Rencontre avec… Janne Teller et Florence Barrau

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Les romans de Janne Teller, entre questionnement philosophique et regard sur l’actualité, se démarquent dans la production pour la jeunesse. Danoise d’origine austro-allemande, l’auteur met à profit sa propre expérience de l’immigration dans son dernier livre, Guerre. Et si ça nous arrivait ?(1)Chroniqué dans le parcours de lecture du n° 141 de Lecture Jeune.. À l’occasion de la sortie de cet ouvrage aussi court que saisissant, Lecture Jeune l’a rencontrée.

Anne Clerc : Qu’est-ce qui vous a menée vers l’écriture ?
Janne Teller : Avant de me lancer dans l’écriture, j’ai travaillé pour l’ONU. Vers l’âge de 30 ans, j’ai quitté mon emploi pour me consacrer à mon premier roman, L’Île d’Odin. Mais j’ai toujours raconté des histoires avant même de pouvoir les écrire : j’ai créé mon propre monde dans lequel la pensée de l’immigration est très présente car mes deux parents sont d’origine étrangère. Ma mère, née en Autriche, est arrivée au Danemark en 1945 et mon grand-père était soldat allemand pendant la première guerre mondiale ; après le conflit, il a rejeté son pays natal pour prendre la nationalité danoise. Ce multiculturalisme fait partie de ma personnalité et la question de l’exil est étroitement liée à mon imaginaire littéraire.
 
AC : Qu’est-ce qui vous a menée vers la littérature jeunesse ?
JT : Ma maison d’édition m’a commandé un livre pour jeunes adultes. J’y étais réticente au début puis j’ai trouvé le thème de Rien. J’entendais dans mon esprit la voix de ce garçon qui clamait « Rien n’a de sens, je le sais depuis longtemps(2)Cette phrase constitue le prologue de Rien. » et j’ai imaginé les réactions de ses amis. En quelques semaines, j’ai rédigé les grandes lignes du récit. Guerre est paru environ un an après.
 
AC : Comment vous est venue l’idée de Guerre ?
JT : Lors des élections législatives danoises de 2001, on m’a demandé d’écrire un texte alors que le débat sur l’immigration s’enlisait dans la haine et la violence. J’étais enthousiaste à cette idée mais j’avais le sentiment qu’une énième histoire sur les réfugiés irakiens n’aurait aucun effet. J’ai donc voulu innover en inversant les situations : j’ai écrit un « essai fictionnel » dans lequel une famille danoise s’exile en Égypte pour fuir la guerre qui fait rage dans les pays nordiques. Le récit est d’abord paru dans un magazine. En 2004, il a été publié sous la forme d’un passeport par la maison d’édition danoise de Rien(3)Dansklærerforeningens Forlag (http://www.dansklf.dk). qui a proposé des illustrations pour l’accompagner.
 
AC : Pourquoi avoir adapté le texte à la France ?
JT : J’ai harmonisé le texte pour qu’il garde sa pertinence dans tous les pays où il était traduit. Chaque lecteur devait pouvoir s’y identifier. Ainsi, pour plus de réalisme, la famille danoise possède par exemple une maison alors que les Français logent dans un appartement. En dehors de ces modifications « sociologiques », il fallait également réaliser des transpositions politiques : j’ai fait varier les pays impliqués dans le conflit. Je craignais que le scénario soit trop proche d’une réalité passée. Ainsi, je ne pouvais pas parler de l’Allemagne ou de tout autre pays qui partage une histoire commune avec la France. C’est pourquoi j’ai choisi les Scandinaves dont je connais bien la culture et qui paraissent plus improbables comme belligérants.
 
AC : Pourquoi avez-vous décidé de partir d’un constat si invraisemblable ?
JT : J’ai fait ce choix car mon roman s’adresse à tous les gens qui ne sont pas immigrés et ne peuvent pas facilement comprendre la situation des réfugiés : il fallait donc les mettre dans les circonstances appropriées même si elles paraissent irréalistes. Le titre au conditionnel rappelle qu’il s’agit de fiction : « Et si ça nous arrivait ? ». Ceci dit, actuellement, la réalité semble rattraper la fiction que j’ai écrite il y a dix ans : depuis les événements du Printemps arabe, il paraît moins incroyable que l’Égypte devienne une démocratie ; à l’inverse, la crise grecque pourrait rapprocher la menace mise en avant dans le scénario allemand de Guerre où l’Allemagne se retire de l’Union Européenne et entre en guerre contre la Grèce.
Florence Barrau : Guerre est une fiction mais pas un roman. Il ne s’agit pas d’un tableau politique mais d’une description du mécanisme qui induit la montée de la haine raciale et il perdrait en force avec davantage de détails.
 
