Rencontre avec… les lauréats du Prix du Jeune Écrivain

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Chaque année depuis 1984, le Prix du Jeune Écrivain (PJE) élit les nouvelles de 12 jeunes auteurs francophones âgés de moins de 27 ans. Leurs textes, publiés dans un recueil édité par Buchet-Chastel, couvrent tous les genres. À l’occasion du salon Livre Paris 2017, Lecture Jeunesse a rencontré Élise Leroy et Timothée Dury, deux des plus jeunes lauréats du 32e PJE, dont la beauté des textes et la maturité de l’écriture révèlent des auteurs déjà aguerris.

 

Christelle Gombert : Depuis combien de temps écrivez-vous ?

Élise Leroy : J’ai commencé vers 8 ans en écrivant des fanfictions et des textes parodiques sur Harry Potter. Puis, quand, j’ai lu Notre-Dame de Paris pour la première fois (j’avais environ 13 ans), je me suis dit : « Voilà, c’est ça le Graal pour un écrivain, écrire une histoire aussi belle que celle-ci ».

Timothée Dury : Je lis depuis que je suis tout petit. Quand je terminais un livre, je sentais qu’il me manquait quelque chose, j’en voulais plus. J’ai donc écrit quelques pages quand j’avais une dizaine d’années. Ce n’était rien de précis, une scène d’une histoire qui n’avait ni début ni fin ; juste un morceau de milieu. J’ai laissé ces quelques lignes dans un tiroir et je n’y ai jamais retouché. Vers 13 ans, j’ai commencé à vraiment écrire – surtout de l’heroic fantasy>, au début, parce que c’était le genre que je lisais le plus. Ensuite, je me suis mis aux nouvelles et à la poésie.

Le domaine des oiseaux

CG : Pour tous les deux, c’est donc une forme de frustration dans la lecture qui vous a conduits à écrire. Qu’est-ce que vous lisez aujourd’hui ?

EL : J’aime beaucoup Stephen King, j’en ai plein ma bibliothèque ! Orwell aussi, avec 1984 et La Ferme des animaux : ce sont des livres que tous les jeunes devraient lire, c’est vraiment passionnant. J’aime aussi les classiques, la littérature du XXe siècle, Lolita de Nabokov, L’Attrape-cœur de Salinger… Je lis également des auteurs contemporains, souvent ceux qui ont reçu des prix. J’ai par exemple été très marquée par Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre(1)Albin Michel, 2013. Prix Goncourt, grand prix du roman de l’Académie française, prix Femina..

TD : Je n’ai plus le temps de lire de fiction avec mes études : je lis des ouvrages d’Histoire, des recherches universitaires, des thèses… Ce n’est pas toujours très palpitant ! Mais un livre qui a vraiment changé ma vie, c’est La Horde du contrevent d’Alain Damasio(2)La Volte, 2004. , qui est sans aucun doute le roman le plus abouti et le plus complet que j’ai lu de toute ma vie. Il est extrêmement riche sur le plan poétique, mais aussi dans son engagement politique. La profondeur symbolique et formelle du livre m’a énormément touché. Le dernier livre que j’ai lu, c’était Les Poissons ne ferment jamais les yeux(3)Gallimard, 2013. d’Erri De Luca – j’ai eu le temps de le lire car c’est un petit livre, et je privilégie maintenant les textes courts. Je lis un peu de poésie aussi, j’aime beaucoup Rimbaud.

Elise Leroy

Elise Leroy, 16 ans

Lycéenne en Terminale Littéraire, Elise a déjà publié deux textes : « Myra et le Gois » dans Contes et Légendes de Vendée Volume 2 et « Le violon », premier prix du concours Regards d’enfants sur la guerre 39-45. Elle s’intéresse particulièrement à l’Histoire, surtout celle du XXe siècle, et pratique également le chant et le violon depuis une dizaine d’années. L’écriture fait partie intégrante de sa vie. Quand elle n’est pas en train de rédiger une histoire ou de retravailler un passage, elle réfléchit à l’intrigue, aux personnages, à leur gestuelle, à leur manière de parler, à l’atmosphère qu’elle veut créer et au moyen d’y parvenir.

CG : On sent dans vos textes des tendances différentes : plutôt réaliste pour Élise et imaginaire pour Timothée. Est-ce que vos lectures influencent votre écriture ?

EL : Aujourd’hui je pense avoir trouvé ma voix, mais il y a toujours une période, quand on est plus jeune, pendant laquelle on se cherche au niveau du style. Avant, j’écrivais différemment selon que je lisais au même moment un livre de Victor Hugo ou de Stephen King. J’essaie d’écrire à partir de ce que je connais, de mes observations sur le monde – comme ce que font les auteurs de romans réalistes contemporains, par exemple Nabokov, Stephen King ou Steinbeck.

