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Rencontre avec…Isabelle Clair, sociologue

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Les ouvrages pour adolescents (fictions et documentaires) proposent différentes images de l’amour et de la sexualité à l’adolescence, mais qu’en est-il réellement dans les cours des collèges et des lycées ? La sociologue Isabelle Clair a enquêté sur les jeux de l’amour dans deux villes de la banlieue parisienne. Son étude, publiée sous le titre Les jeunes et l’amour dans les cités, révèle l’ambiguïté des relations entre filles et garçons et la construction des identités. Elle travaille aujourd’hui sur l’entrée dans la sexualité des jeunes vivant en zones rurales.

Lecture Jeunesse : Pourriez-vous revenir sur votre parcours et sur ce qui vous a motivée dans le choix de ce sujet ?

Isabelle Clair : D’un point de vue sociologique, il n’existait rien sur l’amour et la sexualité à l’adolescence hormis une enquête quantitative sur l’entrée dans la sexualité (1)L’entrée dans la sexualité, Hugues Lagrange, en co-direction avec B. Lhomond, Paris, La Découverte, 1997, publiée dans les années 1990. Je souhaitais travailler sur ce sujet car l’adolescence est une étape importante dans la socialisation d’un individu et c’est un âge déterminant dans la vision qu’on se construit du couple, de l’amour et de la sexualité. Enfin, à l’époque, il était question du phénomène des « tournantes » dans les cités et je voulais aller au-delà de ce qui se disait dans les médias. J’ai réalisé une enquête par entretiens dans quatre cités d’habitat social de la banlieue parisienne, entre 2002 et 2005, auprès d’une soixantaine de jeunes, filles et garçons, qui avaient entre 15 et 20 ans, majoritairement issus de l’immigration.

 

LJ : Dans votre enquête, il est question de rapports de domination. Pourriez-vous décrire le type de domination qui pèse sur les filles habitant ces cités ?

IC : La domination sur les filles s’exprime de multiples façons. A l’adolescence elle se manifeste notamment par le contrôle direct de leur sexualité (ou de tout signe extérieur de sexualité, inscrit dans la tenue vestimentaire, la mobilité géographique, et toute forme de communication avec les garçons). Elles font ainsi l’objet de « réputations » qui les classent dans deux catégories radicalement opposées: les « filles bien » et les « putes ». De cette hiérarchie découlent des discours (insultes, rumeurs) et des comportements (coups éventuels de la part de garçons, retrait de certaines filles de l’espace public pour « se faire oublier » et/ou emprunts d’attributs physiques typiquement masculins, comme la bagarre, pour « retourner » le stigmate d’être une fille). Cela dit, j’ai travaillé sur la domination en lien avec le genre de façon très large : c’est-à-dire pas seulement sur la soumission des filles par rapport aux garçons, mais aussi sur l’obligation d’être conforme à des normes féminines d’un côté, masculines de l’autre, normes, qui pèsent donc aussi sur les garçons, assignés à la virilité, à l’identité masculine.

 

LJ : À quoi correspond cette virilité ?

IC : Il est difficile de parler de «virilité » dans l’absolu. Ce qui est considéré comme viril dépend des milieux sociaux et de l’âge. Dans mon enquête, « être viril », c’est le fait d’affirmer son corps et sa force physique, d’être dans l’insulte sexiste. Ce sont surtout les plus jeunes qui ancrent ainsi la virilité dans le corps. Pour les plus âgés, la virilité peut passer par l’intégration professionnelle. Finalement, ce qui est défini comme viril est toujours défini par opposition au « féminin »; donc être viril, c’est l’obligation de ne pas se « féminiser ».

 

LJ : Selon vous, que ce soit dans les cités ou dans les zones rurales, que recherchent en premier les adolescents? Une expérience amoureuse ou une expérience sexuelle ?

IC : Pour les garçons, d’une manière générale, ¡l faut se « débarrasser de la première fois ». Sinon, commune aux deux sexes, il y a une idéalisation de l’amour et certains garçons sont travaillés eux aussi par cette idée de l’épanouissement dans le couple. Comme le démontre Olivier Schwartz dans Le monde privé des ouvriers (2)Le Monde privé des ouvriers, Paris, Puf, coll. « Quadrige », 2002, 558 p., 1ère édition, 1989, pour les classes populaires, le monde est restreint à la famille et au voisinage immédiat. Il y a beaucoup de biens, d’espaces qui ne leur sont pas accessibles et ils investissent en priorité la famille et le lieu qu’est la maison. Par conséquent, pour les jeunes des classes populaires, le couple représente une entité accessible; c’est un bien désirable au plus haut point.

 

LJ : Avez-vous noté des différences notables entre les jeunes des cités et ceux des zones rurales ?

