Rencontre avec… Paola Grieco (Gulfstream) et Isabelle Pehourticq (Actes Sud Junior)

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Lecture Jeunesse propose d’expliquer comment s’organise la conception d’un livre documentaire, et de montrer comment ce livre est traité en bibliothèque. Paola Grieco, directrice éditoriale chez Gulf Stream, et Isabelle Pehourticq, chez Actes Sud Junior, ont répondu aux questions de Sonia de Leusse, directrice de l’association.

Sonia de Leusse : Pour bien comprendre votre démarche, pourriez-vous nous rappeler comment vous êtes arrivées, l’une et l’autre, dans l’édition documentaire ?
Paola Grieco : J’ai d’abord été diplômée en Histoire. À l’université, j’étais spécialisée en histoire antique, en archéologie et en histoire de l’art, puis je suis devenue professeur. En enseignant l’histoire et la géographie au collège, j’ai pris conscience des limites de la transmission du savoir auprès des adolescents. C’est pour cette raison que j’ai souhaité travailler dans l’édition de livres documentaires. En 2007, j’ai intégré Gulf Stream, une maison d’édition dédiée à la jeunesse, basée à Nantes, déjà très impliquée dans les problèmes d’environnement. La maison d’édition avait alors le projet de créer une branche plus historique – historico-maritime ou bien purement historique, pour les enfants de 8 à 12 ans. J’ai rapidement pris la main sur l’ensemble de la production et ai moi-même développé les collections en réfléchissant au type de documents que je voulais. Petit à petit, nous avons ajouté des dessins humoristiques et des images d’archives. Nous produisons aujourd’hui entre vingt et vingt-cinq documentaires par an.
 
SL : Et vous, Isabelle Pehourticq, quel chemin vous a menée chez Actes Sud ?
Isabelle Pehourticq : Mon parcours est plus atypique. Je suis certes passée par l’Education Nationale après des études de lettres, mais j’ai ensuite travaillé quatorze ans dans le textile. C’est à l’issue de cette carrière que je suis revenue vers le monde des livres. J’ai d’abord été stagiaire dans des maisons d’édition, et aujourd’hui je m’occupe des livres documentaires et des livres CD chez Actes Sud Junior, qui en publie environ une trentaine par an.
 
SL : Comment travaillez-vous concrètement ?
IP : Mon bureau se situe dans le service graphique intégré à la maison. Je reçois des projets, puis je les sélectionne suivant les besoins et les contraintes liés au catalogue : alimenter les collections qui existent déjà, équilibrer l’offre pour les différentes tranches d’âge, prendre en compte les événements ponctuels (les anniversaires, les commémorations…). Puis je lance la machine : je m’occupe avec l’auteur de parvenir à un texte convaincant, et nous réfléchissons ensuite au format et à la maquette les mieux adaptés. Nous recherchons les illustrations, nous nous approprions le sujet grâce au type d’humour et à l’imaginaire que nous choisissons. Au final, le livre est bien plus qu’un simple documentaire.
 
SL : Comment fonctionne votre équipe, chez Gulf Stream ?
PG : Nous sommes deux. Je suis l’éditrice et la directrice générale s’occupe aussi des maquettes, tandis que les prestataires extérieurs sont la maquettiste et les correcteurs. Nous sommes par ailleurs en partenariat avec les musées, les mairies et les services d’archives des villes que nous traitons, pour être au plus proche de l’histoire du lieu et avoir accès à la meilleure iconographie possible dans nos livres, même si nous achetons parfois des images à la BNF, qui centralise de nombreuses ressources iconographiques.
 
LJ : Comment décririez-vous votre offre ? Quelles collections mettez-vous en avant ?
PG : Comme tout le monde, les prescripteurs libraires et les lecteurs iront plus aisément vers les collections qu’ils connaissent. D’où la difficulté d’amener les jeunes lecteurs vers de nouveaux ouvrages. Nous devons donc nous familiariser avec les pratiques de lecture et, sans aller jusqu’à faire des produits de consommation de masse, essayer de nous adapter au public.
IP :Pour ma part, je souhaite éviter d’ajouter de nouvelles collections et me contenter de celles que nous avons déjà. Ainsi, nous évitons les contraintes liées à trop de nouveautés, et nous nous concentrons sur des auteurs sûrs.
 
