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Rencontre avec… Laurent Bruel et Serge Ewenzyck

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A l’occasion d’une formation consacrée à la bande dessinée, Lecture Jeunesse a reçu Laurent Bruel, responsable des Éditions Matière, spécialisé dans le roman graphique original, et Serge Ewenzyck, éditeur chez Ҫà et Là, maison dédiée exclusivement à la BD étrangère. Comment sélectionnent-ils les ouvrages qu’ils publient ? Comment considèrent-ils le marché actuel et l’évolution de la bande-dessinée, en France et à l’étranger ? Afin de mieux faire connaître leur métier, leur quotidien en tant que professionnels du livre, tous deux répondent aux questions de Sonia de Leusse, directrice de Lecture Jeunesse.

Sonia de Leusse : Les Éditions Matière et Ҫà et Là sont deux maisons particulières, aux lignes éditoriales originales. Quels ont été vos parcours ? Comment et pourquoi êtes-vous devenus éditeurs, alors même que vous venez, pour l’un du cinéma, pour l’autre de la télévision ?

Laurent Bruel : Les Éditions Matière sont menées par trois personnes, dont deux étaient auparavant impliquées dans une structure associative de production et de projection de films expérimentaux à Montreuil : le Dojo cinéma(1)Le Dojo-cinéma était un centre de cinéphilie basé à Montreuil, il a fermé depuis août 2008.. Au début, le Dojo cinéma comme un ciné-club, puis nous nous sommes mis à réaliser nos propres films, et bientôt nous avons organisé les séances exclusivement autour de ces films-là. Progressivement, nous avons ressenti le besoin de soutenir la projection de nos films par de petits textes, soit que nous reprenions d’autres auteurs, soit que nous écrivions nous-mêmes. C’est ainsi que nous avons commencé une activité de publication, tout à fait artisanale. Bientôt, la question s’est posée de nous ouvrir à une entreprise éditoriale plus conséquente. Les Éditions Matière sont nées dans ce contexte. Nous étions à l’époque beaucoup plus nombreux, et nous avions alors d’autres vocations : nous avions le projet d’une maison d’édition généraliste, mais notre ambition a rapidement été rabattue par l’état du marché, notamment par des difficultés liées aux modes de diffusion.

Serge Ewenzyck : En ce qui me concerne, j’ai travaillé longtemps dans l’industrie du dessin animé : j’ai été producteur pour une grande maison, Mille Images(2)Mille Images est une société de production audiovisuelle basée à Grenoble., jusqu’en 2005. Mais c’est un univers contraignant : on travaille en équipe de plusieurs centaines de personnes. Cette activité m’est devenue pesante, j’ai eu besoin de plus de liberté. J’ai alors décidé de monter une structure indépendante, consacrée à la bande dessinée étrangère exclusivement, car j’en étais un lecteur assidu et me rendais compte qu’un grand nombre d’entre elles restaient inédites en France. J’ai créé Ҫà et Là il y a 8 ans, me consacrant à ce qu’on appelle le roman graphique. Je sors une quinzaine de titres par an, j’en ai donc publié 80 à ce jour.

 

SL : Vous avez chacun opté pour un type de structure différent : Matière est une association, tandis que Ҫà et Là est une maison d’édition plutôt traditionnelle. Pourquoi ces choix ?

LB : Nous avons choisi de créer les Éditions Matière sous forme d’association parce que c’était une façon plus souple et plus rapide de démarrer, et que nous préservions ainsi la possibilité de devenir à tout moment une société. Cela dit, notre statut actuel nous convient bien : il reflète notre état d’esprit. L’association, non-lucrative, ne vise pas l’enrichissement. Les trois personnes qui y travaillent depuis près de 8 ans y sont bénévoles et n’en tirent aucun revenu. Nous avons donc un autre métier à côté. Pour ma part, je suis entré dans le domaine de l’édition via les Éditions Matière, ce qui m’a ouvert les portes de mon actuelle activité d’éditeur dans le domaine des sciences humaines.

SE : De mon côté, j’avais la volonté de vivre de mon activité et j’ai donc créé une SAS, une société par action simplifiée. Initialement, j’avais pour projet de sortir 5 livres, ce qui nécessitait un investissement personnel, un capital, une demande de prêt… Les débuts ont été difficiles, nous avons perdu de l’argent pendant trois ans. J’ai bénéficié des Assedic 18 mois, mais aujourd’hui je suis salarié, et une autre employée se charge de la direction artistique : maquette, production exécutive… L’année dernière, nous avons travaillé avec une troisième personne qui s’occupait des librairies et des relations presse. Elle est devenue bibliothécaire et je ne l’ai pas remplacée. En effet, pour une structure comme la nôtre, il est difficile de dégager assez de fonds pour un salaire supplémentaire. De surcroît, je n’ai pas la volonté de me développer davantage, je n’ai pas envie d’entrer dans des problématiques de gestion du personnel. Avec mon expérience dans l’audiovisuel, j’ai suffisamment travaillé avec de grosses équipes : je souhaite désormais pouvoir garder le contrôle et assurer un véritable suivi artistique, ce qui implique nécessairement d’éditer peu de livres. Autrement, il me serait trop difficile de trouver un équilibre financier et humain.

