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Rencontre avec… Guy Delisle

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Récompensé par le Fauve d’Or en 2012 à Angoulême, Guy Delisle s’est progressivement imposé dans le monde de la bande dessinée avec ses carnets de voyage. Elsa Pellegri, membre de l’association Lecture Jeunesse, a rencontré l’auteur.

Lecture Jeune : Comment avez-vous eu envie de faire de la BD ?
Guy Delisle : Ce qui me plaît avant tout dans la BD, c’est le fait de « s’enfermer » dans un univers que l’on crée soi-même, à travers un univers graphique propre à chaque auteur, comme le ferait un enfant.
 
LJ : Depuis Shenzhen, vous vous êtes fait connaître avec vos « carnets de voyage ». Comment avez-vous commencé à travailler ainsi ?
GD : Comme j’ai très mauvaise mémoire, j’avais presque tout oublié de mon premier déplacement en Chine. Lorsque j’y suis retourné dans le cadre de mon travail dans l’animation(1)Guy Delisle passe trois mois dans la ville de Shenzhen pour assister l’entreprise locale qui sous-traite l’animation du dessin animé Papyrus pour les éditions Dupuis., j’ai voulu prendre des notes pour me souvenir des moments marquants de ce voyage. À mon retour, j’ai transformé ces anecdotes en histoires courtes car c’était le format sur lequel je travaillais à l’époque, puis c’est devenu Shenzhen. L’avantage de la forme autobiographique, c’est qu’elle permet de raconter « au plus près » les choses.
 
LJ : Comment décririez-vous votre « personnage » ?
GD : Mon personnage est largement inspiré de ma propre expérience, à quelques nuances près : je n’ai gardé que les facettes qui me paraissaient les plus riches pour le récit, notamment le côté naïf et un peu dépassé par les événements. Cette naïveté permet d’introduire un certain type d’humour, fondé davantage sur le sourire que sur le rire. C’est aussi une dimension favorable à la posture d’observateur, qui me permet d’emmener le lecteur avec moi, de le « prendre par la main » pour lui montrer ce sur quoi je veux attirer son attention.
 
LJ : Y a–t-il eu une évolution dans votre façon de travailler depuis Shenzhen ?
GD : Sur le fond, la méthode est toujours la même : je prends des notes, je fais des croquis, sans savoir si cela fera l’objet d’un livre. En effet, cela ne s’y prête pas toujours : je n’ai pas trouvé matière à réaliser un ouvrage à partir des notes prises lors de mon voyage au Vietnam. Cependant, il y a une certaine « évolution » dans le sens où je ne m’attarde pas sur des thèmes que j’ai déjà traités dans un album précédent : j’avais déjà évoqué le décalage culturel dans Shenzhen, la vie quotidienne avec les enfants et le milieu de l’humanitaire dans Chroniques Birmanes(2)Delcourt, « Shampooing », 2007.. Donc, pour Chroniques de Jérusalem, j’ai eu envie de me pencher sur des questions « de fond », mais sans m’imposer des points prédéterminés à traiter ; si une histoire me « tombe dessus », je la raconte, mais je ne vais pas à la recherche de sujets comme le ferait un journaliste.
 
LJ : Est-ce qu’écrire sur Jérusalem, que le public pense mieux connaître, vous a paru plus difficile ?
GD : Il  est impossible de cerner Jérusalem et la division du territoire sans être allé dans cette ville. C’est ce choc qui est à l’origine de la BD. Par ailleurs, ce format présente un réel avantage sur le texte car il permet de recourir à davantage d’outils (notamment des graphiques et des cartes) et, par exemple, d’expliquer plus clairement certains aspects politiques : le medium de la BD acquiert ainsi une vraie force pédagogique.
 
