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Rencontre avec… Thomas Mathieu

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Thomas Mathieu, auteur de bande dessinée, met en image depuis juillet 2013 des histoires de harcèlement et de sexisme sur le site http://projetcrocodiles.tumblr.com/. Ce projet a connu un succès grandissant et le recueil papier sortira en octobre aux éditions du Lombard.

Marieke Mille : Quelle était votre volonté en lançant le projet crocodiles ?
Thomas Mathieu : Au départ je n’avais qu’une idée vague du projet, c’est en le réalisant que le thème et la forme se sont mis en place.
 
MM : Dans votre album, Les Drague-misères(1)Delcourt, « Shampoing », 2010., les hommes étaient déjà représentés sous formes de loups ou de crocodiles. Pourquoi avoir pris ce parti et pourquoi avoir continué dans cette voie ?
TM : J’aime jouer avec les codes et les clichés dans mes dessins. Lorsque je travaillais sur Les Drague-misères, il y avait une sorte de discours machiste qui revenait à la télévision et dans les médias, entre Eric Zemmour et Fifty Cents. Cette figure de macho, Riad Sattouf l’a très bien caricaturé avec Pascal Brutal(2)Fluide Glacial, 3 tomes, 2006-2010.. Je voulais l’exploiter dans ma BD, tout en parlant d’événements qui m’étaient plus familiers comme les petites mésaventures amoureuses de mes copains et moi : les « sexfriends », les expériences sur internet… La figure du loup n’était qu’une sorte de clin d’œil, une reprise de l’exploitation métaphorique de cet animal pour parler de l’homme comme dans la chanson Elle a vu le loup de Renaud, ou même le conte du Petit Chaperon Rouge où le loup est aussi une métaphore sexuelle. Il y a tout un imaginaire autour de la drague et du sexe qui pense l’homme comme un prédateur et la femme comme une proie. Dans Les Drague-misères, je m’amusais avec ces codes qui ne convenaient pas tout à fait aux personnages et qui sont réducteurs, mais les Crocodiles ont amené une vraie remise en cause. Les Crocodiles est un projet féministe, les Drague-misères ne l’était pas.
 
MM : Pourquoi avoir voulu prendre la parole sur le harcèlement de rue ?
TM : Après la sortie du documentaire de Sophie Peeters(3)Femmes de la rue, 2012. et quelques initiatives sur internet, beaucoup de gens se sont mis à parler du harcèlement de rue. Je savais que ma copine en souffrait sans imaginer à quel point. J’ai commencé à questionner mes amies et ma sœur. Elles avaient toutes plusieurs histoires de harcèlement à raconter, mais aussi d’exhibitionnistes, de « frotteurs », de blagues machistes, d’allusions sexuelles. Je pensais au départ inclure ce sujet à un projet plus vaste, pour en faire une sorte de contre-champs des Drague-misères, mais assez vite le harcèlement de rue est devenu le centre du projet. En suivant les témoignages que j’avais reçus, je me suis mis à élargir les séquences au harcèlement au travail, puis dans le couple, jusqu’au sexisme en général.
 
MM : Aviez-vous une idée du public que vous souhaitiez toucher ?
TM : C’est une démarche double, je crois. Je me suis lancé dans ce projet, d’une part pour des gens comme moi, qui ne font pas l’expérience du harcèlement de rue ou du sexisme, et qui n’en sont donc pas conscients. Sans le vivre, c’est facile de se dire que c’est rare ou d’en minimiser la gravité. D’autre part, je le fais sans doute aussi pour mes amies que cela affecte et qui sont heureuses de voir leurs histoires dessinées, sans moquerie ni culpabilisation de la victime. Ce double public ne suit pas entièrement la ligne femme/homme, du moins pas autant qu’on pourrait le croire : certaines femmes passent peu de temps dans la rue, ou ne connaissent pas le harcèlement et d’autres ont un jugement très dur envers les personnes qui témoignent leur reprochant leur faiblesse ou de jouer les victimes. J’espère que les témoignages dessinés permettent un peu d’empathie, car dans la réalité, il est souvent difficile d’avoir exactement la bonne répartie, et parfois, même avec la meilleure défense, il en faut beaucoup pour se débarrasser de certains harceleurs ou pour ne pas se laisser affecter par ce genre d’évènement.
 
MM : Pourquoi avoir choisi d’adapter des témoignages ?
TM : Le projet a été conçu comme tel dès le début. Je pense qu’il est important, particulièrement sur ce genre de sujet, de puiser sa source dans le réel et non dans un univers fantasmé préexistant. En lisant et en dessinant des témoignages, mais aussi en interrogeant mes amies, je crois avoir évité pas mal de clichés. Beaucoup de mythes, souvent réactionnaires, consistent à laisser croire que le problème n’existe pas, qu’on ne peut rien y changer ou que c’était mieux avant. Par exemple certains s’imaginent que le harcèlement ne concerne que les jolies filles habillées très sexy et que les hommes qui se permettent ce type de comportement sont de pauvres banlieusards en manque de sexe, car ils n’ont pas les moyens d’aller en boîte, ou qu’ils manquent de respect aux femmes parce que ce ne serait pas dans la culture latine/arabe/méditerranéenne (alors qu’il y est au contraire beaucoup question de respect de la femme même si le féminisme, c’est une autre histoire…). Les sites Hollaback et stopharcelementderue.org recensent et démontent ce genre de mythes. Pour moi, si des solutions existent, elles reposent sans doute sur une compréhension réaliste de ce sujet et une pédagogie adaptée comme le proposent beaucoup de féministes et d’associations de terrain. Il est aussi évident que je ne pouvais pas reposer sur ma propre expérience, quasi-inexistante.
PHOTOcroco

Thomas Mathieu

Thomas Mathieu est un jeune auteur/blogueur de bande dessinée. Il a sorti quelques albums en vrai papier, des histoires de drague et de couples flirtant avec l’autobiographie, et quelques échappées dans la fiction de mauvais genre. En parallèle, il continue à expérimenter sur le web, que ce soit sur son blog, avec Les Autres Gens de Thomas Cadène, EspritBD, ou le Professeur Cyclope. Il travaille en ce moment sur le tumblr Projet Crocodiles.