SL : Vous prenez donc en compte les débouchés commerciaux ?
PG : Oui, mais tout en essayant de proposer des idées nouvelles. L’adolescent ne lit pas spontanément de documentaires. Aussi devons-nous passer par des prescripteurs. La validité des sources me semble primordiale : l’éditeur ne traite pas les thématiques à la légère. Nous essayons de nous positionner en éditeur de documentaires qui propose de nouvelles mises en perspectives, tout en gardant constamment en tête la rentabilité économique des livres. Mais il s’agit d’un modèle économique lourd et nous ne publions donc pas uniquement du documentaire.
IP : Avant tout, l’éditeur doit garder une véritable exigence, même si les adolescents ne viennent pas d’eux-mêmes vers ses livres. Il doit refuser la facilité. C’est pour cette raison que nos ventes oscillent de 3 000 à 15 000 exemplaires selon les cas : le succès d’un ouvrage est ponctuel.

PaolaGrieco

Paola Grieco

Isabelle Pehourticq

Isabelle Pehourticq

 

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quote-02-02-02J’ai appris comment raconter des histoires en écrivant mais, au fond de moi, je suis une conteuse.

SL : Etes-vous en relation avec l’Education Nationale ?
IP : Non, car nous ne faisons pas partie du domaine parascolaire. Notre offre est complémentaire. Il ne s’agit pas de rajouter des « contraintes » aux jeunes lecteurs. L’idée est de proposer des thèmes différents, qui fassent un peu oublier l’école, justement.
 
SL : Quelle est, selon vous, la spécificité du documentaire pour les jeunes ?
PG : Ce qui est important, c’est la façon d’aborder la thématique. Il faut approfondir le travail éditorial pour ne pas se contenter de faire du documentaire factuel si on veut toucher un public plus adolescent. Il s’agit de donner du matériau de connaissance et d’éveiller la curiosité, tout en affutant le libre arbitre et le sens critique des jeunes. L’idéal serait de créer des connexions entre les thématiques, mais de filtrer néanmoins la masse d’informations, ce qu’Internet ne fait pas lorsqu’un moteur de recherche lance une requête.
IP : Oui, la question essentielle selon moi est celle de l’angle qu’on adopte. Comment aborder un sujet, de quelle façon le traiter, sont des tâches fondamentales de l’éditeur. Face à Internet, on ne peut plus se contenter de faire du documentaire de manière traditionnelle.
 
SL : Certains de vos ouvrages sont classés comme « romans historiques ». Est-ce une façon d’éviter l’étiquette « documentaire » ?
IP : Non, il y a une différence entre les deux concepts. Il y a une part de fiction dans le roman historique qu’il n’y a pas dans le documentaire. A mi-chemin se situent les docu-fictions, des objets très intéressants au demeurant mais difficiles à classer en bibliothèque, ainsi qu’à utiliser pour les jeunes lecteurs. Il n’est donc pas aisé de les valoriser dans des espaces où la concurrence est rude.
 
SL : Comment déterminez-vous les thématiques, les sujets ? Avez-vous recours à la technique du brainstorming ? Suivez-vous l’actualité ?
PG : Un travail de fond est nécessaire sur certains sujets, pour lever les tabous, remettre en cause les non-dits, faire prendre conscience de certaines réalités, notamment sur des sujets délicats comme les droits des femmes, l’excision, etc. La relation entre auteur et éditeur est essentielle pour ce faire. L’éditeur peut bien souhaiter aborder des sujets sociologiques ou d’actualité, seule la façon dont l’auteur traitera la thématique compte. Ainsi naissent de beaux projets comme, en 2014, un ouvrage sur la folie, et un autre sur les utopies.
IP : Il faut assumer une certaine « partialité » de l’auteur et de l’éditeur. Ils doivent se tenir à un choix de ligne éditoriale. Le duo ne peut se passer d’un de ses membres : cela permet de lancer le débat et de cerner les besoins de la collection, comment elle doit fonctionner. Le problème est avant tout de trouver son public : notre lectorat doit se situer dans un créneau entre l’adolescent et le jeune adulte. A cet égard, nous sommes confrontés à un problème d’onomastique dans le département Actes Sud Junior, dont le terme final ne correspond plus du tout au catalogue actuel. S’en suivent, malheureusement, des difficultés de cloisonnement dans les bibliothèques par exemple, alors que nous pourrions viser plus large si nous avions un autre libellé. J’aimerais surtout que les adultes aussi aillent vers ces ouvrages. J’essaie de ne pas me mettre de chaine en définissant un public cible. Il est toujours bon de voir des lecteurs plus âgés consulter les ouvrages destinés aux enfants.
PG : Ce lectorat hybride donne justement de l’intérêt à ces collections tout en étant responsable de son difficile positionnement en librairie.
 