 

SL : D’où viennent les noms de vos maisons : Matière et Ҫà et Là ?

LB : Matière, pour « matérialisme ». Lorsque nous avons fondé ce projet de maison généraliste, nous travaillions étroitement avec Gilles Grelet, philosophe qui se range – avec François Laruelle notamment – parmi les « sans-philosophie », et, un peu plus encore, définit son travail comme non-philosophique, c’est-à-dire attaché à purger la philosophie d’elle-même, à attaquer et détruire la philosophie par les moyens de la philosophie. Gilles Grelet se réclame du matérialisme (dont il offre une interprétation nouvelle en lui associant un versant non-religieux, à savoir une gnose). Cette ligne nous convenait parfaitement. Nous avons souhaité l’accompagner à notre façon, par l’édition. C’est ainsi qu’est venu le nom, Éditions Matière : soit publier la matière.

SE : Quant à Ҫà et Là, j’ai choisi ce nom pour la diversité qu’elle évoque. Je voulais afficher mon créneau : des auteurs de partout, sauf de France.

 

SL : Vos noms évoquent donc votre ligne éditoriale, mais pourriez-vous la définir plus précisément ?

SE : Nous ne publions pas, sauf très rares exceptions, de BD jeunesse, qui s’adresseraient à un public de primaire ou de collège. Nos lecteurs sont au lycée et au-delà. Mais nous n’observons aucun systématisme. Notre seul automatisme est de nous cantonner au domaine étranger. Quand j’ai créé Ҫà et Là, il existait déjà 170 maisons qui faisaient de la BD. Aujourd’hui elles sont 300. Or, je voulais me démarquer. Comme j’étais, par goût, un grand consommateur de productions étrangères, qu’il s’agisse de littérature ou de cinéma, je me suis dirigé dans cette voie. Actuellement, je suis le seul à ne faire que de la BD non-française. Tous les autres éditeurs, même Frédéric Cambourakis(3)Cambourakis, publient de temps en temps un titre français, ce que je ne fais jamais. Mais être spécialisé dans le domaine étranger n’est pas une ligne éditoriale en soi. Je choisis mes titres en fonction d’autres critères qui concernent davantage le contenu : je publie essentiellement des autobiographies ou des récits très ancrés dans la réalité. Témoignages et fictions réalistes représentent environ les 2 tiers de mon catalogue. J’évoquerais notamment Trop n’est pas assez, d’Ulli Lust (prix Révélation Angoulême et prix Artémisia en 2011)(4)Lust, Ulli, 2010. Trop n’est pas assez(Heute ist der letzte Tag vom Rest deines Lebens), éd. Ҫà et Là., qui combine mes envies particulières aux thèmes de l’adolescence, de l’apprentissage. L’ouvrage retrace les jeunes années d’une punkette autrichienne qui part en voyage avec une copine et traverse l’Italie du nord au sud. En fiction, nous avons publié Dessous, de Leela Corman(5)Corman, Leela, 2012. Dessous (Unterzakhn), éd. Ҫà et Là., qui relate les destins croisés de deux sœurs jumelles à New York dans les années 1920. Je citerais enfin Mon ami Dahmer(6)Derf Backderf, 2013. Mon ami Dahmer (My Friend Dahmer), éd. Ҫà et Là., dont on a beaucoup parlé. L’auteur y raconte sa jeunesse avec un futur tueur en série : c’est une histoire vraie, mais racontée de façon très dépouillée, pas du tout exhibitionniste ou voyeuriste. Ce titre est un exemple canonique du genre de travaux qui m’intéressent. J’ai aussi publié une série sur la mythologie(7)L’Odyssée de Zozimos, Cà et Là, 2011., à l’adresse d’un lectorat plus jeune auquel je ne suis pas habitué, et j’ai donc eu beaucoup de mal à le vendre, alors même qu’il est reconnu comme un très bon titre. Cette dernière anecdote montre combien la qualité intrinsèque d’un livre compte, mais aussi la pertinence du choix éditorial.

 

SL : Donc votre ligne éditoriale, Serge Ewenzyck, vise plutôt les autobiographies. Qu’en est-il de Matière, Laurent Bruel ? Je sais vos réticences à parler de genre, de sous-genre ou de catégorie. Il semblerait que vous privilégiez plutôt le graphisme, le dessin, la bande dessinée comme objet d’art…

LB : Oui et non.