LJ : Comment choisissez-vous les sujets à traiter ? Avez-vous éprouvé des difficultés à rencontrer des gens sur place et comment se sont déroulées vos rencontres ?
GD : Je travaille surtout à partir de croquis, ce qui attise la curiosité des gens. Ils tentent alors d’engager la conversation. En général, je les laisse parler et lorsque quelque chose me paraît pertinent, je le note pour en faire un sujet. L’Alliance française a également facilité les rencontres. Lors de ce voyage, j’ai participé à des visites guidées organisées par différents types de structures, ce qui s’est révélé un excellent moyen de rentrer en contact avec les habitants et de recueillir des points de vue différents sur le conflit ; notamment à propos de la situation à Hebron, j’ai pu obtenir l’opinion de l’association de colons d’une part, et le point de vue d’une association d’anciens soldats (Breaking the silence) d’autre part. Par ailleurs, les membres de cette association ont exprimé des idées intéressantes : ils veulent témoigner de ce qu’ils ont fait et vu sans être soupçonnés de propagande.
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Guy Delisle

Canadien d’origine, Guy Delisle s’intéresse de près à la bande dessinée franco-belge. Après un détour professionnel par le cinéma d’animation, c’est un long séjour en Chine qui lui donne  l’occasion de réaliser son premier « carnet de voyage » : Shenzhen. Il réitère cette expérience graphique lors de ses voyages ultérieurs en Corée et en Birmanie, puis finalement en Israël. À l’occasion de la sortie de Chroniques de Jérusalem, récompensé ensuite au festival d’Angoulême 2012 par le Fauve d’or (prix du Meilleur Album).

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quote-02-02-02Sans vouloir forcément éviter un sujet, je me cantonne à ce que j’ai vu et entendu, à ce qu’on me raconte, à ce que je ressens… Je ne suis pas en mission pour rapporter de l’information.

LJ : Était-ce plus difficile de tisser des relations que pour Shenzhen ou Pyongyang(3)L’Association, 2003. où vous étiez dans un cadre professionnel ?
GD : Il est bien sûr plus facile de faire des rencontres dans le cadre professionnel. Lorsque je travaillais sur Pyongyang, cela m’a ouvert les portes d’une façon unique : j’ai pu entrer en Corée du Nord, rencontrer des Coréens (des guides et des traducteurs, entre autres) et surtout j’ai pu discuter avec eux puisque je n’étais pas soupçonné d’être journaliste. Cependant, en Israël, à travers Médecins Sans Frontières, j’ai lié connaissance avec des expatriés, qui m’ont ouvert de nouveaux cercles et ainsi de suite. Lors de ce voyage, la BD s’est aussi imposée comme un moyen de rencontrer d’autres personnes, notamment celles qui m’ont contacté pour animer des ateliers de bande dessinée dans un cadre professionnel.
 
LJ : Était-il possible de rester neutre dans votre vision de la situation ? Comment était perçu votre travail sur place ? 
GD : Compte tenu du contexte dans lequel j’ai fait ce voyage (à savoir accompagner ma compagne qui travaille pour Médecins Sans Frontières), j’ai côtoyé essentiellement des gens du milieu humanitaire, avec une sensibilité politique « de gauche » qui recoupe mes propres opinions : il est difficile de ne pas prendre parti à la vision de ce qui se passe en Palestine. Mais j’évite de retranscrire cette situation de manière tranchée. Au contraire, j’essaye de laisser parler les gens pour brosser un tableau par petites touches.
D’autre part, mon travail est globalement bien perçu parce que le Canada(4)Guy Delisle est né à Québec en 1966. donne, de même que la Belgique, l’image d’un petit pays plutôt tranquille, moins « pro-israélien » que son voisin américain.
 