SL : Les adolescents ne vont pas en librairie, mais plutôt en bibliothèque. Dès lors, comment faire vivre ces documentaires ? Par des chemins détournés, comme les blogs ou les réseaux sociaux ?
IP : Nous essayons de mettre en avant des ouvrages sur notre site, pour le faire vivre, essayer de profiter d’Internet, de Facebook. Mais nous évitons les démarches de « community manager » par des lecteurs.
PG : Pour notre part au contraire, nous avons travaillé avec un « community manager » pour la collection « Et toc », mais il reste difficile d’en saisir le véritable impact. Nous avons essayé de faire fonctionner ce site, mais nous peinons à amener le lectorat que nous visons à s’y connecter. Il faut mettre en place une véritable animation de chaque instant. C’est presque un travail à temps complet. Le plus efficace reste Facebook, mais on peut aussi citer la page Internet Booknode, un site de partage et de conseil d’ouvrages, ainsi que certains forums, crées ex nihilo, initiés par des blogueurs indépendants. Se profile alors une réalité des plus surprenantes : celle d’une communauté de lecteurs qui se connaissent, mais qui reste relativement confidentielle. C’est important d’avoir accès à ce genre de phénomène, parce que nous n’avons alors plus affaire aux prescripteurs, mais aux lecteurs eux-mêmes.
 
SL : Quelle direction souhaite prendre « Et toc » désormais ? Avez-vous un nombre de titres restreints ?
PG : En fonction des thématiques et de l’intérêt des lecteurs, nous déterminerons quelle tournure prendra la collection. Il ne faut pas non plus négliger les autres collections pour équilibrer la production. Mais je voudrais explorer des terrains qui sortent des sentiers battus. J’espère surtout que nous montrerons enfin aux adolescents qu’ils sont des adultes en puissance et que nous leur donnerons les clefs pour s’accomplir en tant que tels.
 
SL : Selon vous, à quel point les doubles publications sont-elles pertinentes ? Pourrait-on imaginer une double couverture ou une double publication pour un public plus large ?
PG : Il faut en effet ouvrir les perspectives en termes de publication : par exemple, combiner deux ouvrages en un seul, avec des couvertures inversées, et en intégrant de l’esthétique, un graphisme nouveau. Nous sommes très friandes de nouveautés : nous n’irions peut-être pas jusqu’à des doubles publications, mais des doubles couvertures, pourquoi pas ? J’y avais d’ailleurs pensé pour un roman graphique.
IP : Pour notre collection, « Actes Sud Junior », il serait souhaitable de supprimer le terme « junior ». Dès lors, les couvertures pourront convenir à plusieurs publics. Il est vrai qu’une couverture est essentielle dans une œuvre, ne serait-ce que dans l’approche du lecteur : ce dernier n’envisagera pas le sujet de la même manière selon le visuel, qui permet aussi de se démarquer.
   

 quote-02-02-02Aujourd’hui, quand quelqu’un me demande à quoi ressemble mon monde, je peux lui dire de regarder à travers le miroir.

SL : Paola Grieco, vous travaillez en lien avec un comité de lecture composé de plusieurs dizaines d’adolescents. Quelle part accordez-vous à leurs remarques dans la création d’un livre documentaire ? Est-ce une manière de suivre le principe de l’offre et de la demande ?
PG : Non, nous ne procédons pas tout à fait ainsi. Par exemple, la collection « Et toc » n’a pas vocation à répondre à une demande de la part des adolescents. Lorsque je reçois des jeunes en stage, je leur fais lire les textes de la collection, sous format Word, afin de mesurer leur réaction. L’ouvrage sur le féminisme par exemple a entrainé beaucoup de questionnements de leur part. C’est le rôle de l’éditeur de proposer de nouvelles thématiques, des sujets vers lesquels les jeunes ne se tourneraient pas naturellement. Je donne aussi de la fiction à lire aux membres du comité de lecture, dont font partie une quarantaine d’adolescents. Je leur demande leur avis, notamment à propos des personnages. Ces manuscrits présélectionnés ne correspondent généralement à aucune collection déjà existante : par conséquent, nous tâtonnons. Pour le documentaire, c’est différent. Je ne demande pas à l’auteur d’adapter son texte aux remarques des jeunes lecteurs. Nous ne voulons justement pas éditer ce qu’ils ont d’emblée envie de lire.
IP : De notre côté, nous n’avons pas de comité de lecture. Pour cette raison, nous restons assez éloignés de la réception des jeunes lecteurs. Au final, nous savons peu de choses sur ce qu’ils ont aimé, ce qu’ils ont retenu, ce qu’ils ont pensé de nos ouvrages. J’ajouterais que l’édition n’est pas une science exacte et que je me méfie des outils marketing. Il est difficile de connaître les raisons du succès d’un ouvrage par rapport à un autre. C’est généralement une question de « timing », c’est-à-dire que le livre sort au bon moment pour coïncider avec les préoccupations de ses lecteurs. Nous avons souvent des surprises.
 
