Rencontre avec… Natacha Derevitsky (PKJ)

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En 2014, Pocket Jeunesse fête ses 20 ans. Natacha Derevitsky, sa directrice éditoriale, retrace les grandes étapes de l’existence de cette maison d’Univers Poche. Avec cent quarante titres publiés par an, PKJ est aujourd’hui le premier éditeur de grand format en littérature de jeunesse.

Marieke Mille : Quelles évolutions ont marqué la maison depuis sa création ?

Natacha Derevitsky : En 1994, les trente premiers titres parus s’adressaient à trois tranches d’âges, différenciées par le code couleur de leurs couvertures : jaune pour les 3-5 ans, rouge pour les 6-8 ans et vert pour les 9-11 ans. Le mot d’ordre de Pocket Jeunesse était alors « que chaque enfant ait des livres avec lesquels il fait bon lire et grandir ». A l’époque, je travaillais chez Bayard Editions, qui était alors en pleine croissance, avec des séries comme Chair de Poule(1)Robert Lawrence Stine, Bayard Jeunesse, 1995-2001.. Nous avons vu progresser ce concurrent avec un positionnement marketing extrêmement fort. Contrairement à Bayard, Pocket Jeunesse publiait des histoires indépendantes, en plus des séries. En 1999, j’ai rejoint Pocket Jeunesse avec d’autres membres de Bayard. Marie-Christine Conchon, aujourd’hui notre présidente-directrice générale, prenait la direction financière, et Jean-Claude Dubost celle du groupe Univers Poche. A notre arrivée, nous avons modifié la politique éditoriale pour faire évoluer ce qui était confus à nos yeux. Les titres isolés du catalogue devenaient désormais une faiblesse, car leur nombre croissant rendait difficile le repérage d’un titre sur un linéaire. Nous avons donc choisi de développer les séries − Danse(2)Anne-Marie Pol, Pocket Jeunesse, 40 vol., 2004-2008., Heartland(3)Lauren Brook, Pocket Jeunesse, 40 vol., 2001-2011., Rigolo(4)Entre 2000 et 2005, Rigolo a contenu une cinquantaine de titres humoristiques de divers auteurs., Toi+Moi(5)La série Toi+Moi, publiée entre 2000 et 2006, a réuni une quarantaine de titres d’auteurs différents sur le thème de l’amour., Totalement Jumelles(6)Pocket Jeunesse, 2004-2006.  à la mode à l’époque, qui ont permis de relancer la maison sur un nouveau segment, tout en gardant des livres plus littéraires, avec des auteurs comme Jean-Claude Mourlevat ou Odile Weulersse. Nous avons ensuite rencontré l’éditeur de Stephen Hawking et publié Georges et les secrets de l’univers(7)Lucy et Stephen Hawking, Pocket Jeunesse, 2007. qui a amorcé le succès du grand format chez Pocket Jeunesse. Tout en gardant les séries, nous avons renforcé cet axe qui nous a permis de séduire un lectorat plus âgé. Le slogan de notre anniversaire, « le lecteur grandit, Pocket Jeunesse aussi », reflète bien notre évolution depuis vingt ans.

 

MM : Quelle est la ligne éditoriale actuelle de Pocket Jeunesse ?

ND : Si des titres de dystopie(8)La dystopie, dite aussi contre-utopie, est un récit de fiction représentant une société caractérisée par la négation de l’individu au nom d’un hypothétique bien-être collectif érigé en dictature. comme 1984(9)Gallimard, 1950. de Georges Orwell, existaient déjà, notamment aux Etats-Unis, nous pouvons revendiquer d’avoir fait découvrir ce genre à nos lecteurs avec Scott Westerfeld et sa série Uglies(10)Uglies, Pretties, Specials, Extras, Secrets, Pocket Jeunesse, 2007-2008., puis Hunger Games(11).Suzanne Collins, Pocket Jeunesse, 3 tomes, 2009-2010. Aujourd’hui, nous sommes un éditeur éclectique. Sans rien nous interdire, nous tentons d’être audacieux en restant, évidemment, dans les codes de la littérature de jeunesse. Nous essayons quelquefois d’être à contre-courant : certes, nous avons publié des titres sur les vampires − comme La Maison de la nuit(12)P. C. Cast et Kristin Cast, Pocket Jeunesse, 10 tomes parus, 2010-en cours. − lorsqu’ils rencontraient un vif succès, mais nous avons aussi surpris nos lecteurs avec la dystopie. Par ailleurs, certains titres très atypiques, comme Wonder(13)R. J. Palacio, Pocket Jeunesse, 2013. qui traite du handicap, de la différence et de la difficulté à être accepté par les autresnous tiennent à cœur. La diversité et l’éclectisme, en tranches d’âges comme en genres, qui caractérisent Pocket Jeunesse, nous permettent cette année d’être le premier éditeur grand format, sans même compter les ventes de Hunger Games ! Nous n’avons cependant pas pour autant délaissé nos livres de poche auxquels nous accordons beaucoup d’importance. Notre offre est conséquente, notamment avec notre label « Best Seller » qui requiert 20 000 ventes en grand format et pour lequel des éditeurs tiers, du groupe ou non, nous proposent des titres.

