Rencontre avec… Maximilien Le Roy

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Dans Un manifeste, quelqu’un, Joe Sacco déclare : « Je me soucie surtout de ceux qui ont rarement l’occasion d’être entendus, et ne crois pas qu’il m’incombe de contrebalancer leurs voix avec les excuses bien ourdies des puissants(1)Reportages, Futuropolis, 2011. ». Cette affirmation caractérise parfaitement la démarche de Maximilien Le Roy, jeune auteur de bande dessinée militant. Après avoir consacré trois ouvrages au conflit israélo-palestinien, il s’est intéressé au parcours d’Albert Clavier, un Français envoyé en Indochine en 1947 qui finit par déserter l’armée et rejoindre le Vietminh.

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Nizar Touleimat : Pourriez-vous revenir sur votre parcours ? Pourquoi avoir choisi la bande dessinée comme support ?
Maximilien Le Roy : Vers l’âge de 15 ans, j’ai découvert qu’il existait, à côté des Tintin et des Lucky Luck de mon enfance, des bandes dessinées susceptibles de parler à l’adolescent que j’étais. Il se trouve que je dessinais beaucoup et que j’aimais écrire : j’ai pensé que la bande dessinée était donc un support qui me permettrait de conjuguer les deux. J’ai commencé des études dans le domaine des arts appliqués – que j’ai très vite arrêtées pour me consacrer à mes projets d’édition.
 
NT : Dans votre façon de vous exprimer, la volonté de témoigner paraît plus importante que la recherche esthétique.
ML : C’est vrai. J’attache plus d’importance à la narration, au propos et à ce que je tiens à relayer qu’à la forme en tant qu’élément esthétique, décoratif. Par volonté et par goût. Je n’aime pas les débauches d’effets, les exubérances techniques ; je leur préfère la sobriété. Ce qui ne renvoie pas pour autant au minimalisme aride qu’on peut trouver dans certaines productions dites « indés » ou « underground ». Je travaille sur des récits réalistes, il faut donc que mon trait soit cohérent avec ce type d’histoires.
 
NT : Cette approche a-t-elle été immédiate ?
ML : Non. Tout ça a évolué au fil des années. J’ai progressivement épuré mon dessin ; à mesure, du reste, que je m’orientais vers des récits sociaux, politiques ou historiques.
 
NT : Vous êtes-vous consacré au dessin par hasard, parce que vous avez rencontré quelqu’un qui vous a fait découvrir ce moyen d’expression particulier ? Auriez-vous pu en choisir un autre ?
ML : J’ai d’abord voulu être archéologue, j’ai songé un temps à la réalisation, puis, comme je vous le disais, j’ai opté pour la bande dessinée. Dans la nuit est probablement le dernier album que je dessinerai, cela dit. Je suis avant tout motivé par le besoin d’écrire, de plonger dans les bouquins pour faire des recherches, de voyager pour les effectuer, de récolter des témoignages puis de les partager, de tenter de faire découvrir d’avantage certaines périodes historiques, à portées politiques, qui me tiennent à cœur. C’est ce qui me passionne avant tout. Le dessin est devenu un véhicule ; je préfère donc confier cette étape à d’autres personnes désormais.
 
NT : Vous traitez du conflit israélo-palestinien dans plusieurs de vos œuvres. Pourquoi vous-êtes vous intéressé à ce sujet ? Le traitement de ce conflit en Occident, en particulier en France, vous semblait-il insuffisant, lacunaire ?
ML : J’avais une approche très théorique de ce sujet, au départ. Je percevais que ce qu’on pouvait parfois, sinon souvent, nous présenter, dans les cercles politiques ou médiatiques institués, ne reflétait pas la situation réelle. Je voyais bien qu’il était très difficile de pouvoir parler publiquement de ce sujet, en France en tout cas, sans risquer je ne sais quel procès en sorcellerie. C’est d’abord pour ça que j’ai tenu à me rendre sur place : pour appréhender par moi-même, de mes yeux, ce conflit qui m’intéressait tout particulièrement, puisqu’il est l’un des derniers avatars de la domination impérialiste.
 
NT : Quel âge aviez-vous à cette époque ?
ML : Je m’y suis rendu un peu plus tard, en 2008 (23 ans). J’ai passé un peu de temps en Israël avant d’aller en Palestine où j’ai animé des ateliers de dessin pour enfants, dans un camp de réfugiés. Comme je ne parle pas arabe, j’avais besoin d’un interprète. Un jeune homme de mon âge, Mahmoud, le futur personnage de Faire le mur, a donc été engagé par ce centre culturel palestinien comme traducteur. Et nous sommes rapidement devenus amis. Son parcours individuel m’est tout de suite apparu comme étant une incarnation de la situation politique de son pays, une incarnation à dimension collective. Le projet du livre est né de cette rencontre.
 