IC : Je pense qu’il y a un enjeu générationnel pour les jeunes des cités – majoritairement issus de l’immigration – que Nacira Guérif avait abordé plus longuement dans son livre sur les « beurettes » (3)Des « beurettes » aux descendants d’immigrants nord-africains, Grasset/Le Monde, 2004. En effet, la génération précédente considère qu’elle s’est « déracinée » de son pays pour sa descendance. On l’entend fréquemment dans le discours des adolescents, tout comme dans celui des parents: «nous n’avons pas quitté notre pays, travaillé à la chaîne… pour rien ! Nous nous sommes sacrifiés pour nos enfants ! » Il en résulte une forte pression du côté des adolescents : il faut réussir, légitimer et donner une raison d’être à cet « arrachement ». La réussite sociale devient donc très importante et la réussite conjugale et familiale en fait partie. Surtout pour les filles qui doivent remplir ce mandat…

Isabelle Clair

Isabelle Clair

est sociologue, chargée de recherche  au laboratoire « Genre, travail, Mobilités » du CNRS, Université Paris 8. Elle travaille sur le poids du genre dans les sociabilités juvéniles.

 
  image10 isabelle clair article

quote-02-02-02Dans la relation amoureuse, ils cherchent un univers où ils occuperont un rôle différent et ils ont envie d’avoir un interlocuteur privilégié qui n’est plus l’un des parents.

LJ : Pourquoi les adolescents attendent-ils autant du couple ?

IC : Ce qu’ils désirent en priorité, c’est de mettre fin au conflit familial. L’adolescence est le temps de la discorde et du mal-être. Face à la famille, le couple est « un refuge » qui permet de se construire « en dehors » de la sphère domestique. Dans la relation amoureuse, ils cherchent un univers où ils occuperont un rôle différent et ils ont envie d’avoir un interlocuteur privilégié qui n’est plus l’un des parents. Dans le même temps, il y a une espèce d’idéalisation forcenée du couple, de la complicité, du soutien… Mais filles et garçons sont éduqués et « socialisés » différemment. Ils se construisent dans un rapport inversé et lorsqu’ils sont en couple, ils doivent faire des concessions, partager une vision commune de l’avenir, être dans la complicité. Ce changement n’est pas toujours facile à vivre pour les adolescents. De nombreux couples se confrontent à leurs différences et cela génère un « ennui adolescent » car ils n’investissent pas la relation autant qu’ils l’espéraient.

 

LJ : À partir de quel âge ont-ils envie d’être en couple ?

IC : Il semblerait qu’il y ait une urgence à se mettre en couple de plus en plus précoce, avec des couples durables assez rapidement – même si pour la majorité des adolescents la relation dure quatre jours, une semaine voire un mois… Les jeunes font partie d’une nouvelle génération, celle « des enfants du divorce » : ils ont un rapport à l’autre plus réaliste, moins romantique, mais ils ont aussi une forte envie de stabilité. Aujourd’hui, le modèle majoritaire est une entrée dans la sexualité qui se fait à travers ce qu’on nomme le « cocooning », c’est-à- dire sous le regard parental, qui introduit un contrôle bienveillant. Les adolescents se mettent en couple au sein de la famille et ce modèle – excepté dans les cités – est majoritaire dans l’ensemble de la population et dans les différentes classes sociales.

 

LJ : Que recherchent les adolescents dans ces relations ?

IC : Dans les cités, à l’issue de mes entretiens j’ai relevé quatre « registres » de mise en couple. Tout d’abord, l’envie de s’amuser car ils sont jeunes et c’est la situation typique du flirt de vacances. Ensuite, le couple peut être le lieu de l’expérimentation: les adolescents veulent acquérir des compétences conjugales et sexuelles. On observe, dans un troisième temps des jeunes qui veulent « se poser ». Enfin, le dernier registre, est celui de la « réassurance » : les adolescents, filles et garçons, s’investissent dans divers engagements relationnels et se confrontent en permanence au « marché amoureux ». Les adolescents, au sein d’un couple, peuvent le vivre différemment et l’expérience conjugale peut changer – par exemple, des sentiments sincères peuvent naître et on peut vouloir « se poser » avec un partenaire auquel on était peu attaché à l’origine.

 

LJ : Et à partir de quel âge s’effectue l’entrée dans la sexualité ?

