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Rencontre avec… François Place

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Lecture Jeunesse a reçu François Place dans ses bureaux. Illustrateur et écrivain, son œuvre prolifique fascine et semble toujours à la frontière entre fiction, documentaire et album. Nous revenons dans nos pages sur son parcours et les grandes étapes qui le jalonnent.

Lecture Jeune : Pourriez-vous revenir sur votre cursus et ce qui vous a conduit à être illustrateur ?

François Place : Mon père était artiste-peintre et ma mère institutrice, je baignais dans un univers où les livres, le papier et les crayons étaient présents. Je dessinais tout le temps et j’ai pris conscience assez tôt que je voulais faire du dessin ma vocation professionnelle, sans savoir exactement quel type de métier je voulais exercer. Après un baccalauréat littéraire, comme je ne souhaitais pas faire d’études longues, je me suis dirigé vers l’Ecole Estienne. C’est pour cette raison que j’ai commencé à travailler dans la publicité et la communication, parce que cette formation « expression visuelle » débouchait sur ces secteurs d’activité. En fait, je ne l’avais pas très bien compris avant de préparer le concours d’entrée ! J’étais un peu frustré de ne pas beaucoup dessiner. En revanche, nous avions des cours sur la sémiologie, le discours de l’image, la typographie, etc… Tout cela était très nouveau pour moi. Notre professeur de français était l’épouse de Jean-Marie Domenach, le directeur de la revue Esprit. Elle nous faisait lire Baudrillard, Edgar Morin, Castoriadis, etc. Certains domaines, comme l’ethnologie, me passionnaient, et j’ai continué à en lire par la suite.

 

LJ : Comment s’est fait l’entrée en littérature jeunesse ?

FP : L’un des studios de publicité pour lequel je travaillais était en contact avec les éditions Hachette. J’en suis donc venu à illustrer des romans de la « Bibliothèque Rose », dont des titres de la Comtesse de Ségur ; ce qui était très éloigné de mes goûts littéraires ! J’ai ensuite contacté Gallimard Jeunesse car je souhaitais travailler pour eux. Pierre marchand venait de lancer ses collections documentaires qui me fascinaient. J’ai d’abord été illustrateur, puis également auteur de documentaires . A cette époque j’étais passionné par les récits de voyages. Par la suite j’ai eu envie d’aller vers la fiction, de laisser de côté l’appareil documentaire, pour me saisir d’un personnage et l’emmener dans mon imaginaire. C’est comme ça que sont nés Les Derniers Géants et le personnage d’Archibald.

 

LJ : D’un point de vue graphique, quelles techniques utilisez-vous ?

FP : Je travaille souvent avec un trait à la plume, au pinceau, ou au « rotring ». Ensuite, je passe les couleurs avec de l’encre ou de l’aquarelle. Je fais beaucoup de croquis avant d’obtenir ce que je veux. Selon les livres, je varie les styles. Par exemple, pour Contes d’un royaume perdu, je souhaitais évoquer les miniatures persanes. Pour Grand Ours qui est un conte sur la préhistoire, je ne pouvais pas faire des illustrations « précieuses ». J’ai préféré dessiner au bambou et à l’encre de chine, avec un trait plus rugueux et plus relâché. Je suis toujours influencé par le contexte d’une histoire quand je veux la dessiner. Mon style varie en conséquence.

 

LJ : Peut-on évoquer La Douane Volante ?

FP : Jean-Phillippe Arrou-Vignod m’avait sollicité pour écrire un roman dans la collection « Hors-Piste ». J’ai lancé le premier chapitre sans savoir où j’allais avec ce gamin, Gwen Le Tousseux. J’avais aussi à l’esprit une lecture assez ancienne : La Magie de la Bretagne d’Anatole Le Braz, un recueil de contes et légendes bretonnes. J’avais envie d’utiliser la figure du vieux Braz comme une espèce « d’Homère breton », un rebouteux et un personnage plus complexe qu’il n’y paraît : tout au long du roman, c’est une représentation de la mémoire. Je n’avais pas de plan préétabli, je connaissais juste l’époque (pendant la guerre de 14), le point de départ (la Bretagne) et le point d’arrivée (une plage du nord) et un certain nombre de passages.

 

LJ : A la lecture de ce roman, on remarque que vous construisez votre récit comme vos images : votre écriture est détaillée, riche en adjectifs et en énumérations.

