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Rencontre avec… Melvin Burgess

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Melvin Burgess, bien qu’il soit fréquemment cité comme un auteur « polémique », est souvent méconnu du public. Lecture Jeune l’a interrogé, non seulement sur les controverses qui entourent son œuvre mais aussi sur ses références littéraires, son regard sur les adolescents ou ses projets en cours. Généreux et loquace, il s’est livré sans langue de bois, rappelant sa volonté d’offrir des romans au plus près des préoccupations des jeunes adultes.

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Lecture Jeune : Comment êtes-vous devenu écrivain et pourquoi ? Pourriez-vous revenir sur les grandes étapes de votre parcours ?
Melvin Burgess : J’ai eu envie d’écrire vers l’âge de 12 ans car c’était le seul domaine où j’avais un tant soit peu de talent. Après avoir quitté l’école et commencé une formation pour être journaliste, j’ai décidé de me lancer. J’ai donc plaqué mon boulot et suis rentré chez moi pour écrire. Mon père – lui-même auteur d’ouvrages scolaires –, m’a beaucoup soutenu, y compris quand, à 20 ans, j’étais sans emploi. Je passais mes journées au lit et me levais seulement la nuit pour écrire. A cette époque, seul le fantastique m’intéressait vraiment. Puis, en m’installant à Bristol, j’ai développé une « conscience politique ». Les récits qui se cantonnaient à l’imaginaire ne me suffisaient plus. Cependant, j’ignorais comment introduire cette dimension sociale dans mes textes. C’est sans doute pour cela qu’il m’a fallu tant de temps pour être publié. Quand mon premier manuscrit a été accepté, j’avais 35 ans.
 
LJ : Pourquoi avoir fait le choix de la littérature jeunesse ? Comment sont nés les premiers romans et plus particulièrement Le Cri du Loup (1)Pocket, 1996.?
MB : Je suis venu à la littérature jeunesse par accident. Lorsque ma compagne et moi avons eu notre premier enfant, j’avais la trentaine et je devais savoir si j’allais être publié un jour. Pour le découvrir, je me suis aventuré dans trois voies différentes : des pièces radiophoniques, des nouvelles et un livre jeunesse. Les trois projets ont abouti mais le roman Le Cri du loup a rencontré le plus de succès. Il a été nommé pour la Carnegie Medal(2)Le Carnegie Medal est une récompense britannique créée en 1936. Elle est décernée à des œuvres de littérature pour enfants ou jeunes adultes. J’ai donc continué dans cette voie. Le Cri du loup a été estampillé « roman pour adolescents » mais je n’avais pas conscience d’écrire pour eux. Je m’en suis rendu compte en discutant avec certains jurés; d’après eux, mon livre ne convenait pas à des enfants car la mort des loups était décrite de manière trop explicite. J’ai aussitôt compris que dans les années 1990, au Royaume-Uni, « fiction pour adolescents » était un terme impropre. Les lecteurs de ces romans avaient entre 11 et 14 ans, tout au plus. On employait le terme « adolescents » pour désigner un livre comportant des éléments soi-disant plus « adultes », comme le sexe, la drogue, la violence, etc. D’ailleurs, à cette époque, personne en Grande-Bretagne n’écrivait réellement pour les jeunes, excepté Aidan Chambers(3)Aidan Chambers est l’auteur de La Maison du pont (The Toll Bridge, 1992) traduit et publié en 2010 aux éditions Thierry Magnier. En 2002, il a reçu le Prix Hans Christian Andersen pour l’ensemble de son œuvre..
 