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Laurent Bruel

Responsable des Éditions Matière, spécialisé dans le roman graphique original.

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Créées au début de l’année 2003, les Éditions Matière agissent dans les champs de la bande dessinée, des arts plastiques et de la théorie à travers deux collections. La collection « Imagème » publie des travaux de bande dessinée, ou en rapport étroit avec la bande dessinée. La collection « Un se divise en Deux » publie ensemble des dessins et de la théorie, en des livres à tous égards tranchés.

Indépendantes de tout mouvement ou organisation, les Éditions Matière sont constituées en association loi 1901.



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Serge Ewenzyck

Éditeur chez Ҫà et Là, maison dédiée exclusivement à la BD étrangère.



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Créées en mai 2005, les Éditions çà et là ont pour vocation de publier des adaptations de bandes dessinées étrangères. De nombreux ouvrages du monde entier restent encore inédits en France, l’ambition de çà et là est d’en faire découvrir quelques-uns aux lecteurs français, qu’ils soient aficionados du roman graphique ou néophytes.

 

quote-02-02-02Notre ligne est à la fois sans barrière, et en même temps… très étroite !

Nous publions des « textes-en-images », autrement dit de la BD, dans son acception la plus populaire. C’est notre base, c’est notre position de principe. Nous sommes donc par principe susceptibles d’accueillir n’importe quel projet de bande dessinée, n’importe quel type de travail reposant sur l’association du texte et de l’image – sachant que le ratio texte/image peut être très variable. Mais bien entendu, notre sélection se resserre selon l’optique matérialiste qui est la nôtre. Dès lors, les projets sont beaucoup moins nombreux… ce qui est une bonne chose au vu de notre structure : nous n’aurions pas les moyens financiers ni physiques d’en faire plus. Pour rebondir sur les propos de Serge Ewenzyck, il est intéressant de noter qu’Ulli Lust nous a proposé ce manuscrit et que nous l’avons refusé. C’était un très bon manuscrit qui ne rentrait pas du tout dans notre ligne éditoriale. C’est un bon exemple de ce dont nous nous écartons. Nous évitons ce qui a trait à l’expression du moi, et nous sommes attachés à une approche minimaliste. Nous publions peu d’ouvrages, toujours dans le même format, avec peu de fantaisie de fabrication, des livres qui ne cachent pas leur provenance industrielle et vont au plus simple.

Et nous nous réclamons de la théorie, qui est à notre fondement. Lorsque les Éditions Matière ont vu le jour, j’habitais Tokyo, et dialoguait donc à distance avec mes camarades restés à Montreuil afin de mettre au point notre projet – exclusivement théorique et qui, nous allions l’apprendre plus tard, aurait dû le rester. Gilles Grelet, dont je viens de parler, avait l’intention de rédiger notre manifeste, de manifester notre existence… et s’en contenter. À ses yeux, il nous suffisait d’exister en-théorie pour exister réellement : établir des statuts, une existence officielle, un organigramme, des fonctions, énoncer des intentions et des prises de position, les argumenter et les développer… Voilà à quoi les Éditions Matière étaient vouées. Aussi, lorsque nous avons décidé d’éditer notre premier auteur, le japonais Yokoyama(8)Yûichi Yokoyama a notamment publié Jardin en 2009, Nouveaux Corps en 2010 et Explorations en 2011. la rupture est devenue inévitable. Rédiger le statut de la maison nous avait pris des mois, et nous aurions dû en rester là : passer à une action pratique revenait à forcer le dispositif, à signer notre séparation par un acte effectif d’édition, et donc un geste de rupture avec le dispositif initial purement théorique.

Pour tout dire, je ne suis pas sûr que tous nos auteurs connaissent notre ligne de conduite. Certains nous ont contactés parce qu’ils voulaient vraiment travailler avec nous, d’autres ne sont pas d’accord sur la théorie mais ferment les yeux, et les derniers enfin ne savent pas vraiment de quoi il s’agit. Je pense que c’est le cas de Yokoyama, qui nous a confié ses œuvres avant même que la maison existe.

 

SL : Comment s’est passée cette rencontre avec votre premier auteur ?

LB : Je vivais au Japon, le pays du manga, culture dichotomique où l’art peut aussi bien basculer dans l’industriel que rester à l’état d’artisanat. J’étais à l’affût, je furetais dans les librairies, à la recherche de la perle rare. Un jour, en feuilletant un magazine, j’ai lu quelques pages de Yokoyama, qui m’ont procurées l’effet d’une révélation. C’était une œuvre parfaitement adéquate aux Éditions Matière, en même temps que c’était celle que moi-même attendais depuis toujours sans le savoir. Il a été facile de le contacter par le biais d’une galerie qui l’exposait. Il n’avait pas encore sombré dans le versant commercial et financier du manga, où les auteurs travaillent à plusieurs dans des studios et ne sont accessibles que par leurs agents. Nous avons élaboré ensemble notre projet. Aujourd’hui, Yokoyama est également publié au Japon.

