Rencontre avec… Orianne Charpentier

entretiens_icon

Orianne Charpentier s’est fait connaître ces dernières années notamment grâce à deux livres : Après la vague (2014) et Rage (2017), publiés chez Gallimard Jeunesse. Dans un style concis et chargé d’émotions, elle crée des personnages meurtris par la vie et malmenés par une actualité traumatisante. Au fil de ses textes, l’auteure se demande comment se reconstruire après la mort de ceux qui nous sont chers. Dans cet entretien, elle évoque également ses quatre autres romans, ses sources d’inspiration et son processus d’écriture. Ce témoignage est riche d’enseignements sur cet écrivain qui souhaite restituer la vie dans ce qu’elle a d’unique et de précieux, parfois dans l’urgence, comme pour Rage, parfois après une longue infusion, comme pour La Vie au bout des doigts.

Colette Broutin : Quelle lectrice étiez-vous, petite, puis adolescente ?

Orianne Charpentier : Depuis que j’ai su lire, j’ai toujours été une grosse lectrice. Je dévorais car je vivais la lecture comme une immersion, une plongée dans un autre monde. Je me souviens avoir commandé, à dix ans, un livre intitulé L’Histoire sans fin, avec l’espoir un peu fou que ce serait vraiment un récit qui n’aurait pas de fin ! J’ai été toute déçue, quand j’ai ouvert le paquet, de constater qu’en fait, c’était un livre comme les autres, que j’allais terminer. Plus tard, à l’adolescence, je lisais des romans pour plonger en moi-même et mieux comprendre le monde qui m’entourait. J’ai lu Jules Verne, Alexandre Dumas, Victor Hugo, Tolstoï et… Marcel Proust. Cela a été une révélation. Pour moi, c’était la découverte du « roman total ». Je lui dois d’avoir appris à lire.

CB : Comment vous est venu le désir de devenir auteure, et plus particulièrement écrivain pour la jeunesse ?

OC : J’ai trouvé « chaussure à mon pied » en découvrant Jane Austen. C’est en relisant plus de 40 fois certains de ses romans que j’ai identifié des mécanismes d’écriture. Plutôt que de me lancer dans une grande fresque, j’ai opté pour une écriture de miniaturiste comparable à « une peinture sur un grain de riz », comme elle le disait elle-même.

CB : Pouvez-vous commenter votre processus créatif ?

OC : J’ai remarqué que les personnages viennent à moi lors de circonstances qui me touchent émotionnellement. Rage est née d’un voyage en Allemagne en 2016 et de l’arrivée des migrants dans les gares. Ce n’est pas forcément conscient. Guenièvre, l’héroïne de La Vie au bout des doigts, flottait en moi comme un papillon. Jérémy, le narrateur de Mauvaise graine, est né d’une rencontre avec des élèves dans une classe de collège. Ceux qui, massés au fond, se montraient plutôt fermés, et que j’ai eu envie… d’apprivoiser. J’ai vraiment l’impression que ces ébauches de personnages existent dans un autre monde et qu’un phénomène de porosité leur permet de prendre possession de mon imagination. Par moment, je trouve que l’écriture a à voir avec le chamanisme, ou avec une sorte de médiumnité : soudain, quand un personnage apparaît, c’est comme une vision. L’histoire vient après et il semblerait presque que ce sont les personnages qui me la dictent. Lorsque je me mets à écrire, j’ai l’impression que mon roman a pris la place de la réalité qui n’est plus qu’une distraction. Et c’est comme si je portais un lourd sac à dos gonflé de tous ces personnages qui me sollicitent pour exister. Mais leur donner vie me procure aussi une joie intense.