LJ : Junk(4)Gallimard, 1998. a marqué un tournant dans votre carrière d’auteur jeunesse. Décrié par certains, car vous abordez sans tabou le thème de la drogue chez les adolescents et les jeunes adultes, le roman a obtenu la Carnegie Medal (1997). Pourriez-vous analyser ce qu’il représente dans l’évolution de votre écriture et de votre parcours ?
MB : Lors de la publication du Cri du loup, Klaus Flugge, mon éditeur m’a dit: « Les adolescents ne lisent pas ». C’était le leitmotiv de l’époque et c’est la raison pour laquelle personne n’a jamais réellement écrit pour eux (c’est-à-dire les 14-20 ans). Le problème venait largement de la censure, qui sévit encore aujourd’hui dans tous les pays. En ce sens, Junk a été expérimental. L’éditeur Puffin a fait une étude auprès des libraires. Selon eux, Junk était un bon roman, mais la plupart estimaient qu’il abordait des sujets délicats. Les libraires ont pourtant contribué au succès du titre en lui décernant la Carnegie Medal, le prix le plus prestigieux pour la fiction jeunesse du pays ! La réaction a été impressionnante : la presse et la télévision se sont emparées de l’affaire et le livre s’est très bien vendu. S’il a eu des détracteurs, ils se trouvaient principalement dans la presse de droite et les journaux à scandales. La critique plus sérieuse a reconnu les qualités de Junk, tout comme de nombreux éducateurs, ceux qui s’occupaient de toxicomanes et, bien sûr, les lecteurs adolescents. J’ai appris deux choses : la première, c’est que les lecteurs adolescents afflueront si on leur offre une œuvre de qualité. La seconde, c’est la façon bien particulière dont est considérée la jeunesse en Europe et au-delà. Nombreux sont ceux qui craignent les adolescents, ne leur font pas confiance et redoutent qu’ils se déchaînent s’ils ne sont pas bridés. Par conséquent, il y a une méfiance à l’égard des œuvres qu’on peut leur soumettre et de la manière dont ces textes sont présentés. Le problème peut être abordé sous deux angles opposés : en limitant l’accès des jeunes aux informations pour mieux les protéger du monde et de ses dangers ou, au contraire, en les aidant à comprendre et à appréhender les difficultés auxquelles ils devront faire face. Je n’ai pas besoin de préciser où je me situe…
 
LJ: Dans Junk, il y a un écart considérable entre ce que les personnages croient vivre et la réalité. Le lecteur est confronté à une expérience terrible et immédiate, sans discours moralisateur sur les méfaits de la drogue. La force de vos romans provient-elle de cette distanciation, laquelle génère aussi la polémique ?
MB : Quand j’ai décidé de devenir auteur, je me devais de connaître la société, à tous ses niveaux. J’ai été journaliste, maçon, imprimeur, jardinier, chômeur, enseignant, parent seul. J’ai passé des nuits au poste, d’autres à écrire des romans, des articles, etc. J’ai donc l’impression d’avoir accompli cette mission. Je pense qu’un auteur doit pouvoir donner une voix à des personnages de tous âges. Je me suis spécialisé en écrivant pour les adolescents, mais j’espère pouvoir aborder d’autres âges de la vie – nous verrons. J’aime les jeunes : j’apprécie leur franchise, leur amour de la vie, leur résistance, leur optimisme et la rapidité avec laquelle ils peuvent adhérer à des opinions, des sentiments et des modes. Cette admiration me permet peut-être de me glisser plus facilement dans leur peau.

Melvin Burgess

Melvin Burgess est né à Londres en 1954. Après avoir quitté l’école à 18 ans, il se met à écrire mais il ne sera publié que 17 ans plus tard, avec Le Cri du Loup. Pièces de théâtre, nouvelles, romans, l’écrivain connaît un grand succès. Aujourd’hui, il est considéré comme l’un des meilleurs auteurs contemporains de langue anglaise pour la jeunesse. Ses livres abordent souvent des thèmes difficiles dont la drogue, traitée de façon inoubliable dans Junk.

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quote-02-02-02Il y a des personnages qu’un auteur peut « habiter » et d’autres pour lesquels seul le point de vue extérieur est possible.

LJ : Dans les interviews, vous affirmez lire vos textes à voix haute et mimer vos personnages. Qu’est-ce que cela vous apporte ?
MB : Pour moi, à bien des égards, l’écriture ressemble à une performance d’acteur. J’adore les dialogues, la façon dont ils induisent les comportements. Si on peut habiter ses personnages, leurs pensées, comme le ferait un acteur, on pense comme eux, on parle comme eux. Ecrire un dialogue, c’est jouer un rôle.
 