 

MM : Vous avez choisi en 2012 de modifier votre logo en « PKJ », pourquoi un tel changement ?

ND : Cette décision venait de la nécessité de renouveler notre logo qui datait de la création de Pocket Jeunesse. De temps en temps, sur des titres jeunes adultes, nous écrivions sobrement « Pocket Jeunesse » car le logo, qui renvoyait à un public plus jeune, ne nous paraissait pas forcément approprié. Notre service marketing a fait travailler une agence pour nous soumettre plusieurs propositions. « PKJ » nous a semblé intéressant, car cette appellation s’adaptait à toutes les tranches d’âge et fonctionnait aussi bien sur un Pitikok(14)Christian Heinrich et Christian Jolibois, Pocket Jeunesse, 2009-2013. que sur Hunger Games.

Natacha Derevitsky

(c)Melania Avanzato

Natacha Derevitsky

Après l’obtention du diplôme de Sciences-Po Paris, Natacha Derevitsky s’est dirigée vers l’édition scolaire, puis a fait ses premières armes aux éditions Bayard. Depuis plus de dix ans, elle a développé le secteur de la jeunesse chez Univers Poche, pour la marque PKJ.

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quote-02-02-02Le marché « jeunes adultes » est menacé de saturation par la surproduction. Si nous ajoutons à cela les doubles exploitations, il faut vraiment que celles-ci restent limitées et justifiées.

MM : Certains titres que vous avez publiés l’ont été parallèlement dans des éditions pour les adultes. Comment sélectionnez-vous ces textes que vous sortez dans deux éditions ?

ND : Comme nous publions des traductions, les choix pris par le pays d’origine du livre nous orientent quelquefois. Wonder et Le Bizarre Incident du chien pendant la nuit(15)Mark Haddon, Pocket Jeunesse, 2003. avaient, par exemple, chacun été publié pour les jeunes et pour les adultes en Angleterre. Or, Wonder a beaucoup plu à l’éditrice du Fleuve Noir, qui voyait un potentiel lectorat d’adultes pour ce titre. Nous devons tout de même faire attention à ce genre de pratique. Le marché « jeunes adultes » est menacé de saturation par la surproduction. Si nous ajoutons à cela les doubles exploitations, il faut vraiment que celles-ci restent limitées et justifiées.

 
MM : Comment le blog communautaire du groupe Univers Poche « A blog ouvert », destiné aux adolescents et aux jeunes adultes, a-t-il vu le jour ?

ND : La création d’« A blog ouvert » relève d’une réflexion datant d’au moins dix ans. Nous pensions que le fonds d’Univers Poche contenait des titres pouvant intéresser les jeunes adultes. Avec l’activité communautaire florissante sur le web, nous souhaitions développer une plate-forme pour le faire connaître. Au début, un travail considérable a été mené pour que chaque éditeur sélectionne les titres de son catalogue susceptibles de plaire à ce lectorat. Nous les avons fait lire à des jeunes adultes qui nous ont fourni des fiches pour plébisciter ou rejeter ces livres, ce qui nous a permis de constituer la bibliothèque du blog. Ce support est aussi une plate-forme littéraire et interactive qui permet aux jeunes de parler d’activités culturelles, mais également de sujets de société.

 

MM : Vous avez donc réuni un comité de lecture pour constituer le fonds d’« A blog ouvert ». Sollicitez-vous également des jeunes pour recueillir leurs commentaires sur des titres que vous publiez ou des choix de couvertures, par exemple ?