SE : Il est intéressant de noter, à cet égard, que beaucoup d’auteurs étrangers se font d’abord publier en France et seulement ensuite dans leur pays. Car s’il est vrai que le Japon représente un marché de la BD plus conséquent que la France, comme les Etats-Unis d’ailleurs, qui ont beaucoup de succès avec leurs comics, il faut reconnaître que l’hexagone offre une plus grande variété. De nombreux auteurs ne trouvent pas d’éditeurs dans leur pays où le marché n’est pas assez développé, et se tournent alors vers la France. Cette première publication leur ouvre généralement des portes dans leur propre pays, car il est plus facile pour un éditeur de voir ce que va devenir un livre lorsqu’il est publié à l’étranger plutôt que lorsqu’il est encore à l’état de projet. Moi-même au début, je ne publiais que des œuvres déjà parues. Aujourd’hui, je ratisse beaucoup plus large : je peux publier seul un titre étranger, comme je peux travailler en collaboration avec un autre éditeur. Ainsi, Ferme 54(9)Galit et Gilad Seliktar, 2008. Ferme 54, éd. Ҫà et Là. a été publié d’abord en France et ensuite seulement en Israël. De même, Formose(10)Lin, Li-Chin, 2011. Formose, éd. Ҫà et Là., le titre d’une taïwanaise que nous avons découverte, est sorti ensuite à Taïwan. Ce genre de phénomène est très gratifiant pour un éditeur, il prouve que le marché français, quoique restreint, reste une valeur sûre. Le public chez nous est plus varié parce que plus curieux.

LB : En effet, dans le même registre, nous nous apprêtons à publier un livre norvégien, Prokon, paru initialement en 1971 en Norvège, où il n’a été que peu diffusé. L’auteur n’a fait que deux ouvrages, qui n’ont jamais été réédités. Lorsque nous l’avons contacté, il nous a proposé son aide, ce qui a provoqué un regain d’intérêt en Norvège, où le livre ressortira finalement au mois de mars.

 

SL : Comment vous y prenez-vous pour pérenniser une telle activité ?

LB : À côté de l’activité proprement éditoriale, et en plus du financement personnel que nous assurons à l’occasion, nous offrons des prestations de graphisme, que la plupart du temps nous ne signons pas. Nous avons par exemple refait le logo et l’identité visuelle de la Maison du film court(11)Plateforme de ressources et d’accompagnement situé dans le 19e arrondissement à Paris.. Et lorsque ce n’est pas suffisant, nous investissons notre propre argent.

 

SL : A combien s’élève un tirage moyen ?

SE : Chez Ҫà et Là, nous tirons à 2 000 exemplaires, un peu moins (1 500 ou 1 600) si je pense que le livre est un peu difficile d’accès, un peu plus si son potentiel me semble élevé. Si je me rends compte, en discutant avec les libraires et les représentants, que l’ouvrage aura une place privilégiée, alors je peux monter jusqu’à 2 500 ou 3 000. Un titre de Mana Neyestani(12)Maya Neyestani est l’auteur, originaire de Téhéran, de Une métamorphose iranienne (2012) et de Tout va bien (2013). a donné lieu à 3 tirages de 4 000 exemplaires, il a été vendu à plus de 8 000 : il fait partie de nos plus grosses entrées d’argent. Parmi nos best-sellers, notons également Bottomless Belly Button de Dash Shaw(13)Shaw, Dash, 2010. Bottomless Belly Button (Nombril sans fond), éd. Ҫà et Là. pour lequel nous avons atteint les 10 000, et nous avons touché nos plus grosses ventes avec Château L’Attente(14)Medley, Linda, 2007. Château l’Attente, éd. Ҫà et Là., écoulé à 14 000 exemplaires, et un titre très marginal pour nous, 90 livres cultes à l’usage des personnes pressées(15)Lange, Henrik, 2010. 90 livres cultes à l’usage des personnes pressées, éd. Ҫà et Là., à 15 ou 16 000, et qui vient d’être réédité chez Pocket. Mais nous connaissons aussi l’extrême inverse. Certains titres ne se vendent qu’à 300 exemplaires, à cause du format, du traitement… Nous le retirons alors des étagères, mais comme il a été tiré à 2 000, la perte se fait nettement sentir.









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SL : Laurent Bruel, Serge Ewenzyck, vous avez tous les deux une ligne éditoriale très particulière. Comment organisez-vous votre veille ? Comment démarchez-vous les auteurs ?