LJ : Cela se ressent dans la pertinence de vos choix narratifs d’un roman à l’autre. Les narrateurs pluriels dans Junk (11 !), Le Visage de Sara(5)Gallimard Jeunesse, « Scripto », 2008 ou Une idée fixe(6)Gallimard Jeunesse, « Scripto », 2004 sèment le trouble dans les interprétations du lecteur. Les points de vue se multiplient. Dans Nicholas Dane(7)Gallimard Jeunesse, 2010, vous optez pour un narrateur extérieur ostensiblement favorable au héros. Pourquoi avoir fait ce choix ? Sur le sujet de la maltraitance, vous souhaitiez prendre position ?
MB : J’ai développé la technique de la pluralité des voix narratives avec Junk, j’y suis parfois revenu depuis. Cette façon de traiter les personnages comme des individus au sein d’un réseau de relations me paraît essentielle. J’aime pouvoir montrer les différentes facettes d’un même contexte ; je suis un adepte de la pluralité. Nicholas Dane est le premier roman dans lequel j’ai tenté d’introduire mon propre point de vue, car c’était un sujet brûlant. Il semble qu’au Royaume-Uni, j’ai pour attribut de m’attaquer aux sujets difficiles et d’une façon qui n’est pas toujours « permise » aux autres auteurs.
 
LJ : Les modalités de narration sont également déterminantes dans vos romans sur la sexualité. Dans Lady(8)Gallimard Jeunesse, « Scripto », 2002., vous abordez le désir féminin par le biais de la métamorphose de Sandra en chienne. La sexualité des garçons, dans Une idée fixe(9)Gallimard Jeunesse, « Scripto », 2004., est mise en scène selon le point de vue de 3 narrateurs adolescents. Pourquoi l’avoir traitée différemment ?
MB : Il y a des personnages qu’un auteur peut « habiter » et d’autres pour lesquels seul le point de vue extérieur est possible. Il faut se montrer très prudent dans ses choix. C’est évidemment une question d’expérience personnelle. Par exemple, je ne pourrais jamais « habiter » un Parisien de mon âge. Il me manque trop de références culturelles. Je ne tenterais jamais non plus d’incarner un noir Britannique. En revanche, j’ai le sentiment de pouvoir « habiter » les femmes de mon propre pays. Ma mère était une femme, ma compagne est une femme. J’ai une fille et beaucoup d’amies. Bien sûr, nos psychés, nos expériences nous différencient, mais comme nous partageons beaucoup de choses, ce n’est pas insurmontable. Cependant, ces différences induisent des exceptions, notamment pour les relations sexuelles. Je pourrais sans doute « imaginer » à quoi ressemble le rapport amoureux du point de vue féminin, ou tout simplement « faire semblant ». Mais je ne suis pas certain de pouvoir en faire autant pour la culture sexuelle chez les jeunes femmes… Cela demanderait trop de précisions et je me ridiculiserais en essayant vainement de m’y attaquer. Ce n’est pas un tabou pour moi, mais, dans ce cas précis, le fait d’être un homme constitue une difficulté. Lorsque j’écrivais Lady, j’avais l’impression que malgré la quantité impressionnante de livres pour les jeunes femmes traitant d’amour et de relations amoureuses, aucun n’abordait vraiment le thème du désir et de la libido. Je préférais écrire d’une façon métaphorique et, au fond, Lady se sert de sa sexualité pour découvrir ce qui est important dans la vie et ce qui ne l’est pas. Mais le roman abordant la culture sexuelle féminine n’est pas encore écrit, et j’ai la conviction que seule une femme pourra en être l’auteur…
 
LJ : Vous rendez compte sans tabou de la sexualité des jeunes adultes. Selon vous, serions-nous dérangés par la libido des jeunes ?
MB : C’est effectivement le cas. L’éducation sexuelle se concentre sur les MST, les grossesses non désirées et le danger. «Le sexe, c’est génial, vous allez adorer ! » : voilà ce qu’on devrait leur dire, et non pas le résumer à la peur, l’angoisse et la part d’ombre entourant le sujet. En plus des avertissements, il faudrait fêter cela ! Tous les adultes qui côtoient des adolescents ont souvent la même crainte : si on leur parle de certains aspects jouissifs de la vie, ils vont se faire la malle et en profiter à outrance. Le sexe, c’est merveilleux. La plupart des gens boivent de l’alcool ou prennent de la drogue pour éprouver du plaisir et beaucoup le font sans trop de danger. Les jeunes sont conscients des risques d’une consommation excessive comme du bien-être que ces substances engendrent. On semble vouloir éduquer les jeunes sur tous les sujets, excepté celui du plaisir.
 