TD : Au départ, le mimétisme est très important. Sans s’en rendre compte, on reprend des formules du livre que l’on vient de finir. Mais ensuite, lire, c’est un peu aller au musée et regarder les livres comme des tableaux : ils constituent un répertoire de formes dans lequel on peut puiser, recombiner, assembler différemment et se les réapproprier, comme un kaléidoscope. Je ne pense pas que l’on puisse avoir un trait de génie et créer ex nihilo. On associe toujours nos références littéraires, nos expériences personnelles et notre façon personnelle de les exprimer. Mes lectures, ce sont surtout des outils et des formes que j’utilise pour m’exprimer.

CG : Quels autres types de fictions (films, séries…) vous inspirent ?

EL : Je suis fan de séries policières comme Esprits Criminels. J’ai aussi trouvé génial le film Lord of War, dont le professeur d’histoire-géo nous avait montré le début en cours : il raconte le quotidien d’un trafiquant d’armes et propose un autre regard sur le monde. J’adore l’Histoire donc je regarde des films comme Forrest Gump, La Rafle, La Liste de Schindler, La Vie des autres, La Vie est belle

TD : J’aime beaucoup la série Game of Thrones, mais aussi Westworld, une nouvelle série de HBO dans laquelle on retrouve l’idée de cycle que développe Damasio. Les films et les séries m’inspirent beaucoup grâce à leur visuel et à leur matérialité. On en revient aux tableaux : ces couleurs, ces matières permettent de transformer un support pictural en support scriptural. Dans Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, par exemple, le goût des toutes petites choses de la vie est très bien transcrit, notamment dans le plan où l’on voit Amélie Poulain avec sa robe rouge, accroupie sur le bord du Canal St-Martin, qui fait des ricochets. J’ai trouvé cette scène magnifique, avec ce vert et ce rouge qui contrastent. J’essaie de donner cet aspect visuel à mes textes.

Timothée Dury

Timothée Dury, 19 ans

Étudiant en 3e année du Cycle Pluridisciplinaire d’Études Supérieures de PSL (Paris Sciences et Lettres), Timothée est spécialisé en histoire. Parmi ses écrivains préférés, on trouve Alain Damasio pour sa poésie, Romain Gary pour son intelligence, son humanité et la beauté simple de son écriture, mais également Francis Ponge pour l’attention portée aux détails. Timothée a d’autres occupations : l’escalade, le yoga, le dessin et la peinture. Il s’intéresse en particulier à l’estampe japonaise et à sa recherche du trait épuré et de la simplicité.

quote-02-02-02Lire, c’est un peu aller au musée et regarder les livres comme des tableaux : ils constituent un répertoire de formes dans lequel on peut puiser, recombiner, assembler différemment et se les réapproprier, comme un kaléidoscope

CG : Élise disait qu’elle avait découvert Lord of War grâce à un professeur d’histoire. Dans quelle mesure avez-vous connu les livres ou les films qui vous ont marqués au travers de l’école ?

EL : Je suis en filière littéraire, et je sais que si notre professeure de français nous conseille une lecture, je peux lui faire confiance. L’école nous apporte beaucoup, mais il y a aussi de la curiosité personnelle. On ne peut pas prendre plaisir à lire sans curiosité, sans l’envie d’aller vers un auteur… Par exemple, le programme de 3e a déclenché ma passion pour l’Histoire et m’a donné envie d’en savoir encore plus, mais j’avais déjà un goût pour cette discipline puisque j’avais lu des romans historiques et des documentaires.

TD : Moi, j’étais en filière scientifique, donc je n’ai pas reçu ce genre de conseil de la part de mes professeurs au lycée. Après le bac, j’ai fait des études beaucoup plus littéraires et mes professeurs ont commencé à me conseiller des livres, des films… Mais c’est principalement par mes frères et sœurs d’abord, puis par mes amis, que j’ai découvert des livres qu’ils m’ont prêtés.

CG : Et dans le processus d’écriture, quel rôle tiennent vos professeurs ?

EL : Quand j’ai participé au Prix du Jeune Écrivain, j’ai demandé l’avis de mes professeures de français et de latin. Je les connais bien, et j’avais confiance en leur avis critique : je sais que si ce n’est pas bon, elles me le diront directement. Quand je suis allée voir mon enseignante de langues anciennes à la fin d’un cours pour lui dire que j’étais lauréate, elle était très contente pour moi !

TD : Je fais relire mes textes à mes amis. J’ai l’impression que c’est important d’avoir leur avis. Comme Élise, je les fais aussi lire à mes profs, notamment à mon ancienne professeure de littérature qui dirige l’atelier d’écriture auquel je participe. Elle nous relit, elle nous envoie des commentaires, des versions annotées… C’est très utile d’avoir un regard qui saura trancher là où nous, nous n’osons pas le faire, parce que nous n’avons pas assez de recul que sur ce que nous écrivons.

quote-02-02-02L’école nous apporte beaucoup, mais il y a aussi de la curiosité personnelle. On ne peut pas prendre plaisir à lire sans curiosité, sans l’envie d’aller vers un auteur…

CG : Lorsque vos textes ont été choisis par le PJE, ont-ils été retravaillés ensuite avec les éditions Buchet-Chastel en vue de leur publication dans le recueil ?