LB : Au terme d’un long cheminement intellectuel et esthétique, le plus souvent au gré des hasards. Par exemple, je suis entré en contact avec Guy Peellaert. Il a publié Pravda et Jodelle(16)Pravda, la survireuse, sur un scénario de Pierre Bartier, éd. Eric Losfeld, 1967. Les aventures de Jodelle , co-écrit avec le cinéaste Pascal Thomas, éd. Eric Losfeld, 1968. Serge Ewenzyck rappelle à cet égard la sortie du dernier Blain : La Fille, éd. Gallimard, hommage direct à Jodelle., deux bandes dessinées françaises des années 1960, très marquées par leur époque, complètement pop art, aux couleurs et aux formes psychédéliques, imprégnées d’une véritable fascination pour les États-Unis et la société de consommation, comme Godard à la même époque, mais sans considération politique. Toujours est-il que ces deux BD étaient devenues introuvables, appréciées seulement d’un petit cercle de connaisseurs. Malheureusement, pour de nombreuses raisons il était assez difficile à ce moment-là pour Peellaert de se lancer dans la réédition de ses deux bandes dessinées. Nous nous sommes vus quelques fois à plusieurs semaines d’intervalle pour envisager la reparution de Jodelle et de Pravda. Nous avons laissé passer trop de temps, et Peellaert, qui était souffrant, est décédé. Peu après, j’ai rencontré Yassine De Vos, qui est une véritable encyclopédie vivante de la BD. Alors que je lui parlait de Peellaert, Yassine a attiré mon attention sur l’œuvre de Peter Haars, principalement sur Prokon. Les similitudes avec l’état d’esprit de Peellaert, les similitudes de leur usage de la bande dessinée, de leur univers graphique étaient frappants… C’est ainsi que je m’y suis intéressé. La plupart du temps, tout est joué par le hasard, il suffit de saisir l’occasion.

D’autres fois, nous sollicitons les auteurs. Par notre façon de travailler, nous sommes très en prise avec eux. Il arrive que nous les contactions alors qu’ils ne font pas de BD. Tel a été le cas de notre best-seller et manifeste : La Méthode Bernadette(17)Sœurs Bernadette et Laurent Bruel, 2008. La Méthode Bernadette, éd. Matière.. Il s’agissait d’un corpus d’images déjà constitué, de dessins de bonnes sœurs qui vivaient dans les Vosges dans les années 1930. Ces dessins avaient été réalisés, imprimés et utilisés depuis longtemps, et avaient été oubliés. Nous avons eu la chance de retrouver les sœurs, toujours en vie, qui nous ont expliqué leur histoire. Nous avons alors pu développer le projet : nous voulions présenter ces images sous forme de BD, alors qu’elles n’avaient pas été pensées comme telles. Pour la circonstance, je me suis fait auteur, scénariste. En définitive, par contratse avec l’étroitesse de la ligne que j’évoquais tout à l’heure, nos modalités de création sont toujours extrêmement variées.

SE : Pour ma part, je vise tout ce qui est envisageable, mais je n’ai pas de réseau de lecteurs. Je me rends une fois par an aux Etats-Unis pour un salon indépendant où je rencontre toujours des professionnels intéressants. Je vais aussi régulièrement en librairie, là-bas comme ici. Il y a aussi le hasard des rencontres. Il arrive aussi que je sois directement sollicité. Tel a été le cas avec Mana Neyestani, aujourd’hui réfugié politique en France, qui m’a envoyé un mail à son arrivée dans notre pays. Enfin, je veille beaucoup sur Internet. Un auteur israélien m’a envoyé un projet auquel je n’ai pas donné suite mais en regardant ses travaux sur Flickr, j’ai découvert la page d’un de ses amis. Je l’ai contacté, et c’est ainsi qu’est né Ferme 54. C’est aussi par hasard que j’ai découvert Elmer(18)Alanguilan, Gerry, 2010. Elmer, éd. Ҫà et Là., la première BD en provenance des Philippines : en voyant la couverture sur un blog américain, j’ai voulu contacter Gerry Alanguilan. Il a été très étonné par ma démarche, mais finalement nous avons abouti à un beau projet qui a raflé de nombreux prix. Comme ma ligne éditoriale est plus large que celle de Matière, je suis toujours intéressé par trop de choses plutôt que pas assez. D’ailleurs, mon programme est plein jusqu’en 2015. Il faut dire que notre structure favorise un effet cumulatif : depuis 7 ans, les auteurs avec lesquels nous avons travaillé restent des collaborateurs potentiels. Cela dit, je ne gratifie pas l’auteur, mais le projet. Ainsi, il arrive qu’un auteur avec qui j’ai déjà travaillé parte dans une autre maison, comme Dash Shaw, qui a signé chez Dargaud. Les droits sont peu élevés. La difficulté provient de tout le travail d’adaptation que doit faire l’acheteur une fois qu’il les a.