LJ : Revenons à votre dernier roman. Nicholas Dane s’inscrit dans la filiation d’Oliver Twist de Charles Dickens. De l’Angleterre puritaine du XIXe siècle aux banlieues pauvres de Manchester des années 1980, la maltraitance des enfants perdure. Quels sont les changements en 2012 ? Et pourquoi vous référer à cette œuvre ?
MB : Qu’est-ce qui a changé en termes de maltraitance des enfants ? Pas grand chose, je le crains. Dans notre pays, nous avons fait place nette dans les foyers pour enfants. Ces institutions sont à présent moins vastes, très surveillées et elles sont sollicitées en dernier recours – les enfants seront toujours, dans la mesure du possible, envoyés dans des familles d’accueil. Aussi les maltraitances surviennent-elles désormais le plus souvent au sein de ces dernières. On y a toujours constaté des abus. Je suis optimiste maintenant que l’abcès est crevé ; nous savons qu’il ne s’agit pas de cas isolés mais récurrents, nous sommes en mesure de nous prémunir contre de telles choses. Je me suis tourné vers Dickens car il écrivait au début de l’ère industrielle et nombre des problèmes urbains qu’il a soulevés sont encore d’actualité. Il a aussi réussi un tour de force : celui de dénoncer ces souffrances tout en nous divertissant. J’ai tenté de faire la même chose.

 quote-02-02-02Je garde toujours en mémoire le conseil de Brecht : adapter les œuvres des anciens est l’un des meilleurs moyens pour apprendre.

LJ : Outre Oliver Twist, on note des clins d’œil et des emprunts à d’autres auteurs : dans Rouge Sang(10)Gallimard Jeunesse, 2002., le clan des Volsons habite dans un immeuble où un ascenseur de verre est u n personnage à part entière comme dans Charlie et le grand ascenseur de verre de Roald Dahl(11)Charlie et le grand ascenseur de verre (Gallimard Jeunesse, 1978) est la suite de Charlie et la chocolaterie (Gallimard Jeunesse, 1967).. Toujours dans Rouge Sang, le personnage de Mélanie évoque « la vieille Alice » de Lewis Caroll. Enfin, dans Lady, vous revisitez La Métamorphose de Kafka. Vous inscrivez-vous dans la lignée de ces œuvres et de ces auteurs classiques ? Que représentent-ils pour vous ?
MB : J’aime glaner des petits morceaux de passé. Dans Rouge Sang, l’iconographie est empruntée à l’univers des jeux vidéo et de la bande dessinée. Par exemple, Judge Dredd(12)Judge Dredd est un personnage de comics éponymes créés par John Wagner et Carlos Ezquerra. Ses aventures ont débuté dans la revue britannique de science-fiction 2000 A.D. en 1977., un personnage de comics évoluant dans une ville en perpétuelle décrépitude, parsemée de détails d’un modernisme vieillissant. On peut également noter le lien entre Lady et Kafka. J’aime jouer les « pies voleuses » et introduire toutes sortes de références dans mes livres: télévision, jeux vidéo, bande dessinée, auteurs classiques… Je garde toujours en mémoire le conseil de Brecht : adapter les œuvres des anciens est l’un des meilleurs moyens pour apprendre. Ce précepte m’a plus d’une fois servi dans ma carrière. Le monde de l’imaginaire est riche et, de nos jours, les livres sont en compétition avec de nombreux médias. Alors pourquoi ne pas s’en inspirer ?
 
LJ : Par ailleurs, vous avez revisité la mythologie islandaise dans Rouge Sang et la suite, De Feu et de Sang(13)Gallimard Jeunesse, 2007.. Pourquoi avoir choisi cette source ?
MB : L’histoire de Rouge Sang et De feu et de sang vient de la saga islandaise Volsunga(14)C’est une légende nordique retraçant l’histoire du clan Volsung au cours des générations.. Cette source occupe une place majeure dans la tradition du récit d’Europe du nord-ouest : on ressent beaucoup plus « le côté nordique » chez les dieux Scandinaves que chez les dieux gréco-romains. Leurs landes, leurs forêts sauvages et leur tempérament sont plus proches de notre vision anglo-saxonne. J’ai lu ces contes étant enfant et ils ne m’ont jamais quitté. La légende de Sigurd représente le mythe du héros d’Europe du nord et cette histoire merveilleuse réunit tous les bons ingrédients : l’héroïsme, la tragédie, l’amour, le désespoir, la trahison, la vengeance. Ce fut le projet le plus stimulant sur lequel j’ai travaillé.
 