NT : Vous souhaitiez donc aborder ce conflit sous un angle différent ?    
ML : La Palestine est souvent réduite aux « actes terroristes » commis par certains. La propagande déployée en Occident, par divers relais, brouille les grilles d’analyses. Les pouvoirs en place soutiennent, avec plus ou moins d’aveuglement (dans le cas de Sarkozy et de sa soumission sans failles à la politique états-unienne, c’est naturellement plus que moins) le gouvernement israélien en dépit de ses violations répétées du droit international. Il n’en va évidemment pas de même pour tout un tas d’autres conflits. C’est ce décalage constant, ce « deux poids deux mesures » qui heurte le plus (je ne parle pas, évidemment, de ce que vivent au quotidien les Palestiniens). C’est donc la moindre des choses, lorsqu’on a la possibilité de transmettre, de publier, que d’opposer au flux officiel un contre-discours. Je me suis dit que le parcours de Mahmoud pouvait le faire passer.
 
NT : Ce que vous écrivez dans la préface de Gaza (page 6) me paraît très important : « A écouter nombre d’intervenants, cette fausse guerre comme tombée du ciel opposait binairement Israël, bastion du monde libre et démocratique, victime et contraint malgré lui à la défense, face au monde barbare avec qui il serait impossible de négocier, représenté partiellement par le Hamas – parti dont le modèle de société est par ailleurs très loin d’être le mien. La complexité de 60 ans de confrontation était occultée et avec elle, l’histoire du peuple palestinien. Les forces qui sont présentes sur le terrain sont aussi déséquilibrées. Se réclamer d’un 50/50 est illusoirement objectif, tout revient à se faire la caution inavouée du plus fort(2)La Boîte à bulles, « Contrecœur », 2009.  ».
ML : La question de l’objectivité se pose de façon récurrente, en politique, dans le journalisme comme en bande dessinée dite « de reportage ». Or il s’agit pour moi d’un faux problème : l’objectivité n’existe pas. Un observateur ou un journaliste, quel qu’il soit, parle, de façon consciente ou non, d’un point de vue, d’un angle précis. Il a sa grille de lecture, il porte en lui des conceptions sociales et politiques de la société et du monde. Sans oublier qu’il s’exprime dans des espaces qui, eux aussi, obéissent à ces logiques – en terme d’actionnariat, de publicité, de financements. Qui peut prétendre, alors, être totalement « impartial » ? J’aime autant qu’on assume sa subjectivité, qui plus est lorsque l’on peut avoir une démarche militante, même si le mot n’est pas forcément le bon. Que sous couvert de neutralité, on ne refourgue pas sa camelote idéologique joliment maquillée. Ce qui ne revient pas à faire du tract ou de la propagande. Camus disait que le goût de la vérité n’empêche pas de prendre parti. J’aime bien cette formule.
 
NT : Ce que vous faites dans vos ouvrages sur la Palestine. Vous vous placez du côté du droit international et des résolutions de l’ONU. Avez-vous lu la bande dessinée de Sarah Gidden, Comment comprendre Israël en 60 jours (ou moins)(3)Steinkis, 2011. ?
ML : Non.
 
NT : L’approche est très différente de la vôtre. Il s’agit d’une américaine juive plutôt progressiste qui se rend en Israël. Son voyage ébranle progressivement ses convictions et la grille de lecture se brouille. Dans vos publications, vous vous appuyez sur des référents internationaux et renvoyez au réel. Dans la bande dessinée de Sarah Gidden, l’affect finit par prendre le dessus.
ML : J’aurais tendance à croire qu’il faut se méfier de l’affect. Il n’est pas question d’évacuer tout sentiment, mais de prendre du recul et d’essayer de proposer une lecture globale, historique et contextualisée des événements. Si l’on considère une situation politique à l’échelle des seuls individus, tout le monde a raison. Chaque trajectoire pourrait paraître légitime, si l’on a un minimum d’empathie. Ça ne permet donc pas d’éclairer ces questions et enjeux complexes.

Maximilien Le Roy

En 2004, après une année préparatoire en arts appliqués, Maximilien Le Roy quitte la région parisienne pour Lyon. Scénariste et dessinateur, il se consacre à la bande dessinée politique, historique et sociale. Son travail s’alimente de ses nombreux voyages.

