Rencontre avec… Thierry Murat

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Graphiste de formation, Thierry Murat a travaillé plusieurs années en agence avant d’illustrer des albums publiés aux éditions du Rouergue à partir de 2002. Elle ne pleure pas elle chante est sa première incursion, remarquée, dans le roman graphique. Avec Les Larmes de l’assassin, sa dernière bande dessinée librement adaptée du roman éponyme d’Anne-Laure Bondoux, il rencontre le succès auprès d’un large public

Sonia de Leusse-Le Guillou : Thierry Murat, comment vous est venue l’envie d’adapter Les Larmes de l’assassin ? La lecture d’Anne-Laure Bondoux a-t-elle été déterminante ?
Thierry Murat : Oui. J’avais lu le roman en 2004, alors que je travaillais sur Elle ne pleure pas elle chante (1)Elle ne pleure pas elle chante, d’après le roman d’Amélie Sarn, scénario de Corbeyran, dessin et couleur de Thierry Murat, Delcourt, « Mirages », 2004.. L’idée d’en faire une bande dessinée m’avait traversé l’esprit, mais je ne savais ni comment ni pourquoi la concrétiser. Je me demandais ce qu’une telle transposition pourrait apporter de plus au roman. C’était juste une intuition. J’ai mené d’autres projets entre temps.
 
SLG : Comment avez-vous découvert ce texte ? Ce sont généralement les adolescents ou les professionnels de la littérature jeunesse qui lisent de tels ouvrages.
TM : Cette littérature m’est familière. Ma femme a travaillé aux éditions Rue du monde pendant quatre ans. Le parrain de mon fils est libraire. C’est d’ailleurs cet ami qui nous a prêté Les Larmes de l’assassin. Nous lisons beaucoup de romans pour adolescents et apprécions cette production qui offre souvent de belles surprises. J’ai adoré le roman d’Anne-Laure Bondoux, et le projet de l’adapter en bande dessinée a dormi pendant six ans.
 
SLG : Il vous a donc fallu un temps de maturation.
TM : J’y pensais régulièrement, je me souviens très bien de la tranche du livre rangée dans la bibliothèque. J’avais essayé d’appeler Anne-Laure Bondoux que je ne connaissais pas. J’avais cherché son numéro dans l’annuaire, mais je tombais tout le temps sur un fax. Je me suis finalement lancé en 2009 : j’ai expliqué mon projet à Anne-Laure, laquelle est tombée des nues. Il a fallu que je lui envoie mes livres parce qu’elle ne savait pas qui j’étais. Elle m’a répondu qu’elle avait aimé l’ambiance graphique et le décor du Poisson-chat(2)Le Poisson-chat, Arnaud Floc’h (scénario) et Thierry Murat (dessin et couleur), Delcourt, « Mirages », 2008., mais que l’histoire lui plaisait moins. Elle ne pleure pas elle chante l’avait par contre séduite dans sa globalité. Anne-Laure a ensuite accepté de voir des pages de mon adaptation des Larmes de l’assassin. Je lui en ai montré 15, c’est-à-dire toute la scène d’exposition. Elle m’a alors permis de réécrire complètement son texte et incité à y puiser tout ce dont j’avais besoin. La liberté qu’elle m’a accordée est un cadeau formidable. J’ai eu la chance de pouvoir effectuer un travail d’auteur.
 
SLG: Le changement de narration, avec le passage à la première personne, s’est-il imposé de lui-même ? Était-ce pour vous une évidence que Paolo raconte l’histoire ?
TM : Oui. Je ne sais pas pourquoi j’ai commencé à écrire à la première personne. Au début, c’était un jeu, un travail d’échauffement. La transformation des « il » en « je » m’a permis de m’approprier l’écriture. L’utilisation de la première personne pour faire parler le narrateur embarque le lecteur d’emblée. Anne-Laure a apprécié ce changement. D’ailleurs, son roman suivant, Le Temps des miracles(3)Anne-Laure Bondoux,Le Temps des miracles, Bayard Jeunesse, « Millézime », 2009., est écrit à la première personne.
 
SLG : Vous avez complètement réécrit la fin du roman.
TM : Oui. J’ai consulté Anne-Laure pour chaque modification. Elle m’a toujours encouragé à faire mon propre livre à partir du sien. J’avais envie de faire un récit dessiné pour un public adulte.
 