LJ : Au-delà de ces nombreuses références, quels romans vous ont marqué enfant et adolescent ? Sur le site « Apocalypse Book(15)Voir : http://apocalypsebook/com/2011/03/25/looking-back-at-first-loves-melvin-burgess-on-the-wind-in-the-willows/ », vous mentionnez Le Vent dans les Saules(16)Le Vent dans les Saules (publié en 1908, la version française est éditée en 1935 chez Armand Colin) est un roman écrit par le romancier écossais Kenneth Grahame (1859-1932). C’est un des classiques de la littérature pour enfants et de la fantasy animalière. comme le premier livre que vous avez aimé, pourquoi ?
MB : Le Vent dans les Saules a été mon premier coup de cœur littéraire. Ce monde m’avait envoûté. Il conciliait mon amour des animaux et mes désirs d’évasion. J’ai lu beaucoup de livres mettant en scène des animaux, par exemple ceux de Gerald Durrell, un homme ayant passé sa vie à collectionner des spécimens pour différents zoos. J’ai aussi adoré Le Livre de la jungle de Rudyard Kipling. Plus tard, j’ai découvert la fantasy, avec Le Seigneur des anneaux, bien sûr, mais surtout Mervyn Peake, l’un des imaginaires les plus foisonnants du XXe siècle. En lisant George Orwell, j’ai commencé à m’intéresser au réel, à l’exploration de la fiction et à la limpidité de la description.
 
LJ : Quel regard portez-vous sur la littérature jeunesse et plus particulièrement sur celle adressée aux adolescents et aux jeunes adultes ?
MB : Pour moi, la littérature pour jeunes adultes permet de mieux connaître cette génération. Tout d’abord, la plupart du temps, le héros et l’héroïne sont jeunes, eux aussi. Si les romans s’ancrent dans une veine réaliste, ils vont traiter des problèmes auxquels les jeunes gens sont confrontés dans leur existence – impossible pour moi d’imaginer construire un roman Young Adult autour d’un second divorce, par exemple. Lorsque j’étais plus jeune, ces romans n’existaient pas. Aujourd’hui, ils fleurissent. Le genre attire de nombreux auteurs, peut-être parce qu’il est nouveau et en plein essor. Il reste donc des domaines à explorer et des formes à expérimenter. Le cinéma et la télévision sont encore trop censurés dans de nombreux pays, aussi est-il impossible d’employer ces médias pour se mettre dans la peau d’un adolescent. Je me rappelle qu’un producteur voulait adapter Junk : il a finalement renoncé au projet car « le public visé ne serait pas autorisé à le voir ». Aujourd’hui, trouver de l’argent pour financer un film destiné aux ados reste presque impossible, sauf pour les sujets les plus consensuels. Il est impensable qu’un âge charnière comme l’adolescence soit exclu de l’une des formes d’art les plus significatives du XXe siècle… Mais les livres peuvent explorer des terrains interdits à la télévision ou au cinéma, c’est pourquoi la littérature Young Adult est importante. Je suis certain qu’elle va rapidement se développer. Le fait qu’elle soit encore vendue et considérée comme une sous-catégorie de la littérature jeunesse freine son essor. Si l’on compare ce qu’un lecteur assidu de 15 ans lit avec les prescriptions scolaires, on constate combien ces dernières sont restreintes – tout le contraire de ce qu’elles devraient être. C’est du moins le cas au Royaume-Uni.
 