FP : C’est vrai que j’ai le goût du détail, et ce depuis mon enfance, ça se voit dans mon écriture, dans mes dessins… J’ai une écriture naturellement descriptive. Je reviens souvent pour supprimer des adjectifs par peur d’encombrer le lecteur et de ne pas lui laisser suffisamment de place. Je retravaille aussi le rythme, mais je sais que j’ai une structure de phrase assez classique (beaucoup de rythmes ternaires). Je suis très admiratif des « écritures blanches », donnant peu d’indications, et qui emportent le lecteur sur un fil ténu.

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François Place

François Place est né le 26 avril 1957 à Ezanville, dans le Val d’Oise, mais il a passé son adolescence en Touraine. Il a suivi des cours à l’École Estienne et travaillé dans l’audiovisuel et la presse d’entreprise avant d’illustrer des romans de la Comtesse de Ségur chez Hachette pour « La Bibliothèque rose », à partir de 1983. Mais sa véritable entrée dans l’édition jeunesse commence chez Gallimard Jeunesse en 1986 avec des illustrations pour la collection « Découverte cadet », Le Livre de la découverte du monde de Bernard Planche. À partir de 1988, François Place écrit aussi ses textes qu’il illustre, et son premier grand succès est Les Derniers géants, en 1992. Son roman La Douane Volante, est paru en 2010 aux éditions Gallimard Jeunesse.

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quote-02-02-02J’ai trouvé dans l’écriture de roman le plaisir du souffle, comme si je passais du demi-fond au marathon.

LJ : Comment êtes-vous arrivé à ce « texte sans image » ? Si on suit la ligne de votre œuvre, on s’aperçoit que vous avez commencé par l’illustration documentaire pour aboutir au texte seul…

FP : J’ai toujours un peu écrit, parallèlement à mon travail d’illustration. Mes albums ne sont pas pour les tout petits, leur format de texte se rapproche davantage d’une courte « nouvelle ». Il y a une grande contrainte liée au nombre de pages, à la place dévolue à l’illustration. J’ai trouvé dans l’écriture de roman le plaisir du souffle, comme si je passais du demi-fond au marathon. Et puis cela m’a permis de dresser des portraits, ce que j’ai toujours eu un peu peur de faire en dessin. Avec ce roman j’ai pu typer les personnages, les caractériser. Je crois que les héros intéressants sont toujours un peu « bancals ».

 

LJ : Vous avez mis vos talents d’illustrateur au service des textes d’auteurs comme Michael Morpurgo ou Timothée de Fombelle ; comment s’effectuent ces rencontres ?

FP : Michael Morpurgo est un conteur formidable ! Son univers et son écriture ont du souffle, de la générosité, beaucoup de « tendresse » aussi, pour la plupart des personnages. Je prends un grand plaisir à les illustrer et ce n’est pas difficile pour moi de me couler dans ses récits. Nous avons eu des thèmes parallèles : Le Roi de la forêt des brumes et Les Derniers Géants, Le Royaume de Kensuké et Le Vieux fou de dessin. Je crois que ça traduit assez notre complicité. Ce qu’il faut éviter, je crois, c’est de « mordre » sur l’espace du lecteur. Les illustrations de roman doivent être légères pour ne pas stopper la lecture. Je suis très heureux aussi d’avoir illustré Tobie Lolness. Cela se passe dans un arbre peuplé de minuscules personnages devenant une métaphore de notre monde. L’écriture de Timothée de Fombelle saute avec vivacité d’un registre à l’autre : le lecteur passe du drame à la comédie parfois dans une même phrase et on ne sait jamais où on va et on suit les aventures du héros avec une appréhension grandissante. Il y a relativement peu de descriptions, parce que les actions s’enchaînent très vite et que les dialogues sont nombreux, cela me laissait une grande liberté dans la représentation des personnages, de leurs costumes, etc. Et j’ai donné une couleur « années 30 » à son histoire. Par exemple, j’ai pensé à La Résistible Ascension d’Arturo Ui de Brecht, pour le personnage de Jo Mitch.

 

LJ : Quel regard portez-vous sur la littérature de jeunesse actuelle ?

FP : Je pense que nous avons de la chance car il y a peu de pays où la production est aussi riche et inventive. Mais l’édition est un secteur qui repose tout entier sur l’enthousiasme pour la lecture. Cela ne va pas de soi, et c’est toujours à conquérir. J’ai maintes fois eu l’occasion de constater l’engagement des libraires, des bibliothécaires et des enseignants. J’ai assisté à l’explosion des images, des écrans et maintenant d’Internet. Nous sommes au cœur de ce bouleversement. Comme beaucoup de gens, j’ai très peu de recul sur ses conséquences.

 

LJ : Cela interroge également sur votre travail d’auteur-illustrateur. Vous posez-vous la question du public lorsque vous préparez un album ou que vous écrivez un roman ?