EL : Il y a eu un travail éditorial. Christiane Baroche m’a renvoyé des versions annotées de ma nouvelle pour changer des points de détail. J’aurais détesté qu’on me dise : « ça, ça ne va pas, tu mets ça à la place ». J’aurais été vraiment très agacée. On peut modifier des mots pour éviter des répétitions, pour peaufiner un texte. Mais parfois, j’ai mis mon véto.

TD : J’ai trouvé que ces corrections ont été faites avec beaucoup de tact – et je pense que j’ai été un petit peu pénible aussi ! Par exemple, je tenais à certains détails typographiques – des italiques ou des sauts de lignes – qui apportaient beaucoup selon moi, parce que je leur avais donné une signification particulière. Moi non plus, je n’ai pas hésité à refuser certaines propositions.

CG : Revenons au début du processus d’écriture : comment vous lancez-vous dans un texte ?

EL : Souvent, l’idée de base vient d’une observation anodine, d’un personne croisée dans la rue dont je commence à imaginer le trajet, ce qu’elle va faire, qui elle va voir… Ensuite, j’ai besoin d’avoir en tête les grandes lignes de l’histoire avant de pouvoir écrire. Il est très important pour moi de bien connaître mes personnages, de savoir comment ils fonctionnent, comment ils agiraient, pour que le lecteur les considère comme de vraies personnes. Pour mon texte du PJE, j’avais l’idée d’une histoire d’amour entre ces deux enfants ; pour le cadre, je me suis inspirée de Mondo de JMG Le Clézio, sans forcément en être consciente sur le moment.

TD : Je pars parfois, comme Élise, d’un détail qui peut sembler insignifiant. D’autres fois, j’ai juste un titre qui me donne envie d’écrire une histoire qui lui corresponde. Ou bien j’ai une scène, et je crée un univers autour pour la mettre en valeur. J’écris spontanément, sans plan, sans fiches pour chaque personnage. C’est a posteriori, lors de la relecture, que je coupe ce qui n’est pas cohérent, que je rectifie le tir si la narration commence à m’échapper. La nouvelle que j’ai envoyée au PJE, je l’avais écrite pour mon atelier d’écriture. À ce moment-là, on travaillait sur la science-fiction, et j’étais encore sous le choc de la découverte de La Horde du contrevent – on le sent beaucoup dans le texte, et là encore, je pense que l’on peut parler de mimétisme. J’avais donc trois contraintes pour écrire cette histoire : il fallait intégrer le prénom Al, la couleur violette et la planète Naxos. J’ai choisi de faire de la couleur l’objet central de mon histoire, plutôt que le personnage qui est juste un déclencheur.

quote-02-02-02Il faut continuer de faire des expériences qui ne sont pas encore dans les pages d’un livre, pour pouvoir les y transcrire.

CG : Que représente pour vous l’acte d’écrire ?

EL : C’est se créer un monde à soi. Ça peut paraitre totalement puéril, mais les personnages sont un peu comme des amis avec qui on se sent bien, à l’écart du regard des autres. Écrire permet aussi de donner sa vision du monde au travers de la forme esthétique qu’on choisit. Je suis musicienne, donc je suis très sensible au rythme, à la sonorité des phrases, à la fluidité du récit… Quand on lit Des souris et des hommes, par exemple, le style est magnifique dans sa simplicité. J’essaie de rendre mes textes fluides, simples, sans phrases alambiquées, et j’utilise beaucoup les images et les comparaisons pour créer une atmosphère.

TD : C’est une question difficile. Pour moi, c’est d’abord un acte esthétique – et je ne parle pas seulement du style. La voix et la trame narrative sont indissociablement liées : à mes yeux, la structure peut être belle ou laide, dans le chemin qu’elle trace. L’écriture est un moyen de m’exprimer et de m’engager. J’ai envie qu’elle serve à quelque chose, et pas seulement à provoquer des émotions pour elles-mêmes. C’est aussi l’un des rôles de l’écrivain, de faire porter sa voix pour les causes auxquelles il croit.

Les lauréats

CG : Sur le long terme, vous voyez-vous faire de l’écriture votre métier ?

EL : J’aimerais continuer à écrire sans pour autant ne faire que ça : je ne me vois pas passer toutes mes journées derrière un bureau à écrire. Avoir un autre métier à côté, enseigner, pourquoi pas… Je me dis que je risque de perdre l’inspiration à rester chez moi. Exercer un autre métier, avoir des expériences, voyager, c’est ce qui va nous permettre d’alimenter notre imagination.

TD : On a besoin de matière pour écrire. Si on ne fait que ça, on va être sur la réserve tout le temps, jusqu’au moment où arrivera la panne. Il faut continuer de faire des expériences qui ne sont pas encore dans les pages d’un livre, pour pouvoir les y transcrire.

Entretien avec Élise Leroy et Timothée Dury Propos recueillis et mis en forme par Christelle Gombert

References   [ + ]

1. Albin Michel, 2013. Prix Goncourt, grand prix du roman de l’Académie française, prix Femina.
2. La Volte, 2004.
3. Gallimard, 2013.