LJ: Quels sont les auteurs dont vous suivez les publications? Vous avez rédigé une nouvelle dans un recueil récemment traduit en France (La Première fois, Gallimard Jeunesse, «Scripto»), Cet ouvrage rassemble de nombreux écrivains : Mary Hooper, Patrick Ness, Anne Fine. Les connaissez-vous et comment vous situez-vous par rapport à leur œuvre ?
MB : Je connais le travail de beaucoup de ces auteurs. Certains, comme Mary Hooper et Anne Fine, font partie de « la vieille école », d’autres, comme Patrick Ness, sont de la nouvelle génération. Il y davantage de compétition dans le genre Young Adult et il attire de nouveaux talents. Nous avons tous un point commun : chacun s’est, à sa manière, attaqué à des sujets difficiles. J’apprécie toujours les romans de Kevin Brooks. J’aime aussi Malorie Blackman – la reine de l’intrigue ! – et récemment, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire Wintergirls de Laurie Halse Andersen, un auteur américain.
 
LJ : Vous n’avez aucun tabou lorsque vous vous adressez aux adolescents. Finalement, êtes-vous vraiment un auteur « jeunesse » ? Envisagez-vous de publier un roman en littérature générale ?
MB : Jusqu’à présent, tous mes livres s’adressaient aux adolescents, à l’exception de Rouge Sang et De feu et de sang, qui auraient dû être publiés en littérature générale. Je me suis lancé dans cette entreprise, après avoir remarqué que les rayons fantasy des librairies étaient arpentés par des lecteurs de toutes les générations, sans les catégorisations habituelles. Je suis certain qu’un jour, j’écrirai pour un public plus âgé mais j’ai encore beaucoup de projets pour les adolescents dans les années à venir.
 
LJ : Justement, quels sont les retours des lecteurs adolescents sur vos romans ? Quels sont ceux qui les touchent le plus ?
MB : Je reçois des lettres – plus souvent des e-mails, maintenant. Junk touche beaucoup les lecteurs. Ils écrivent qu’ils comprennent mieux le phénomène d’addiction, que ce soit chez eux ou chez l’un de leurs proches (si j’ai accompli une bonne action, c’était d’écrire ce livre puisqu’il semble avoir aidé tant de personnes !). Mais bien souvent, Junk a changé leur regard sur le monde. Curieusement, malgré le destin tragique de Lily, beaucoup trouvent son exemple édifiant – pas son sort, mais la façon dont elle choisit de vivre sa propre vie. Elle accepte de prendre des risques, même en refusant de voir la vérité. De nombreux courriers mentionnaient sa conduite, sa détermination et son libre-arbitre. Malgré tout, je n’ai jamais entendu personne me dire qu’il voulait lui ressembler : les jeunes font très bien la distinction entre la fiction et la réalité.
 
 LJ : Quels sont vos projets en cours ?
MB : Je viens d’achever un roman d’horreur. C’est ma première incursion dans ce genre. Je voulais faire quelque chose qui soit à la fois effrayant et drôle, tout en me permettant un style plus léger. Je l’ai envoyé à mon agent il y a quelques jours… Nous verrons bien !
 
LJ : Vous évoquez l’humour. Il y a de nombreuses années déjà, vous disiez : « J’aime bien faire des livres drôles. Mais mes livres drôles sont souvent mauvais(17)Nous Voulons Lire, n°128, février 1999, p.45. ». L’humour n’est-il pas l’un des fils conducteurs – rarement souligné par la critique – de votre œuvre ?
MB : Sur ce sujet, mon point de vue a évolué. A présent, je perçois la dimension comique dans tout ce que j’écris. Puisque j’adore rire, je fais en sorte de le partager avec mes lecteurs. Les critiques se méfient de l’humour, peut-être parce qu’ils le trouvent hypocrite, difficile à appréhender, alors ils ont tendance à l’oublier. Mais je passe beaucoup de temps à réfléchir à la comédie, c’est un aspect de mon travail dont je suis fier.
 