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quote-02-02-02J’aime parler d’un sujet que tout le monde connaît sous un angle un peu différent.

NT : Vous vous intéressez davantage à l’humain, à la vie quotidienne, qu’à l’idéologie politique ou religieuse.
ML : Je m’intéresse beaucoup aux arrière-plans idéologiques, politiques et religieux, mais je pense qu’un récit a plus d’impact s’il se penche sur les répercussions qu’ont ces notions, parfois abstraites pour beaucoup, sur le quotidien des individus. Ma préoccupation, à chaque fois, est d’entrer en contact avec des lecteurs qui, d’ordinaire, ne sont pas spécialement rompus à toutes ces questions.
 
NT : Dans Les Chemins de traverse, vous dites avoir clos le cycle du conflit israélo-palestinien. Avez-vous vraiment fait le tour de la question palestinienne ?
ML : J’avais dit ça car je ne souhaitais pas me répéter… Mais la demande de reconnaissance de l’État Palestinien par Mahmoud Abbas ainsi que l’adhésion de la Palestine à l’Unesco(4)L’Autorité palestinienne est devenue le 195e membre de l’Unesco au mois d’octobre 2011. Si la France et la quasi-totalité des pays arabes étaient favorables à cette adhésion, les Etats-Unis, le Canada et l’Allemagne ont voté contre. m’offrira peut-être l’occasion d’en reparler, mais sous une autre forme que la bande dessinée, peut-être un carnet de voyage. Nous verrons…
 
NT : Votre travail dénote dans la production BD actuelle. Gaza est un objet inclassable : peut-on parler de bande dessinée documentaire à propos de vos publications ? 
ML : Pour Gaza, ma démarche était très proche de la conception d’un journal, notamment dans la manière dont j’ai travaillé avec les différents intervenants. Je n’ai rien contre la désignation de documentaire : je vais parfois sur le terrain et effectue un travail d’enquête comme pourraient le faire des journalistes. Et, du reste, j’aimerais  réaliser, un jour, un documentaire vidéo.
 
NT : On peut penser à XXI(5)XXI est une revue trimestrielle française créée en janvier 2008. Patrick de Saint-Exupéry en est le rédacteur en chef. Chaque numéro comprend un grand reportage de bande dessinée, laquelle est « traitée comme un genre à part entière »., une revue d’un genre nouveau qui marche très bien.
ML : Oui. Cette revue accorde une grande importance au graphisme : il n’est pas uniquement utilisé à des fins illustratives, ce qui est plutôt rare dans le milieu du journalisme. Le Monde diplomatique a récemment publié un hors-série spécial en bande dessinées, auquel j’avais participé d’ailleurs. La bande dessinée permet de créer, d’une façon populaire, des passerelles intéressantes entre les genres.
 
NT : Vos publications pourraient également être utilisées comme support pédagogique pour un public scolaire car elles abordent des problématiques contemporaines.
ML : Hosnia été utilisé à plusieurs reprises dans le milieu scolaire. Des professeurs m’ont sollicité pour des rencontres, auprès de jeunes en formations professionnelles ou en difficultés scolaires. J’ai été étonné d’apprendre que les élèves ne maîtrisaient pas forcément les codes élémentaires pour comprendre le langage narratif utilisé en bande dessinée, notamment l’ellipse. On m’a également rapporté qu’il leur était parfois compliqué d’aller au bout des 46 pages…
 
NT : De façon plus générale, votre œuvre naît-elle d’un fait de société qui vous touche particulièrement ou d’une rencontre avec une personne ?
ML : J’ai été confronté aux deux cas de figure. J’ai parfois une idée très précise du sujet que j’ai envie d’aborder : je recueille alors des témoignages, à l’instar de ce que j’ai fait pour l’Indochine. Par contre, Hosni est le fruit d’une rencontre fortuite.
 