IC : Cela dépend des milieux sociaux et du sexe. Filles et garçons entrent quasiment au même âge dans la sexualité pénétrative(4)Voir Nathalie Bajos  et Michel Bozon (dir.), Enquête sur la sexualité en France/ Pratiques, genre et santé, Paris, La Découverte, 2008. Je n’aborderai ici que le cas de l’hétérosexualité pénétrative par voie vaginale, qui constitue, dans le discours des enquêtés,« la » sexualité. Par ailleurs, ce qui m’intéresse est le moment d’entrée dans la sexualité; cette expérience est statistiquement presque toujours hétérosexuelle., avec le lycée. Cependant, plus on va vers les classes populaires et les filières professionnelles, plus cela commence tôt. Dans mon corpus en milieu rural, où les filières professionnelles sont surreprésentées, c’est plutôt 15 ans pour l’entrée des filles dans la sexualité pénétrative. Je me demande même si ce n’est pas plus tôt que pour les garçons, mais je ne peux pas l’attester statistiquement.

 

LJ : Notre dossier aborde la question des ouvrages documentaires pour adolescents traitant de la sexualité. Nous constatons que le discours est celui de la « prévention » et du risque, qu’en pensez-vous ?         

IC : D’une part, il y a eu le sida et d’autre part, l’adolescence représente l’âge du « risque ». La société regarde l’entrée dans la sexualité comme un couv_livre_2010_JJY_et_al_chez_Autrement moment problématique et, pour les adultes, cela ne va pas de soi. Dans les enquêtes que je fais, la sexualité est clairement associée à un discours culpabilisé. D’ailleurs, en milieu rural, où les filles – plus que dans les cités – ont une sexualité qui est proche des pratiques masculines, il y a cette culpabilisation. Il faut être en couple, il faut être amoureux, donc, on peut avoir des relations sexuelles mais pour de «bonnes» raisons. Pour ce qui est du discours sur l’avortement, on s’aperçoit qu’à Paris, les chiffres ne baissent pas ! On peut donc s’interroger sur la prévention réalisée en amont en direction des adolescents et sur les propos tenus par les professionnels de la santé, sur la sexualité, l’accès à la contraception…

 

LJ : Dans votre enquête et dans vos articles, vous mettez en avant des figures qui jouent un rôle important : celle du « grand frère » dans les cités et de « la mère » en zone rurale, présentés comme des gardiens des relations amoureuses à l’adolescence, qu’ils sanctionnent ou qu’ils cautionnent…

IC : Dans les milieux populaires, la sexualité est un enjeu et ces figures sont très présentes dans le quotidien des adolescents. La preuve de la vertu des filles est centrale dans la construction de leur sexualité. La figure de la mère, représentante incontournable de cette sexualité, comme celle du grand frère dans les cités, envahissent leurs discours. Il semble aller de soi que les « grands frères » de cité aient en charge la préservation de la virginité des « petites soeurs » et les « mères » rurales apparaissent comme les dépositaires traditionnelles de la reproduction. Ce qu’ils ont en commun, c’est une fonction : surveiller une sexualité qui ne saurait avoir le plaisir pour finalité.

Par Lecture Jeunesse, article paru initialement dans la revue Lecture Jeune n° 136 (décembre 2010)
Publications

Ouvrage

Les Jeunes et l’amour dans les cités. Armand Colin, Paris, 2008.

Contributions à des ouvrages collectifs

• Avec le comité de lecture de la revue Sociologie, Les 100 mots de la sociologie, P.U.F, Paris, 2010.

• « Des filles en liberté surveillée», in Véronique Blanchard, Régis Revenin, Jean-Jacques Yvorel (coord.), Les Jeunes et la sexualité, Autrement, coll. « Sexe en tous genres », 2010, Paris, pp. 321-329.

• « Je suis une salope », in Christophe Giraud, Olivier Martin, François de Singly (dir.), Nouveau manuel de sociologie, Armand Colin, Paris, 2010.

• « La mauvaise réputation. Étiquetage sexué dans les cités », in Elisabeth Callu, Jean-Pierre Jurmand, Alain Vulbeau (dir.), « La place des jeunes dans la cité : espace de rue, espace de parole »Les Cahiers du GRIOT, tome II, CNAM/PJJ, L’Harmattan, Paris, 2005, pp. 47-60.

References   [ + ]

1. L’entrée dans la sexualité, Hugues Lagrange, en co-direction avec B. Lhomond, Paris, La Découverte, 1997
2. Le Monde privé des ouvriers, Paris, Puf, coll. « Quadrige », 2002, 558 p., 1ère édition, 1989
3. Des « beurettes » aux descendants d’immigrants nord-africains, Grasset/Le Monde, 2004
4. Voir Nathalie Bajos  et Michel Bozon (dir.), Enquête sur la sexualité en France/ Pratiques, genre et santé, Paris, La Découverte, 2008. Je n’aborderai ici que le cas de l’hétérosexualité pénétrative par voie vaginale, qui constitue, dans le discours des enquêtés,« la » sexualité. Par ailleurs, ce qui m’intéresse est le moment d’entrée dans la sexualité; cette expérience est statistiquement presque toujours hétérosexuelle.

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