LJ : Pourriez-vous nous dire quelques mots sur votre dernier roman, Kill All Ennemies ?
MB : II est question d’adolescents exclus de leur établissement et qui doivent intégrer un Pupil Referal Unit (centres réservés aux enfants en échec scolaire). On a tendance à considérer ces jeunes comme irrécupérables, des parasites de la société, des délinquants irresponsables et sans avenir. Mais lorsqu’on se penche sur leurs parcours, on s’aperçoit que ces ados ont parfois simplement des problèmes bien plus graves à régler : une mère alcoolique dans l’incapacité d’assumer son rôle dans la famille ou un beau-père violent dont ils cherchent à protéger leur mère et leur fratrie. Dans de telles situations, il est impossible de concilier les épreuves du quotidien et l’école. En parlant avec eux, on constate que ce ne sont pas des délinquants, mais des personnes pourvues d’un vrai sens des responsabilités et soucieuses de faire de leur mieux. J’ai identifié trois individus avec des problèmes différents et je m’en suis inspiré pour Kill All Ennemies. C’est un roman moderne mettant en scène des « héros » peu ordinaires et souvent oubliés.
 
Propos recueillis par la rédaction de Lecture Jeune dans le cadre du n°139, « Melvin Burgess ».
Publications
    • Le Cri du loup, Pocket jeunesse, 1998.
  • Un été au bord du fleuve, Gallimard Jeunesse, « Pages blanches », 1999.
  • L’Esprit du tigre, Gallimard jeunesse, 1999.
  • La Déroute, Gallimard jeunesse, 1999.
  • Le voleur de rapaces, Pocket jeunesse, 2000.
  • Géante, Gallimard jeunesse, « Folio junior », 2000.
  • Le fantôme de l’immeuble, Gallimard jeunesse, « Folio junior », 2001.
  • Rouge sang, Gallimard jeunesse, 2002 et « Folio SF », 2007.
  • Lady, ma vie de chienne, Gallimard Jeunesse, « Scripto », 2002 et « Folio », 2011.
  • Junk, Gallimard Jeunesse, « Scripto », 2002 et « Folio », 2009.
  • Un trésor dans la Tamise, Hachette jeunesse, 2003.
  • Une Idée fixe, Gallimard jeunesse, 2004.
  • De feu et de sang, Gallimard jeunesse, 2007.
  • Billy Elliot, Folio junior, 2007.
  • Le Visage de Sara, Gallimard jeunesse, « Scripto », 2008.
  • L’Homme aux oiseaux, Gallimard Jeunesse, « Folio cadet », 2008.
  • Une promesse pour May, Gallimard Jeunesse, « Folio junior », 2009.
  • Nicholas Dane, Gallimard jeunesse, 2010.
  • La première fois (collectif), Gallimard jeunesse, 2011.
  • Kill all enemies, Gallimard Jeunesse, « Scripto », 2012.
  • La dose, Gallimard Jeunesse, « Scripto », 2014.

References   [ + ]

1. Pocket, 1996.
2. Le Carnegie Medal est une récompense britannique créée en 1936. Elle est décernée à des œuvres de littérature pour enfants ou jeunes adultes
3. Aidan Chambers est l’auteur de La Maison du pont (The Toll Bridge, 1992) traduit et publié en 2010 aux éditions Thierry Magnier. En 2002, il a reçu le Prix Hans Christian Andersen pour l’ensemble de son œuvre.
4. Gallimard, 1998.
5. Gallimard Jeunesse, « Scripto », 2008
6. Gallimard Jeunesse, « Scripto », 2004
7. Gallimard Jeunesse, 2010
8. Gallimard Jeunesse, « Scripto », 2002.
9. Gallimard Jeunesse, « Scripto », 2004.
10. Gallimard Jeunesse, 2002.
11. Charlie et le grand ascenseur de verre (Gallimard Jeunesse, 1978) est la suite de Charlie et la chocolaterie (Gallimard Jeunesse, 1967).
12. Judge Dredd est un personnage de comics éponymes créés par John Wagner et Carlos Ezquerra. Ses aventures ont débuté dans la revue britannique de science-fiction 2000 A.D. en 1977.
13. Gallimard Jeunesse, 2007.
14. C’est une légende nordique retraçant l’histoire du clan Volsung au cours des générations.
15. Voir : http://apocalypsebook/com/2011/03/25/looking-back-at-first-loves-melvin-burgess-on-the-wind-in-the-willows/
16. Le Vent dans les Saules (publié en 1908, la version française est éditée en 1935 chez Armand Colin) est un roman écrit par le romancier écossais Kenneth Grahame (1859-1932). C’est un des classiques de la littérature pour enfants et de la fantasy animalière.
17. Nous Voulons Lire, n°128, février 1999, p.45.

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