NT : Le thème de l’occupation, très présent dans votre dernier ouvrage, Dans la nuit la liberté nous écoute, traverse toute votre œuvre.
ML : Oui, c’est vrai. Mais je ne sais pas précisément pourquoi… Instinctivement, viscéralement, les occupations militaires, coloniales, m’écœurent. Quand je regarde un reportage sur 1940, je m’énerve tout seul devant mon écran. La subordination est quelque chose qui m’insupporte. J’ai beaucoup étudié la question des indépendances nationales et c’est un sujet d’une actualité encore brûlante. La construction des résistants en terroristes et l’usage perpétuel du double standard sont particulièrement intéressants à travailler. Et ça va bien au-delà que ces seules situations : ça plonge dans des racines économiques, sociales, culturelles, anthropologiques… C’est un sujet qui en recoupe mille autres. Mes projets en cours s’y rattachent aussi, d’ailleurs : j’ai des projets et envies sur l’Algérie, l’Irlande, la Tchétchénie, la résistance française contre l’Allemagne…
 
NT : La guerre d’Espagne également…
ML : Oui, même si c’est une situation différente, pour le coup. C’était une guerre civile.
 
NT : On retrouve également le thème de la désobéissance civile.
ML : Oui. Je prépare d’ailleurs un livre qui sortira en 2012 sur Thoreau(6)Henry David Thoreau (1817-1862) est un philosophe et poète américain membre du cercle des Transcendantalistes. En 1845, il construit une cabane en bois près de l’étang de Walden, sur un terrain acheté par son ami et mentor Ralph Waldo Emerson (1803-1882). Il y vit pendant deux ans et raconte son expérience dans Walden ou la vie dans les bois (1854). Opposé à l’esclavage et à la guerre du Mexique, il refuse de payer l’impôt local en 1846 et séjourne une nuit en prison. Il publie La Désobéissance civile en 1849.. J’apprécie l’idée que mes albums, même s’ils traitent de sujets différents, forment un ensemble cohérent, qu’ils s’inscrivent dans un même sillon – qu’il soit philosophique ou politique.
 
NT : Dans votre œuvre, vous effectuez différents voyages, au cœur d’un individu (dans Hosni) ou à l’autre bout de la Méditerranée. Vous revenez sur un pan de l’histoire coloniale française dans votre dernier titre. Votre volonté est-elle de mettre en lumière un fait historique, social ou géopolitique ou de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas ?
ML : Les deux vont de pair. J’aime parler d’un sujet que tout le monde connaît sous un angle un peu différent. Pour l’Indochine, j’ai choisi de raconter l’histoire d’un homme qui déserte plutôt que celle d’un simple soldat dans l’exercice de ses fonctions, comme c’est le cas de la majorité des productions cinématographiques sur ces sujets (surtout outre-Atlantique). Ce sont des parcours minoritaires, atypiques et, forcément, peu médiatisés. Le titre d’un de mes ouvrages, Les chemins de traverse, évoque cette idée. Il y a la grande autoroute, l’histoire officielle, l’histoire du protocole et du pouvoir… je préfère les biais.
 
NT : Vous ne semblez pas chercher à donner une figure héroïque à vos personnages.
ML : Je leur trouve une dimension héroïque dans leur anonymat quotidien.
 
NT : Le personnage de votre dernière bande dessinée est romanesque. Dans la nuit la liberté nous écoute peut se lire comme un roman.
ML : C’est vrai. Il vit des situations plus épiques, plus « romanesques ». Le témoignage initial d’Albert Clavier était très linéaire, très chronologique ; j’ai donc utilisé des flash-back pour rythmer le récit, pour créer une narration plus enlevée que, peut-être, je ne l’avais fait auparavant.
 
NT : Vous évoquez un pan de l’histoire française dont on ne parle pas. La guerre d’Algérie est plus fréquemment abordée.
ML : Il me semble que plusieurs facteurs expliquent ce décalage. L’Algérie est géographiquement beaucoup plus proche de la France que l’Indochine ; la logique d’installation n’était pas la même dans les deux pays – il y avait un million de pieds noirs en Algérie – ; enfin, il y a beaucoup de descendants d’Algériens en France et cette communauté est plus revendicative que ne l’est la communauté vietnamienne.
 
NT : On trouve dans toutes vos bandes dessinées un appareil documentaire. L’utilisez-vous pour ramener le lecteur au réel ?
ML : Le dessin est un filtre, une représentation. Le lecteur se laisse emporter par l’histoire et peut finir par oublier que les événements ont réellement eu lieu. La photographie et les images d’archive raccordent le récit au réel.

 quote-02-02-02Les recherches et l’écriture du scénario sont les phases que je préfère quand je travaille sur un projet.

NT : Je vais en venir à des considérations plus techniques : faites-vous des crayonnés ou travaillez-vous plutôt à partir de photographies prises lors de vos voyages ?
ML : À partir des photos. J’en prends beaucoup lorsque je voyage, je fais beaucoup de repérages.
 