SLG : On y trouve plus de violence.
TM : La tension dramatique est plus forte. Mes réécritures sont néanmoins respectueuses de l’esprit du roman d’Anne-Laure. Le parti pris était de toute façon très clair, y compris avec les éditions Futuropolis : il fallait sortir du cadre jeunesse et faire un récit pour adultes.
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Thierry Murat

Graphiste de formation, Thierry Murat a travaillé plusieurs années en agence avant d’illustrer des albums publiés aux éditions du Rouergue à partir de 2002. Elle ne pleure pas elle chante est sa première incursion, remarquée, dans le roman graphique. Avec Les Larmes de l’assassin, sa dernière bande dessinée librement adaptée du roman éponyme d’Anne-Laure Bondoux, il rencontre le succès auprès d’un large public.

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quote-02-02-02Nous lisons beaucoup de romans pour adolescents et apprécions cette production qui offre souvent de belles surprises.

SLG : L’attachement entre Paolo et Angel est davantage décrit dans le roman. En revanche, il y a plus de violence, un aspect abrupt dans votre bande dessinée. Vous avez également changé la scène de dénonciation : ce n’est plus Délia mais son père qui semble livrer Angel, tandis que le couple formé par Luis et Délia laisse planer le doute.
TM : J’aime que le roman graphique réussisse à nous faire lire entre les cases. J’exagère peut-être, mais il n’y a guère que la bande dessinée qui est capable de faire ça. En tout cas, c’est cet aspect que j’ai décidé de travailler ; l’exploiter permet de décupler l’émotion de façon considérable.
 
SLG : C’est donc la narration par l’image qui vous intéresse dans le roman graphique, tout ce que le texte ne pourrait pas dire et que l’image véhicule.
TM : J’essaie de trouver le bon équilibre entre texte et image.
 
SLG : Revenons à la narration par l’image : le début des Larmes de l’assassin paraît, mais peut-être à tort, très cinématographique. Était-ce votre ambition ?
TM : En fait, je ne pense pas au cinéma quand je travaille de cette façon. L’effet cinématographique provient plutôt d’une envie d’optimiser la mise en page. J’aime ce système de narration en trois temps qui correspond à une certaine manière de faire de la bande dessinée. Lorenzo Mattotti(4)Auteur de bande dessinée, peintre et illustrateur italien. est l’un des premiers à avoir pratiqué ce genre de découpage.
 
SLG : Dans le roman, Paolo retourne chez lui, accueille à nouveau les étrangers. Il découvre que Luis a tenu sa promesse car ses lettres se sont accumulées sur le pas de la porte. Ce n’est pas le cas chez vous.
TM : Je n’ai pas voulu excuser Luis.
 
SLG : Quant à Paolo, il devient l’auteur de sa propre histoire, on l’a évoqué. Vous choisissez même de le mettre en scène en tant qu’écrivain. Pourriez-vous revenir sur le choix de votre épilogue ?
TM : Il fallait d’abord justifier cette langue très littéraire à la première personne alors qu’on voit à l’image un enfant illettré, en guenilles. L’histoire se passe dans les années 1930, j’ai donc effectué un travail sur la langue. On sent qu’il s’est produit quelque chose dans la vie de Luis. Il m’a semblé intéressant que ce personnage revienne sur cet épisode de sa vie à travers le roman autobiographique qu’il est en train d’écrire. J’avais envie d’introduire une dimension introspective. Ce revirement m’a également permis de rendre hommage à Anne-Laure Bondoux et à son travail d’écrivain. La vieille machine à écrire de la fin lui a d’ailleurs beaucoup plu. L’héritage de Luis réside dans le récit qu’il écrit(5)C’est effectivement Luis qui apprendre à lire et à écrire à Paolo.. Paolo se retrouve dans l’épilogue avec deux héritages, celui de Luis et celui d’Angel.

 quote-02-02-02Aujourd’hui, quand quelqu’un me demande à quoi ressemble mon monde, je peux lui dire de regarder à travers le miroir.

SLG : Et qu’en est-il du dessin ; vous utilisez des papiers colorés ? Comment expliquer cette impression de matière ?
TM : Ce sont des papiers que je collectionne dans une boîte à chaussures. Je les scanne et constitue une banque sur mon ordinateur. À partir d’une teinte, j’en décline deux ou trois en réglant les couleurs – je peux par exemple transformer un brun rouge en brun gris –, mais cette opération conserve la matière du papier. Je l’associe à mon dessin noir et blanc que je scanne également et avec Photoshop, je les assemble. Je ne dessine rien sur l’ordinateur, il ne me sert qu’à assembler et à découper.
 