AC : Effectivement, le scénario fait fortement écho à l’actualité. Pourquoi avoir choisi l’Égypte comme pays de repli ?
JT : Je voulais dès le départ que le pays de refuge soit musulman car je souhaitais notamment aborder la thématique de la différence de traitement entre hommes et femmes. D’autre part, j’ai voyagé dans les pays arabes et je connaissais leur culture. La situation et les peuples choisis n’ont pas vraiment d’importance. Il me fallait un pays « atypique » pour évoquer la perte d’identité, qui est l’aspect le plus terrible du statut d’immigré : lorsqu’on fuit sans cesse sans pouvoir revenir en arrière, on perd le contrôle de sa vie et c’est l’identité qui s’en trouve dévalorisée.
Janne Teller

Janne Teller

Après un premier texte publié à l’âge de 14 ans dans un Janne Teller abandonne momentanément ses ambitions littéraires. Ayant étudié l’économie à l’université, elle voyage en Afrique et dans le monde entier pour la section humanitaire de l’Organisation des Nations Unies. En 1995, elle se consacre à l’écriture et fait ainsi paraître son premier roman : L’île d’OdinElle se lance par la suite dans la littérature pour jeunes avec Rien puis Guerre et reçoit de nombreux prix littéraires. Son œuvre est traduite en une vingtaine de langues.

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quote-02-02-02 Ce n’était pas un choix délibéré. J’ai suivi une voix intérieure qui me dictait le texte. Pour moi, convaincre l’autre passe par l’empathie du tutoiement.

AC : Est-ce que Guerre est lu par les personnalités politiques en Allemagne ou au Danemark ?
JT : Mon livre est paru au Danemark dans un contexte très sensible : montée des nationalismes, rejet de l’immigration. Il a fait couler beaucoup d’encre à sa sortie. Le ministère de l’Intégration s’est même senti provoqué par ce roman ! En Allemagne, ce sont la presse écrite et la télévision qui se sont emparées de la controverse autour de Guerre et j’ai été souvent sollicitée pour intervenir dans des débats politiques.
FB : En France, nous avons construit l’argumentaire de commercialisation autour de cette problématique : Guerre est certes un outil intéressant pour amorcer le débat sur l’immigration mais c’est surtout le questionnement identitaire qui est au cœur de ce livre.
 
AC : Vous parvenez à décrire avec beaucoup de justesse la perte de repères du narrateur, son impression d’être étranger et inadapté à son pays d’accueil. Par petites touches(4)Par exemple, dans l’illustration de la page 33, l’insulte lancée en langue arabe n’est pas traduite., le lecteur arrive à se mettre réellement dans la peau d’un immigré confronté au rejet et à l’incompréhension.
JT : Lors des lectures dans les écoles, les jeunes d’origine étrangère étaient parfois déçus de me voir arriver car ils me supposaient immigrée comme eux et non danoise ! Cependant, le fait que ma famille soit issue de l’immigration a changé mon rapport à ce livre : j’aurais pu l’écrire même en étant danoise « de souche » mais je ne l’aurais pas pensé de la même manière. J’ai été poussée à publier Guerre lorsqu’autour de moi des individus normalement tolérants, intelligents et bien éduqués ont commencé à voir les réfugiés comme une race différente qui ne mériterait pas le respect dû aux êtres humains. Ce roman est conçu pour être une passerelle vers un questionnement identitaire, le scénario du conflit n’est finalement que secondaire.
 