NT : On sent une certaine spontanéité dans votre trait.
ML : La bichromie permet d’obtenir ce trait vivant, un peu lâché, que j’apprécie, par goût, mais aussi parce que je travaille assez vite. Je ne pourrais pas passer une semaine sur une planche : d’une part, c’est impossible quand on a plein de projets, de l’autre, je n’en aurais pas la patience. Il n’y a donc pas d’encrage, la plupart du temps : c’est du crayon à papier, sur des feuilles à grains épais, scanné et contrasté.
 
NT : Dans Faire le mur, utilisez-vous vraiment les dessins de Mahmoud ?
ML : Non. Notamment car Mahmoud n’avait pas de scanner. Cela aurait été techniquement impossible de travailler en parallèle avec lui par Internet. J’ai donc demandé à une amie qui a un style très différent du mien de réaliser ces images.
 
NT : Vous utilisez peu la couleur, vous ne travaillez quasiment qu’en bichromie.
ML : J’adapte à chaque fois le graphisme au sujet. Les dominantes palestiniennes sont ocres ; pour Dans la nuit…, le kaki  renvoie à la jungle indochinoise, aux uniformes militaires. Nietzsche, en revanche, est en quadrichromie. Cela se prêtait aux décors, aux ambiances plus sophistiquées.
 
NT : Quelles relations entretenez-vous avec les éditeurs ?
ML : Ça dépend. En tant que lecteur, je me préoccupe pour ainsi dire jamais des maisons d’édition. Seul m’intéresse le propos ou l’auteur. J’avais donc cette démarche, quand j’ai commencé à proposer mes projets. Je ne connais que quelques interlocuteurs au sein des maisons d’édition  et si le courant passe à échelle personnelle, humaine, allons-y. Mais il m’est arrivé que ça coince, qu’il y ait quelques conflits… Par goût et par tempérament, je me sens plus proche des structures dites « indépendantes », mais la chose est claire : ils n’ont pas les moyens financiers de payer leurs auteurs. Une personne au RSA vit bien mieux. Et comme ce métier, qui me prend tout mon temps, est le seul que j’ai… Donc je travaille aussi avec des grosses structures. Du moment que je garde ma pleine et entière liberté, qu’on ne m’impose rien et qu’on ne m’oblige à rien en matière de « promotion », tout se déroule très bien.
 
NT : Vos bandes dessinées ont-elles été traduites dans d’autres pays ?
ML : Il me semble que Nietzsche a été traduit en néerlandais, en allemand et en japonais ; Faire le mur en espagnol, en italien, en turc et en allemand.
 
NT : Vos œuvres me font beaucoup penser à Emmanuel Guibert, en particulier à La Guerre d’Alan(7)Série en 3 tomes publiée entre 2000 et 2008 à L’Association, dans la collection « Ciboulette », d’après les souvenirs d’Alan Ingram Cope, soldat américain de la Seconde Guerre mondiale.Est-ce un auteur que vous connaissez ?
ML : Pas personnellement. J’aime bien ce qu’il fait, en tout cas. Ma manière de raconter est effectivement assez proche de la sienne, sans doute. Même si j’ai l’impression qu’il s’implique d’une façon moins politique.
 
NT :  Y a-t-il des auteurs dont vous vous sentez proche ?
ML : Joe Sacco pour le fond, même si je suis plus proche d’Emmanuel Guibert d’un point de vue graphique. Je partage d’ailleurs le point de vue de Joe Sacco sur l’objectivité et la question du 50/50(8)Joe Sacco écrit notamment : « Personnellement, j’accepte les implications du reportage subjectif et je préfère les souligner ». « Mon intention, en admettant que je suis présent dans la scène, est de signaler au lecteur que le journalisme est un processus pratiqué par un être humain, avec toutes les imperfections que cela implique », préface deReportages, Futuropolis, 2011.. Et nous apprécions tous deux Noam Chomsky et Orwell ! Je trouve le travail de Philippe Squarzoni très intéressant. C’est un militant altermondialiste qui publie des albums à mi-chemin entre l’essai analytique et la bd. Il a écrit un très bon livre sur la Palestine, Torture blanche(9)Les Requins marteaux, 2004.. J’aime bien le travail d’Igor, aussi.
 
NT : Vous écrivez sur votre blog que vous avez arrêté de dessiner. Ressentiez-vous une forme de lassitude ?
ML : Les recherches et l’écriture du scénario sont les phases que je préfère quand je travaille sur un projet. J’avais souvent la sensation, une fois le scénario terminé, d’avoir également terminé le livre… mais il fallait encore que je dessine pendant un an dessus. Ça ne me correspondait plus vraiment.
 