SL : Vous servez-vous des blogs pour recueillir des avis de lecture ?
IP : Pas vraiment. Je me sers de revues de presse, je consulte les commentaires, les retours… Mais c’est tout.
PG : Chez Gulf Stream, nous effectuons au contraire une veille, mais nous constatons généralement un enthousiasme démesuré de la part des blogueurs, par opposition avec la presse traditionnelle. C’est normal, ils ont plutôt tendance à parler de leur coups de cœur que de ce qu’ils n’ont pas aimé.
 
SL : Un contenu peut se décliner sur toutes sortes de supports (vidéo, application, site…). Vous semble-t-il cohérent de diversifier les médias et les formats ?
IP : J’ai d’abord été très séduite à l’idée de multiplier les supports : vidéo, objets interactifs, applications… Mais je me suis rendu compte que c’était très coûteux. Quand on voit ce qui commence à se faire sur Internet, notamment les applications gratuites, l’éditeur est rapidement confronté à des problèmes de coûts et de marché. De plus, je garde en mémoire la glorieuse époque des CD-Rom. Ce format a eu beaucoup de succès, mais au final, c’est le livre qui est resté. J’en tire une leçon importante : ne pas se précipiter. Faire les choses intelligemment. Il ne faut pas que l’approche des lecteurs soit remise en cause. Avec les autres supports, on risque le zapping sans intégration des contenus. Et alors que retiennent les jeunes ?
 
SL : Pour autant, il est rare de lire un livre documentaire de la première à la dernière page. C’est plutôt un support que l’on consulte ponctuellement, comme une encyclopédie ou un ouvrage de référence.
IP : Oui, mais il faut éviter la dispersion. L’attention ne doit pas être diluée dans la multitude des supports ou dans un format qui n’est pas adapté.
PG : L’auteur et l’éditeur invitent à une démarche fondamentale de réflexion, à l’inverse de la recherche en éparpillement sur Internet. Ils sont là pour donner les clefs de la compréhension aux enfants et aux adolescents, pour les inciter au questionnement de manière ludique. Par exemple, on peut développer une application iPad en interactivité avec l’ouvrage numérique. Mais cela reste toujours un complément par rapport au livre papier. Peut-être est-ce une question de militantisme ?
 
SL : Certains, comme Gallimard, ont fait le choix d’exporter format et graphisme d’Internet vers des documentaires papier. Que pensez-vous de cette volonté de « révolutionner » la mise en page ?
PG : « Tothème » chez Gallimard est vraiment une excellente collection. Il a fallu trois ans de travail à ses créateurs pour mettre en place les premiers numéros. Leur approche est tout à fait pertinente, en particulier au niveau graphique. Les passerelles de lectures entre les rubriques permettent de varier et multiplier les points de vue. Cette façon de faire, à l’inverse du simple documentaire factuel, favorise le développement du libre arbitre.
 
SL : Pourrait-on substituer un site Internet à un livre ? Par exemple, utiliser l’architecture du site comme un sommaire avec des possibilités de navigation et de zoom, qui permettent de rentrer de plus en plus dans le sujet. Une telle démarche permettrait des mises à jour régulières. Le mode de lecture serait différent, mais le rôle de l’éditeur resterait le même.
PG : C’est là tout le problème du phagocytage du livre par les sites Internet. Ce sont des produits avec deux vitesses différentes. Le site Web risque de tuer le livre papier, parce qu’il est plus facile, plus rapide, moins coûteux. Si l’on crée un jour ce genre de support, cela se fera certainement au détriment du livre papier.
IP : Pour le moment, on ne nous a pas proposé de projets qui nous convainquent vraiment. Or il faut que cela s’intègre dans notre catalogue : on ne fait pas du numérique en soi. En ce qui me concerne, je m’intéresse surtout au fonctionnement des maisons d’édition par le biais de leurs collections, qui permettent de créer des passerelles entre les ouvrages. Et force est de constater l’absence de marché pour l’édition numérique en ce moment. Les coûts seraient trop élevés pour des débouchés relativement limités. Il est difficile d’imaginer prêter des ouvrages numériques en bibliothèque…

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