LJ : Y a-t-il des sujets que vous ne voulez, ou ne pouvez pas traiter ?
GD : Sans vouloir forcément éviter un sujet, je me cantonne à ce que j’ai vu et entendu, à ce qu’on me raconte, à ce que je ressens… Je ne suis pas en mission pour rapporter de l’information. Si je reprends une histoire racontée par quelqu’un d’autre, je croque l’auteur de ce récit pour en situer la source. De la même manière, je me dessine moi-même pour que le lecteur sache d’où provient l’information. Il peut ainsi identifier mon personnage et interpréter mes dires en y superposant ses propres connaissances , penser que l’auteur se trompe ou a tort… De cette manière, le lecteur peut connaître et surtout comprendre mes limites
En revanche, j’évite les sujets lassants ou répétitifs : même s’il y a eu plusieurs attentats aux tractopelles durant mon séjour, je n’en ai parlé qu’une fois. Cependant, j’ai conscience que la répétition de ces évènements dans mon récit pourrait également permettre de mieux percevoir la réalité de la vie quotidienne en Israël.
Par ailleurs, certains aspects sont difficiles à traiter par le biais du dessin : le réveil avec l’appel à la prière, la foule, tout ce qui relève du son ou du mouvement. Ces nuances sonores sont malaisées à retranscrire graphiquement. Mon style de dessin n’arrive pas toujours à rendre avec justesse la beauté de certains paysages.
 
LJ : Quels sont les souvenirs les plus marquants de ces voyages ?
GD : Lors de cette année à Jérusalem, ma rencontre avec les Samaritains s’est révélée une vraie surprise. Ces Juifs n’ont pas connu l’exode et ont une vision de la situation particulièrement intéressante, parce qu’elle prend le contre-pied de tout ce qu’on a l’habitude d’entendre : par exemple, le prêtre samaritain que j’ai rencontré estime que Jérusalem n’est pas une ville sainte ; selon lui, la sainteté se situe dans la colline qui s’élève à côté de la ville. Ma rencontre avec les Bédouins constitue un autre souvenir formateur qui m’a permis de me rendre compte de la réalité de leur situation, pourtant peu représentée dans les médias.
De manière générale, lors de ce voyage, les contacts que j’ai eus avec des personnes qui n’étaient pas de confession juive ou musulmane (prêtres luthériens, orthodoxes grecs, chrétiens…) m’ont fortement marqué. Nos entretiens montrent qu’en Israël, derrière le traditionnel antagonisme entre judaïsme et islam, se cache une situation bien plus riche et plus complexe.

 quote-02-02-02Aujourd’hui, je m’inspire également de séries télévisées car elles renouvellent la façon de raconter des histoires.

LJ : Avez-vous été sollicité pour des animations ou des travaux avec des jeunes (étudiants, lycéens, collégiens…) ? Pensez-vous que votre livre puisse être un bon support de médiation ?
GD : À l’occasion de la sortie de Pyongyang et Shenzhen, j’ai effectué beaucoup d’interventions en milieu scolaire. J’ai été flatté que mes livres soient définis comme des ouvrages pédagogiques .
En ce qui concerne Jérusalem, il y a un réel besoin d’éducation car c’est un conflit que le grand public connaît peu ou mal. La preuve en est faite à travers une expérience réalisée par Chloé Yvroux, doctorante en histoire(5)Etude menée par Chloé Yvroux, doctorante à l’université de Montpellier,  auprès d’un groupe d’étudiants en deuxième année d’histoire-géographie de cette même faculté. Les résultats sont disponibles sur Internet à l’adresse suivante. : elle a demandé à des étudiants en deuxième année d’histoire de dresser une carte d’Israël et des territoires palestiniens ; les résultats ont prouvé que même à ce niveau d’études, il subsiste une réelle méconnaissance de ce sujet. Je pense que les Chroniques de Jérusalem peuvent inculquer certaines bases car j’ai essayé de replacer la situation actuelle dans son contexte historique en remontant jusqu’à la Guerre des Six Jours, en 1967.
 
LJ : Qu’apporte le fait de montrer la vie quotidienne ou le mur de séparation, par exemple, qui vous a beaucoup intéressé ?
GD : Le mur de séparation est effectivement impressionnant en tant qu’objet graphique. J’ai rempli un carnet de croquis avec mes dessins de ce mur ! Ce qui m’a surtout passionné, c’est qu’il représente quelque chose de déplacé, de déréglé : un symptôme de cette anomalie qu’est la séparation des peuples.
 