NT : Vous distinguez vraiment la conception de la réalisation.
ML : Oui. J’ai toujours mille envies en tête, je n’avais pas le temps de les concrétiser ; d’où ma frustration. Je suis content que d’autres dessinateurs se réapproprient les personnages que j’avais construits par l’écrit, en amont ; et cela me permet aussi de travailler sur plusieurs histoires à la fois.
 
NT :  Une dernière question pour conclure : vous êtes au fait du contexte géopolitique actuel. Les différents Printemps arabes vous donnent-ils envie d’aller à la rencontre des témoins qui les vivent ?
ML : J’ai juste publié un « dessin d’humeur » sur la Tunisie sur mon blog. Je n’ai pas prévu de projet sur ce sujet, mais un travail sur le terrain pourrait évidemment être intéressant, pour mesurer toute la complexité et les éventuelles ambiguïtés de ces mouvements. Je vais assez régulièrement en Algérie. La bande dessinée est encore très confidentielle là-bas. Les jeunes dessinateurs sautent des étapes, ils connaissent Guibert avant de passer par les « Gros nez »(10)Le « Gros nez » renvoie à un style de dessin caractéristique de la bande dessinée franco-belge. ; ce qui n’est pas un mal ! Ce serait passionnant que des dessinateurs, de l’autre côté de la Méditerranée, s’empare, avec leur prisme et de l’intérieur, de ces sujets.
Publications
  • Gaza, un pavé dans la mer, collectif d’auteurs réuni par Maximilien Le Roy, La Boîte à bulles, 2009.
  • Hosni, La Boîte à bulles, 2009.
  • Faire le Mur, Casterman, 2010Nietzsche – Se créer liberté, scénario de Michel Onfray, Le Lombard, 2010.
  • Les Chemins de traverse, en collaboration avec Soulman, La Boîte à bulles, 2010.
  • Lever l’encre, autoédition, 2010.
  • Dans la nuit la liberté nous écoute,  d’après le récit d’Albert Clavier, Le Lombard, 2011.
À paraître
  • La Vie sublime, scénario et couleurs de M. le Roy, dessins d’A. Dan, Le Lombard, 2012.
  • España la vida, scénario de M. Le Roy, dessins d’Eddy Vaccaro, couleurs d’Anne-Claire Jouvray, Casterman, 2012.
  • Ni Dieu ni maître, scénario et couleurs de M. Le Roy, dessins de Renart, « KSTR ».

References   [ + ]

1. Reportages, Futuropolis, 2011.
2. La Boîte à bulles, « Contrecœur », 2009.
3. Steinkis, 2011.
4. L’Autorité palestinienne est devenue le 195e membre de l’Unesco au mois d’octobre 2011. Si la France et la quasi-totalité des pays arabes étaient favorables à cette adhésion, les Etats-Unis, le Canada et l’Allemagne ont voté contre.
5. XXI est une revue trimestrielle française créée en janvier 2008. Patrick de Saint-Exupéry en est le rédacteur en chef. Chaque numéro comprend un grand reportage de bande dessinée, laquelle est « traitée comme un genre à part entière ».
6. Henry David Thoreau (1817-1862) est un philosophe et poète américain membre du cercle des Transcendantalistes. En 1845, il construit une cabane en bois près de l’étang de Walden, sur un terrain acheté par son ami et mentor Ralph Waldo Emerson (1803-1882). Il y vit pendant deux ans et raconte son expérience dans Walden ou la vie dans les bois (1854). Opposé à l’esclavage et à la guerre du Mexique, il refuse de payer l’impôt local en 1846 et séjourne une nuit en prison. Il publie La Désobéissance civile en 1849.
7. Série en 3 tomes publiée entre 2000 et 2008 à L’Association, dans la collection « Ciboulette », d’après les souvenirs d’Alan Ingram Cope, soldat américain de la Seconde Guerre mondiale.
8. Joe Sacco écrit notamment : « Personnellement, j’accepte les implications du reportage subjectif et je préfère les souligner ». « Mon intention, en admettant que je suis présent dans la scène, est de signaler au lecteur que le journalisme est un processus pratiqué par un être humain, avec toutes les imperfections que cela implique », préface deReportages, Futuropolis, 2011.
9. Les Requins marteaux, 2004.
10. Le « Gros nez » renvoie à un style de dessin caractéristique de la bande dessinée franco-belge.

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