dragons, Paris, Albin Michel Jeunesse, « Wiz », 2008.
9. CliveBarker, Arabat, Albin Michel Jeunesse, « Wiz », 2002.
10. Timothée de Fombelle, Tobbie Lolness, 2 t., Paris, Gallimard Jeunesse, 2006 et 2007
11. Pauline Alphen, Les Éveilleurs, t. 1 : Salicande (Prix Imaginales des collégiens en 2010), t. 2 : Ailleurs, Paris, Hachette Jeunesse, 2009 et 2010.
12. Neil Gaiman, L’Etrange Vie de Nobody Owens, Paris, Albin Michel Jeunesse, « Wiz », 2009.

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