LJ : Quelles sont et ont été vos inspirations, les œuvres qui vous ont marqué ?
GD : Mes influences et inspirations sont diverses. Lorsque j’étais plus jeune, j’ai été marqué par la série des Bob Morane. Les Voyages de Gulliver ont aussi fortement imprégné mes lectures de jeunesse. Je pense surtout à deux mondes que le grand public connaît moins : celui des « hommes-chevaux » (pays de Houyhnhnms), et celui des villes flottantes, notamment celle de Laputa, dont s’est d’ailleurs inspiré le cinéaste Hayao Miyazaki dans Le Château dans le ciel. Dans le domaine de la BD, j’ai aimé et me suis inspiré des Schtroumpfs, de Lucky Luke, de Rubrique à Brac… Par ailleurs, je considère Maus(6)Flammarion, 1987, Prix Pulitzer 1992. d’Art Spiegelman(7)Art Spiegelman a été récompensé pour l’ensemble de son œuvre par le Grand Prix de la ville d’Angoulême en 2011. comme une œuvre fondamentale. C’est une source d’inspiration majeure pour moi car à mon sens, Spiegelman est le premier auteur de bande dessinée qui répond à des questions, qui montre qu’on peut aller plus loin, qu’on peut être plus intense et plus personnel avec la BD. Enfin, dans le genre romanesque, j’ai lu Jean Echenoz, Éric Chevillard, William Boyd… Aujourd’hui, je m’inspire également de séries télévisées car elles renouvellent la façon de raconter des histoires : suivre un personnage durant plusieurs épisodes permet de créer des scénarios complexes, d’approfondir la psychologie et le caractère des personnages et de mener plusieurs intrigues en parallèle.
 
LJ : Vous allez arrêter de voyager dans les prochaines années, quels sont vos projets?
GD : Je voudrais diriger mon travail vers de nouvelles formes, autres que le récit autobiographique. Depuis plusieurs années, j’ai  le projet de transposer en BD le récit d’un homme que j’ai rencontré : il travaille dans le milieu de l’humanitaire, s’est fait enlever et a été retenu prisonnier en Tchétchénie pendant trois mois avant de réussir à s’échapper.
Publications
–        Chroniques de Jérusalem, Delcourt, coll. Shampooing, 2011.
–        Louis à la plage, Delcourt, coll. Shampooing, 2008.
–        Chroniques Birmanes, Delcourt, coll. Shampooing, 2007.
–        Louis au ski, Delcourt, coll. Shampooing, 2005.
–        Pyongyang, L’Association, 2003.
–        Comment ne rien faire, La Pastèque, 2002.
–        Albert et les autres, L’Association, 2001.
–        Inspecteur Moroni :
tome 1 « Premiers pas », Dargaud, 2001.
tome 2 « Avec ou sans sucre », Dargaud, 2002.
tome 3 « Le Syndrome de Stockholm », Dargaud, 2004.
–        Shenzhen, L’Association, 2000.
–        Aline et les autres, L’Association, 1999.
–        Réflexion, L’Association, coll. Patte de Mouche, 1996.
–        Le jour où… 1987-2007 (France Info, 20 ans d’actualités), collectif, Futuropolis, 2007.
–        L’Association en Inde, collectif, L’Association, 2006.
 
Sur Internet :
Site de Guy Delisle :
 
Blog de Guy Delisle :
 
Le site des éditions Delcourt :
 

References   [ + ]

1. Guy Delisle passe trois mois dans la ville de Shenzhen pour assister l’entreprise locale qui sous-traite l’animation du dessin animé Papyrus pour les éditions Dupuis.
2. Delcourt, « Shampooing », 2007.
3. L’Association, 2003.
4. Guy Delisle est né à Québec en 1966.
5. Etude menée par Chloé Yvroux, doctorante à l’université de Montpellier,  auprès d’un groupe d’étudiants en deuxième année d’histoire-géographie de cette même faculté. Les résultats sont disponibles sur Internet à l’adresse suivante.
6. Flammarion, 1987, Prix Pulitzer 1992.
7. Art Spiegelman a été récompensé pour l’ensemble de son œuvre par le Grand Prix de la ville d’Angoulême en 2011.

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