 

SL : En parallèle de La Méthode Bernadette, vous aviez organisé une exposition attenante. Avez-vous l’intention de développer cette façon de faire ?

LB : De plus en plus, oui.









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 quote-02-02-02Nous travaillons à la croisée de l’art contemporain, du graphisme et de la BD, de la littérature et de la théorie. Il semble donc justifié de développer cette activité en partenariat avec des galeries.

SE : Il doit être difficile d’être ainsi à cheval sur plusieurs univers. Même nous, qui avons une ligne éditoriale plus large que Matière, nous voyons à quel point le positionnement devient compliqué dès que nous nous montrons un peu originaux dans le graphisme ou dans la narration.

LB : En effet, l’un de nos livres a été dans ce cas. Nous avons initié le projet de Citations pour le président Sarkozy avec Juan Pérez Agirregoikoa dès que Nicolas Sarkozy a été élu(19)Pérez Agirregoikoa, Juan & Grelet, Gilles, 2009. Citations pour le président Sarkozy, éditions Matière. en 2007. Nous avions déjà réalisé deux livres avec Juan. Nous lui avons demandé une série de portraits, la plus large possible, en vue d’en faire un livre. Puis nous avons associé Gilles Grelet au projet pour qu’il y apporte le texte. Or ce dernier ne voulait pas écrire sur Sarkozy, qu’il jugeait sans intérêt aucun. Il faut se souvenir du contexte : que ce soit pour ou que ce soit contre, à ce moment-là Sarkozy suscitait toutes les passions et monopolisait presque toute l’attention publique, intellectuelle ou non. Gilles souhaitait néanmoins s’emparer de la figure présidentielle, et le faire au travers du prisme Sarkozy puisque telle était l’orientation qu’avec Juan nous avions donnée à l’ouvrage. Il a donc opté pour un texte sous forme de citations tirées de poésie, de littérature, de chansons et de philosophie, afin de faire s’affronter écrit et image. Le travail de citation était double : le texte citait des écrits publiés tandis que toutes les images étaient tirées de la presse.

Le projet est donc né de notre initiative, en collaboration avec cet auteur et cet illustrateur, qui se connaissaient déjà bien et avaient envie de travailler ensemble. Le résultat était effectivement de l’ordre de la BD, telle que la définit Thierry Groensteen(20)Thierry Groensteen est un historien et théoricien de bande dessinée de nationalités belge et française. Il a notamment dirigé les Cahiers de la bande dessinée et a travaillé pour Le Monde., c’est-à-dire sous forme de lecture séquentielle, qu’on peut lire soit linéairement, soit de façon fragmentée. Le rapport avec la BD traditionnelle est certes ténu, mais nous y tenons. Or ce livre a été un échec commercial complet. Il ne satisfait en définitive aucune des attentes convenues du public de la bande dessinée, de l’art contemporain, de la théorie ou de la politique.

 

SL : Sur le plan pratique, comment se passe la création d’une œuvre ? Vous donnez carte blanche à l’auteur ?

LB : Non jamais ! Mais tout dépend de l’artiste et de ce qu’on attend de lui. Notre travail avec Yokoyama illustre la collaboration parfaite. L’œuvre était déjà presque achevée, tout était à prendre, rien à jeter. De la même façon, Citations pour le président Sarkozy a été prêt d’emblée, je suis intervenu en tant qu’éditeur uniquement pour participer à l’ordre des images et de la pagination.

La coopération avec d’autres artistes a parfois été plus complexe. Il y a autant de façons de travailler qu’il y a de projets.

SE : En ce qui me concerne, j’interviens le moins possible sur l’œuvre. Je ne suis pas l’auteur, ni même le co-auteur. En revanche, je prends mon rôle de médiateur très au sérieux. Je suis un adepte de la sur-diffusion : depuis le début de Ҫà et Là, en plus du travail de nos diffuseurs et distributeurs, je me rends personnellement chez un certain nombre de libraires pour accompagner chaque ouvrage à sa sortie – c’est-à-dire tous les mois, puisque nous en sortons deux ou trois mensuellement. J’ai toujours souhaité parler moi-même de mon livre. Même si nos représentants sont très compétents, j’estime être le mieux placé. Je vais donc dans une trentaine de librairies, à Paris, en périphérie, et parfois en province ou dans des salons. Je me charge de la revue de presse, qui pour les libraires est essentielle : avec tous les arrivages, ils n’ont pas toujours le temps de s’informer sur les titres qu’ils posent sur leurs étagères. Leur offrir le livre, c’est nous donner de meilleures chances de visibilité. Comme je considère que ça fait partie de mon travail, je l’ai intégré à mon emploi du temps, et j’irai même jusqu’à dire que j’y prends beaucoup de plaisir. Bien sûr, c’est une lourde charge de travail, mais au fil des ans elle devient de plus en plus facile à abattre. Je me présente à l’improviste, ce qui rend ma tâche plus aisée que celle du représentant, qui doit prendre rendez-vous et dispose de 2 heures maximum pour présenter toutes ses nouveautés. Sans compter qu’ils sont dans l’acte commercial, tandis que je discute avec le libraire en tant qu’éditeur et qu’après 7 ou 8 ans, on a fini par tous se connaître.