ND : En cas de doute, le responsable web sollicite parfois son réseau de blogueurs, mais ces situations sont assez anecdotiques. Si nous devions demander systématiquement leurs avis aux jeunes, notre travail deviendrait impossible ! Il nous arrive de faire lire un texte sur lequel nous hésitons à un psychologue ou à quelques jeunes pour entendre leur opinion, mais c’est loin d’être systématique.

 quote-02-02-02Je pense qu’il faut faire confiance au texte.

MM : Quelle stratégie numérique menez-vous ?

ND : Tous les livres publiés le sont également au format numérique. Peu à peu, nous rattrapons la numérisation des sept cents titres de notre fonds, dont près de la moitié est aujourd’hui disponible à ce format. Hunger Games nous a portés sur ce marché avec la vente de 40 000 fichiers en un an et demi. Pour le secteur de la jeunesse, ces chiffres sont conséquents et dépassent même ceux d’auteurs plébiscités en numérique au Fleuve Noir. Ce cas n’est cependant pas représentatif du marché actuel. Le numérique est paradoxal : les professionnels en parlent comme d’un bouleversement, alors que le marché est pour l’instant marginal et que nous sommes encore principalement des éditeurs de livres papier. S’il s’agit d’un important projet dont on ne peut faire l’économie et vers lequel nous souhaitons nous tourner, il ne faut, pour l’instant, pas délaisser le livre physique.

 

MM : Quelles influences ont ces nouveaux supports sur votre façon de travailler ?

ND : Nous avons créé une nouvelle marque, 12-21, consacrée exclusivement à la publication des titres au format numérique. On voit maintenant émerger des petits textes complémentaires créés par les éditeurs américains sur un héros ou dans l’univers d’une série. Ce sont de nouveaux outils que nous n’avions pas avant pour accompagner les lancements ou l’attente d’un second tome. Par exemple, pour la sortie du film The Mortal Instruments(16)Harald Zwart, 2013. , dix nouvelles ont été commercialisées en numérique uniquement.

 

MM : Avez-vous des projets d’applications ?

ND : Ce support nous concerne moins, car nous ne sommes pas des éditeurs de petite enfance. En raison de ses coûts, il est difficile d’investir ce domaine. Nous lançons une application sur Pitikok pour les très jeunes, mais nous ne nous engouffrons pas dans ce secteur. La petite enfance n’est pas notre spécialité, même si nous avons quelques titres, et les applications pour les adolescents relèvent pour l’instant plutôt du jeu. Je pense qu’il faut faire confiance au texte. Il n’est pas forcément utile d’ajouter des compléments numériques. Le contenu est quand même censé se suffire à lui-même !

Propos recueillis et mis en forme par Marieke Mille, rédactrice en chef de Lecture Jeune, en juillet 2013. Entretien initialement paru dans le n°149 de Lecture Jeune, « Les Jeux Vidéo ».

References   [ + ]

1. Robert Lawrence Stine, Bayard Jeunesse, 1995-2001.
2. Anne-Marie Pol, Pocket Jeunesse, 40 vol., 2004-2008.
3. Lauren Brook, Pocket Jeunesse, 40 vol., 2001-2011.
4. Entre 2000 et 2005, Rigolo a contenu une cinquantaine de titres humoristiques de divers auteurs.
5. La série Toi+Moi, publiée entre 2000 et 2006, a réuni une quarantaine de titres d’auteurs différents sur le thème de l’amour.
6. Pocket Jeunesse, 2004-2006.
7. Lucy et Stephen Hawking, Pocket Jeunesse, 2007.
8. La dystopie, dite aussi contre-utopie, est un récit de fiction représentant une société caractérisée par la négation de l’individu au nom d’un hypothétique bien-être collectif érigé en dictature.
9. Gallimard, 1950.
10. Uglies, Pretties, Specials, Extras, Secrets, Pocket Jeunesse, 2007-2008.
11. .Suzanne Collins, Pocket Jeunesse, 3 tomes, 2009-2010.
12. P. C. Cast et Kristin Cast, Pocket Jeunesse, 10 tomes parus, 2010-en cours.
13. R. J. Palacio, Pocket Jeunesse, 2013.
14. Christian Heinrich et Christian Jolibois, Pocket Jeunesse, 2009-2013.
15. Mark Haddon, Pocket Jeunesse, 2003.
16. Harald Zwart, 2013.

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