SLG : Comment travaillez-vous les noirs ?
TM : À l’encre de Chine. Les noirs sont usés, comme dans les mauvaises sérigraphies, parce je scanne des photocopies. Je photocopie, je re-photocopie et lorsqu’une photocopie me convient, qu’elle est usée comme il faut, je la numérise, ce qui fragilise de nouveau les traits.
 
SLG : Cette technique modifie complètement l’aspect final.
TM : Je l’utilise pour que l’on croie que j’ai dessiné sur des vieux papiers. Si je travaillais directement dessus avec mon stylo noir et mon encre, le résultat serait le même parce que le papier boit l’encre, produit des aspérités.
 
SLG : Le choix du support semble très cohérent avec l’atmosphère. Les papiers préexistaient et vous avez décidé d’en tirer parti.
TM : Tout à fait. En regardant des photographies du bout du monde, j’ai essayé de voir quelle pouvait être cette palette de couleurs, en aplats, comme dans Elle ne pleure pas elle chante. J’avais déjà déterminé ma palette de couleurs lorsque j’ai fait le lien avec ma collection de papiers. C’est de la vraie matière, pas de la matière dématérialisée numérique. Je vais utiliser les mêmes matériaux pour mon prochain livre avec Rascal, mais dans des teintes différentes. J’ai envie de pérenniser cette technique : cela fera mentir tout ceux qui disent pour chacun de mes livres que la technique que j’utilise est en parfaite adéquation avec le sujet traité !
 
SLG: Quel a été le retour du lectorat adulte sur Les Larmes de l’assassin ?
TM : Il a été excellent, ce qui ne m’est jamais arrivé ! J’ai eu un très bon papier dans Le Monde, obtenu le Grand Prix RTL de la bande dessinée au mois de février, mon livre est sélectionné dans les librairies Canal BD…
 
SLG : Et chroniqué dans Lecture Jeune(6)Voir le n° 137 de Lecture Jeune, mars 2011. !
Publications
Albums
  • Pensées en suspension et autres points…, textes de Thomas Scotto, images de Thierry Murat, éditions l’Édune, 2010
  • Dieux, texte de Thierry Dedieu, images de Thierry Murat, éditions l’Édune, 2009
  • E, éditions l’Édune, « l’abécédaire », 2007
  • Komunikation zérø, récit d’Henri Meunier, éditions du Rouergue, 2003
  • Otto portrait, texte de Karine Mazloumian, éditions du Rouergue, 2002
  • Kontrol 42, récit de Régis Lejonc, éditions du Rouergue, 2002
Bandes dessinées
  • Les Larmes de l’assassin, scénario et dessin de Thierry Murat, Futuropolis, 2011
  • Bob Dylan revisited, ouvrage sélectif, Delcourt, 2008
  • Le Poisson-chat, scénario d’Arnaud Floc’h, dessin et couleur de Thierry Murat, Delcourt, « Mirages », 2008
  • Woody Guthrie, scénario et dessin de Thierry Murat, éditions Nocturne, « BD music », 2006
  • Ysoline, scénario de Rascal, dessin et couleur de Thierry Murat, Delcourt Jeunesse, 2006
  • Elle ne pleure pas elle chante, scénario de Corbeyran, dessin et couleur de Thierry Murat, Delcourt, « Mirages », 2004

A lire aussi...

    References   [ + ]

    1. Elle ne pleure pas elle chante, d’après le roman d’Amélie Sarn, scénario de Corbeyran, dessin et couleur de Thierry Murat, Delcourt, « Mirages », 2004.
    2. Le Poisson-chat, Arnaud Floc’h (scénario) et Thierry Murat (dessin et couleur), Delcourt, « Mirages », 2008.
    3. Anne-Laure Bondoux,Le Temps des miracles, Bayard Jeunesse, « Millézime », 2009.
    4. Auteur de bande dessinée, peintre et illustrateur italien.
    5. C’est effectivement Luis qui apprendre à lire et à écrire à Paolo.
    6. Voir le n° 137 de Lecture Jeune, mars 2011.

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