Par ailleurs, je conçois mes livres comme des mille-feuilles, des gâteaux avec une surprise à l’intérieur : j’essaie de faire en sorte qu’ils contiennent plusieurs sens. Chaque lecteur est unique. Il peut ne pas accrocher au texte, tout comme il peut élaborer des interprétations variées. Ainsi, qui est vraiment le loup dans La Petite Capuche rouge : Djibril ou Méthilde ? Je laisse des indices pour les curieux. Mais je travaille beaucoup mon écriture pour qu’elle traduise le mieux possible la spécificité du personnage.

quote-02-02-02 Le point commun entre mes protagonistes, c’est de chercher comment surmonter les vagues de la vie. […] Ce sont autant de personnages et de circonstances qui illustrent ce qu’être humain veut dire

Orianne Charpentier

Orianne Charpentier

Oriannne Charpentier est née en 1974 à Saigon, pendant la guerre du Vietnam. Elle passe son enfance au Maroc, puis dans un petit village de Normandie. Après des études de lettres, elle intègre une école de journalisme, puis collabore à des magazines culturels et destinés à la jeunesse. Elle a gardé des lectures de ses douze ans (Verne, Kessel, Dumas…) le goût des voyages – ce qui l’a conduite aux quatre coins du monde, du Québec à Djibouti, en passant par la Mongolie ou le Kirghizistan. Rage est le 6e roman de l’auteur publié aux Éditions Gallimard Jeunesse (le 4e dans la collection Scripto).

CB : Quels sont vos thèmes de prédilection ?

OC : À mes yeux, l’écriture et la lecture sont ce qui permet de raccommoder un tissu déchiré. Le héros, au départ, connaît une situation conflictuelle, voire fracassée. Et son itinéraire – l’exploration de soi, les rencontres – lui permet de trouver un réconfort, une consolation, une force qui l’arme pour affronter la vie. Ce chemin qu’il accomplit, il ne le fait pas en vain : il y a une lumière au bout. On peut dire que le point commun entre mes protagonistes, c’est de chercher comment surmonter les vagues de la vie. On le voit avec le traumatisme de Rage, mineure isolée, exilée en France ; avec la difficulté à vivre pour Maxime après la mort de sa sœur Jade, emportée par un tsunami en Thaïlande ; avec Jérémy, persuadé qu’il est un raté ; avec Méthilde dans La Petite Capuche rouge, qui s’est enfermée dans une carapace hautaine et méprisante ; et avec Guenièvre, bien sûr, qui découvre son identité et surmonte les épreuves de la guerre en aidant les autres. Ce sont autant de personnages et de circonstances qui illustrent ce qu’être humain veut dire.

CB : Comment définiriez-vous la lecture et l’écriture ?

OC : Écrire, pour moi, c’est consoler les vivants et redonner une voix aux morts, ou à ceux qui n’ont pas de voix. Écrire sur l’enfance, c’est maintenir vivante en moi la fillette que j’étais. Par l’écriture, on maintient en vie l’éphémère. Et c’est aussi ce qu’il y a de merveilleux dans la lecture : à deux cents ans de distance, on peut passer du temps avec les mots de Stendhal et s’en sentir proche. Je m’amuse à converser avec mes auteurs favoris, j’en invite certains sur mon canapé. Il m’est arrivé de m’exclamer : « Oh, Léon ! Merci », en m’adressant à Tolstoï !

quote-02-02-02 Écrire, pour moi, c’est consoler les vivants et redonner une voix aux morts, ou à ceux qui n’ont pas de voix

CB : Connaissez-vous votre lectorat ?

OC : Je participe à une dizaine de journées de rencontres par an, lorsque j’ai la chance que mes livres soient sélectionnés dans des prix, et lorsque je suis invitée dans des classes. Je peux alors dialoguer avec mes lecteurs. J’aime beaucoup ces moments. Je me souviens d’une question, un jour, à propos de La Petite Capuche rouge : « Pourquoi Méthilde et Djibril ne s’embrassent-ils pas ? ». Dans la vie, les choses importantes peuvent être celles qui n’arrivent pas…

montagecouverture

CB : Quels sont vos projets actuels ?

OC : Avant d’écrire Rage, qui s’est imposé à moi dans l’urgence, j’étais en train d’écrire un roman fantastique, pour la première fois de ma vie. Je me sens, à nouveau, envahie par ces voix qui me sollicitent ; mais c’est un univers si lourd, si nouveau, que cela me déstabilise. C’est un peu écrasant d’ordonner ce chaos. Un vrai défi !

Entretien avec Orianne Charpentier méné le 2 juin 2017
  Propos recueillis et mis en forme par Colette Broutin