 

SL : Et vous, Laurent Bruel, suivez-vous vos titres jusqu’en librairie, comme votre confrère ?

LB : Malheureusement, non. Nous publions certes moins de titres que Ҫà et Là – 3 par an maximum, 2 la plupart du temps – mais nous avons peu de temps à consacrer à leur suivi. Nous travaillons pour les Éditions Matière le soir en rentrant du bureau, ou le week-end. Libérer des plages horaires pour nous rendre chez les libraires relève de l’impossible. Ne serait-ce que pour rencontrer nos propres auteurs, nous avons parfois du mal à ajuster notre emploi du temps. Cette contrainte nous limite beaucoup, mais elle nous oblige aussi à nous maintenir dans des frontières qui sont les nôtres depuis le début et qui sont justes au regard de notre ligne.

 

SL : Que pensez-vous de l’appellation de « roman graphique » ?

SE : Le problème, c’est que ce terme donne l’impression qu’on se voile la face, qu’on parle de bande dessinée sans l’admettre. Mais cette question de terminologie est un moyen pour certains auteurs ou éditeurs de s’adresser à un public de littérature générale, qui se distingue de la BD dans les sujets qu’elle aborde, dans le traitement qu’elle en fait, alors que la bande dessinée a longtemps été considérée comme réservée à l’aventure ou la famille. Tout un pan de ce genre littéraire restait donc inutilisé, qui est aujourd’hui recouvert par le terme de « roman graphique ».

 

SL : Êtes-vous classés comme roman graphique et si oui, cette estampille vous convient-elle ?

SE : L’appellation des ouvrages est un vrai problème. La Fnac par exemple distingue bande dessinée et manga, sans doute parce que c’est plus intéressant pour elle commercialement. Je pense que c’est une erreur, car de nombreuses BD indépendantes atterrissent au rayon des ouvrages japonais, souvent considérés comme du roman graphique, ce qui les cache à leur lectorat. Cependant, je revendique cette appellation, car même s’il s’agit d’une terminologie un peu grossière, c’est une façon pratique de nommer un type d’ouvrages qui se distingue de la BD traditionnelle. Aujourd’hui, la bande dessinée, c’est le comics américain de superhéros, la tradition franco-belge, le manga… Mais aucun autre mot ne peut définir cet ouvrage souple comme le roman (même si certains sont rigides maintenant), au format variable, dans lequel on peut déjà ranger une œuvre comme Corto Maltese(21)Pratt, Hugo, 1967. Corto Maltese, Casterman.… Mais évidemment, les frontières entre les genres restent floues, tous les éditeurs, même issus de la plus pure tradition franco-belge, publient un jour ou l’autre un ouvrage proche du roman graphique.

LB : Les ouvrages des Éditions Matière sont classés parmi les albums « indépendants », non en roman graphique, car les libraires ont dû bien saisir notre réticence face au récit. D’ailleurs, je préfère être rattaché à la littérature générale plutôt qu’au graphic novel. Ce qui me gêne dans cette dernière appellation, ce sont ses limites : on parle de romangraphique alors même que le roman est un genre précis. C’est donc déjà un rétrécissement. Qu’il s’agisse du format ou de l’histoire, je veux publier ce qui me plaît sans être rangé dans des catégories.

 

SL : Comment considérez-vous le marché de la bande dessinée aujourd’hui en France ? Le foisonnement est-il source d’émulation ou au contraire une difficulté supplémentaire à surmonter ?

SE : Pour ma part, je trouve cette variété fantastique. J’aurais adoré être adolescent aujourd’hui. L’autobiographie ou le témoignage en BD n’était, à mon époque, qu’un épiphénomène très restreint. Aujourd’hui, les genres ne sont plus limités, ce qui représente une vraie contrainte pour les bibliothécaires et les libraires, mais un véritable bonheur pour les lecteurs. Cela signifie qu’il y a plus de mauvais livres, mais aussi plus de bons. Bien sûr, en tant qu’éditeur, j’ai une concurrence plus forte, mais elle est davantage due à la crise économique qu’au nombre d’éditeurs : quand les finances vont bien, les gens achètent des livres quoi qu’il arrive, peu importe la variété de choix. De toute façon, nous sommes sur des créneaux où nous avons pour habitude de vendre relativement peu d’ouvrages…