AC : Pourquoi avoir choisi le tutoiement comme mode de discours ? Au début, il semble s’agir d’une interpellation généraliste mais on comprend rapidement que le narrateur s’adresse à un individu déterminé.
JT : Quand j’ai commencé à rédiger Guerre, je n’ai même pas réfléchi au ton à employer. Ce n’était pas un choix délibéré. J’ai suivi une voix intérieure qui me dictait le texte. Pour moi, convaincre l’autre passe par l’empathie du tutoiement. Le « tu » créé une intimité, à faciliter l’identification à l’autre. Il a également une autre fonction : j’ai choisi ce mode de discours pour m’adresser aux plus jeunes car il relève davantage de l’oralité ; on arrive mieux à s’imaginer interpellé par le tutoiement que par le vouvoiement. Il permet d’emmener très vite le lecteur dans un autre monde.
FB : Le texte de Guerre est très sobre et il contient une certaine froideur. Le tutoiement permet d’entrer davantage dans cette fable distanciée, d’être dans l’histoire plutôt que de l’observer de loin comme un simple spectateur.
Florence Barrau

Florence Barrau

 

Responsable éditoriale des romans pour adolescents au sein des éditions Les Grandes Personnes, c’est elle qui a remarqué le potentiel littéraire des écrits de Janne Teller à la Foire du livre de jeunesse de Bologne. Conquise par la justesse du portrait de l’adolescence dépeint par l’auteur, Florence Barrau acquiert les droits de ses ouvrages pour la France.

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 quote-02-02-02Les adolescents doivent être confrontés à la problématique de la diversité culturelle mais on doit éviter la politisation de ce débat. C’est pourquoi je pense que les romans constituent un bon vecteur pour véhiculer les discussions autour du multiculturalisme.

AC : La littérature jeunesse est souvent très morale et commémorative, Guerre est-il un texte politique(5)Postface p. 57 : « De plus en plus (…), j’entends certains accuser ce texte d’être “politique”. Tout d’abord, je n’ai jamais compris ce qu’il pouvait y avoir de mal à être “politique” dans un monde politique. » ?
JT : Au début, ce texte n’avait pas de signification politique ; mon but n’était pas de dire que la rencontre des cultures ne pose aucun problème, mais simplement de poser la question de l’immigration dans les préoccupations des jeunes. Les adolescents doivent être confrontés à la problématique de la diversité culturelle mais on doit éviter la politisation de ce débat. C’est pourquoi je pense que les romans constituent un bon vecteur pour véhiculer les discussions autour du multiculturalisme.
FB : Malgré sa brièveté, Guerren’est pas une lecture « plaisir » : le texte peut déranger autour de lui. Il ne fait qu’ouvrir le débat sans proposer de morale. Certains lecteurs et prescripteurs sont déconcertés car ce livre n’offre pas de réponses aux questions qu’il soulève.
 
AC : Le thème de Guerre, sa postface et son format pourraient toucher un plus large public que les seuls adolescents. Quels types de lecteurs avez-vous rencontrés ?
JT : En Allemagne, de même que pour Rien, le public de Guerre – qui s’est vendu à près de 160000 exemplaires – est composé à parts égales d’adultes et d’adolescents. Ce sont notamment les jeunes immigrés qui ont apprécié le roman car il devenait un outil pour parler de leur situation et de leur vie.
FB : Ce livre parvient davantage à sortir de la sphère adolescente car il a une présentation plus originale ; il est plus facile de le mettre en avant au niveau du marketing. Guerre participe du même phénomène éditorial que Matin Brun(6)Matin Brun, Frank Pavloff, éditions Cheyne, 1998. ou Indignez-vous(7)Indignez-vous !, Stéphane Hessel, éditions Indigène, 2010.. Tout comme ces deux manifestes, il a réussi à séduire un public adulte.
Publications
Romans traduits en français :
  • L’Île d’Odin, Actes Sud, 2003.
  • Rien, Panama, 2007.
  • Guerre. Et si ça nous arrivait, illustré par Jean-François Martin, Les Grandes Personnes, 2012.

References   [ + ]

1. Chroniqué dans le parcours de lecture du n° 141 de Lecture Jeune.
2. Cette phrase constitue le prologue de Rien.
3. Dansklærerforeningens Forlag (http://www.dansklf.dk).
4. Par exemple, dans l’illustration de la page 33, l’insulte lancée en langue arabe n’est pas traduite.
5. Postface p. 57 : « De plus en plus (…), j’entends certains accuser ce texte d’être “politique”. Tout d’abord, je n’ai jamais compris ce qu’il pouvait y avoir de mal à être “politique” dans un monde politique. »
6. Matin Brun, Frank Pavloff, éditions Cheyne, 1998.
7. Indignez-vous !, Stéphane Hessel, éditions Indigène, 2010.