FP : Je n’écris pas « pour » une tranche d’âge. Je ne sais pas le faire. J’ai envie de proposer des « passerelles », un peu sur le fil du rasoir, des histoires pour l’adulte en devenir chez l’enfant, et pour la part d’enfance qui reste chez l’adulte. L’Atlas des géographes d’Orbæ, par exemple, est un peu sur cette frontière. Il me semble que la littérature jeunesse offre un partage autour de la lecture. Lorsqu’on va trop vers un formatage, en typant le lectorat, son âge, son sexe, et en fabriquant des textes spécifiques pour une catégorie, on produit une littérature entièrement codée pour répondre à ses attentes. On joue sur des stéréotypes d’identification et on rentre dans des questions de marketing. En même temps, un éditeur « jeunesse » ne peut pas faire l’impasse sur l’accès au texte et sa lisibilité. La lecture n’est pas une activité unidimensionnelle : on a des lectures de confort, de plaisir, de découverte, de travail et de réflexion. On a, aussi, une « dette » envers la littérature, ancienne et contemporaine. C’est elle qui « m’a mis dans la langue ». C’est tout cela que devrait refléter la littérature jeunesse : évasion, transmission, poésie, réflexion, plaisir… Alors, on est parfois saisi du vertige devant tant de livres, assommé aussi du « bruit visuel » autour des livres, lorsque les produits dérivés l’emportent sur l’objet lui-même. Pour moi, le livre devrait le plus possible rester un espace de silence.

 quote-02-02-02Je n’écris pas « pour » une tranche d’âge. Je ne sais pas le faire. J’ai envie de proposer des « passerelles », un peu sur le fil du rasoir, des histoires pour l’adulte en devenir chez l’enfant, et pour la part d’enfance qui reste chez l’adulte.

LJ : Quels sont les illustrateurs dont vous appréciez le travail ?

FP : J’ai toujours eu des admirations tout azimut et je naviguais sans cesse de la bande dessinée américaine à la miniature persane, des dessins de Brueghel à ceux de Milton Glaser, de Saul Steinberg à Gustave Doré ! Mais j’étais trop impressionné par la « technique ». Maintenant je sais qu’il faut travailler l’expression. Pour moi les très grands sont : Quentin Blake, Tomi Ungerer, Sempé…

Publications
Auteur
  • Les Derniers Géants, Casterman, 1992, rééd. 2008. Traduit en américain par William Rodarmor: The Last Giants (Godine, 1993)
  • Atlas des géographes d’Orbae (trilogie), Casterman
    • Tome 1 : Du pays des amazones aux îles Indigo, novembre 1996
    • Tome 2 : Du pays de Jade à l’Île Quinookta, juillet 2000
    • Tome 3 : De la rivière rouge au pays des Zizotls, octobre 2000
  • Le Vieux Fou de dessin, Gallimard, 2001, rééd. 2008. Traduit en américain par William Rodarmor: The Old Man Mad About Drawing (Godine, 2003).
  • Barbababor : histoire en chansons, T. Magnier, 2003
  • Grand Ours, Casterman, 2005
  • Le Roi des Trois Orients, Rue du Monde, 2006
  • Le Prince bégayant, Gallimard, 2006
  • La Fille des batailles, Casterman, 2007
  • Carnet de visite, Abbaye de Fontevraud (collection dirigée par Xavier Kawa-Topor), 2008.
  • La Douane volante, Gallimard, 2010
  • Le Secret d’Orbae, Casterman, 2011
  • Le Vieux Fou de dessins, Gallimard 1997
  • Angel,L’indien blanc, Casterman 2014
Illustrateur
  • Le Petit Garçon qui avait envie d’espace, de Jean Giono, Folio-cadet Gallimard, 2007, publié en 1998 avec les illustrations de Jean-Louis Besson
  • Le Royaume de Kensuké, de Michael Morpurgo, Folio junior Gallimard, 2007
  • Tobie Lolness tome 1 : la Vie suspendue, de Timothée de Fombelle et tome 2 : les yeux d’Elisha, de Timothée de Fombelle, Romans Junior Gallimard, 2008
  • La Chèvre de monsieur Seguin, d’Alphonse Daudet, Folio-cadet Gallimard, 2005.
  • Le Roi de la forêt des brumes, de Michael Morpurgo, Folio junior Gallimard, 1999 et 2008
  • Mic Mac à la Casse, de Henriette Bichonnier, Le Livre de Poche Clip, Hachette 1988 et Cadou Hachette 1992
  • Kiki la Casse, de Henriette Bichonnier, Le Livre de Poche Clip, Hachette, 1987 et Copain Hachette 1991

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