LB : La crise est en cause certes, mais les préjugés aussi. Malgré la grosse évolution de la production, les mentalités, elles, n’ont pas beaucoup bougé. Je me souviens avoir proposé les 10 Minutes de sumo et Notes sur le sumo au musée Guimet, où il me semblait qu’il avait tout à fait sa place, et avoir été débouté au premier regard seulement parce que c’était une bande dessinée et non un ouvrage « sérieux »…

SE : En fait, nous sommes sur un parcours croisé où la littérature générale jouit d’un prestige inégalé en France mais représente peu de lecteurs, alors que la BD n’est guère auréolée de gloire mais touche un lectorat relativement nombreux et surtout très fidèle. A cet égard, on peut espérer que l’appellation « roman graphique » va faire changer le regard de l’opinion. Mais il n’en reste pas moins que notre lectorat reste assez restreint : un best-seller comme Persépolis atteint les 250 000 exemplaires, Titeuf les 200 000, ce qui, sur 60 millions de Français, est peu.











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arton trop n'est pas assez
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Nous vous invitons à lire l’article « Bilan 2014, plus ça change, plus c’est la même chose » sur le blog des éditions Çà et Là

« 2014 est à la fois globalement une bonne année pour çà et là en termes de chiffre d’affaires et une annus horribilis compte tenu du nombre de livres qui se sont mal vendus. Le niveau des méventes est encore plus prononcé que l’année dernière, avec déjà six livres à moins de 1 000 ex au 31 décembre, contre cinq l’année dernière à la même époque. Visiblement, les lecteurs délaissent un nombre toujours plus important de livres, indépendamment du soutien des libraires et de la presse ».

(…)

« Pour 2014, les ventes moyennes des nouveautés çà et là s’établissent donc à 1 669 exemplaires (contre 1 992 ex fin 2013) et la médiane des ventes est de 1 105 exemplaires (1 297 ex fin 2013). Ce n’est pas la cata, mais il n’y a pas de quoi afficher une grande sérénité non plus, d’autant que les ventes seront plus basses in fine pour certains titres du fait des retours que nous aurons en 2015 »

Extrait de l’article « Bilan 2014, plus ça change, plus c’est la même chose » de Serge Ewenzyck, publié sur son blog le 23 janvier 2015.

References   [ + ]

1. Le Dojo-cinéma était un centre de cinéphilie basé à Montreuil, il a fermé depuis août 2008.
2. Mille Images est une société de production audiovisuelle basée à Grenoble.
3. Cambourakis
4. Lust, Ulli, 2010. Trop n’est pas assez(Heute ist der letzte Tag vom Rest deines Lebens), éd. Ҫà et Là.
5. Corman, Leela, 2012. Dessous (Unterzakhn), éd. Ҫà et Là.
6. Derf Backderf, 2013. Mon ami Dahmer (My Friend Dahmer), éd. Ҫà et Là.
7. L’Odyssée de Zozimos, Cà et Là, 2011.
8. Yûichi Yokoyama a notamment publié Jardin en 2009, Nouveaux Corps en 2010 et Explorations en 2011.
9. Galit et Gilad Seliktar, 2008. Ferme 54, éd. Ҫà et Là.
10. Lin, Li-Chin, 2011. Formose, éd. Ҫà et Là.
11. Plateforme de ressources et d’accompagnement situé dans le 19e arrondissement à Paris.
12. Maya Neyestani est l’auteur, originaire de Téhéran, de Une métamorphose iranienne (2012) et de Tout va bien (2013).
13. Shaw, Dash, 2010. Bottomless Belly Button (Nombril sans fond), éd. Ҫà et Là.
14. Medley, Linda, 2007. Château l’Attente, éd. Ҫà et Là.
15. Lange, Henrik, 2010. 90 livres cultes à l’usage des personnes pressées, éd. Ҫà et Là.
16. Pravda, la survireuse, sur un scénario de Pierre Bartier, éd. Eric Losfeld, 1967. Les aventures de Jodelle , co-écrit avec le cinéaste Pascal Thomas, éd. Eric Losfeld, 1968. Serge Ewenzyck rappelle à cet égard la sortie du dernier Blain : La Fille, éd. Gallimard, hommage direct à Jodelle.
17. Sœurs Bernadette et Laurent Bruel, 2008. La Méthode Bernadette, éd. Matière.
18. Alanguilan, Gerry, 2010. Elmer, éd. Ҫà et Là.
19. Pérez Agirregoikoa, Juan & Grelet, Gilles, 2009. Citations pour le président Sarkozy, éditions Matière.
20. Thierry Groensteen est un historien et théoricien de bande dessinée de nationalités belge et française. Il a notamment dirigé les Cahiers de la bande dessinée et a travaillé pour Le Monde.
21. Pratt, Hugo, 1967. Corto Maltese, Casterman.

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