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quote-02-02-02J’ai appris comment raconter des histoires en écrivant mais, au fond de moi, je suis une conteuse.

MM : Avez-vous défini une ligne éditoriale pour la publication des histoires que vous recevez ?
TM : Je n’ai pas de ligne éditoriale préétablie. Je me laisse guider par les témoignages qui me parviennent. J’essaie de dessiner les anecdotes qui me semblent représenter au mieux l’ensemble des témoignages. Je ne recherche pas l’histoire exceptionnelle la plus horrible ou la plus loufoque, mais juste des expériences malheureusement banales. La publication sur internet me sert de garde-fou : si je me mettais à faire n’importe quoi, les lecteurs et lectrices me rappelleraient à l’ordre.
 
MM : Le site recense beaucoup de liens sur le harcèlement de rue. Quelle a été la part de recherches documentaires ?
TM : Je n’avais pas fait beaucoup de travail de documentation avant de me lancer, j’ai dû me rattraper pendant la réalisation. Assez vite, il m’a semblé important de montrer que je n’étais pas le seul à recenser des témoignages et quelles étaient mes inspirations. Quand mon blog a commencé à être de plus en plus suivi et que des lecteurs s’insurgeaient contre les situations décrites, ou trouvaient certains témoignages effrayants, il m’a semblé important de leur donner des liens d’associations comme Stop-Harcèlement-de-rue, Hollaback et Garance d’Irene Zeilinger, qu’ils aient envie de s’impliquer dans la lutte contre le harcèlement ou simplement pour que mon blog transmettent des informations supplémentaires sur le sujet.
 
MM : Pourquoi avoir également illustré des points plus pratiques comme dans votre billet « réagir en tant que témoin » ?
TM : Le projet a provoqué de vives réactions et, de fait, un besoin de savoir comment réagir, de conseils ou de pédagogie. En faisant lire les planches, j’entendais de la part des gens soit des remarques sur leur propre façon de répondre ou de se défendre, soit une incompréhension de ces comportements et de l’impassibilité des témoins. Je me suis donc renseigné pour transmettre du mieux que je pouvais des éléments de réponse. La première note présentée de cette façon se base en grande partie sur le livre Non, c’est non, Petit manuel d’autodéfense à l’usage de toutes les femmes qui en ont marre de se faire emmerder sans rien dire d’Irene Zeilinger, qui est entièrement lisible en ligne.
 
MM : Quelle plus-value apporte le dessin dans le traitement du sujet ?
TM : J’espère avec le dessin faciliter la lecture et l’identification aux témoignages. L’autre intérêt est de me poser des questions sur la représentation du harcèlement et de la violence. Je suis obligé de réfléchir aux choix de « mise en scène » de manière moins légère que je pourrais le faire si ce n’était pas des histoires vraies, ou s’il s’agissait d’un sujet moins grave. J’espère que ce travail me poussera à continuer à me poser des questions même dans mes bandes dessinées de fiction.

 quote-02-02-02Aujourd’hui, quand quelqu’un me demande à quoi ressemble mon monde, je peux lui dire de regarder à travers le miroir.

MM : L’accueil reçu par votre initiative, s’il était bienveillant pour une majorité de lecteurs, s’est également révélé virulent par des accusations de racisme ou de misandrie − que vous n’hésitez d’ailleurs pas à publier sur le site. Comment gérez-vous ces réactions ?
TM : On m’avait prévenu qu’en faisant un projet un peu féministe, je me ferais attaquer. C’est effectivement arrivé. Beaucoup de commentaires se ressemblent : « le harcèlement de rue ça n’existe pas ou peu », « tous les hommes ne sont pas comme ça », « il y a des problèmes plus importants à l’étranger », « moi aussi en tant qu’homme je souffre du sexisme ». Sur ce point, j’ai reçu un mail d’une personne en grande souffrance, sans doute en dépression, qui rejetait les malheurs de sa vie sur la libération des femmes qui serait allée trop loin faisant des hommes les esclaves des femmes, qu’il transformait en boucs émissaires. Comme je l’ai dit, de nombreux sites offrent des réponses à ces arguments. Seulement, les personnes auxquelles j’ai été confrontées ne s’intéressaient pas aux contre-arguments, en tout cas pas suffisamment pour se renseigner par elles-mêmes. Il n’est pas facile de changer d’avis dans un débat, surtout quand il s’agit de reconnaître des limites à sa vision du monde. J’espère secrètement que les idées continueront de faire leurs chemins jusqu’à ce qu’un jour il y ait un déclic ! J’ai aussi récemment subi une attaque plus organisée qui ne s’en prenait pas tant à moi qu’aux femmes en général et en particulier les féministes, les homosexuels, les lesbiennes et les transgenres. Ces attaques assez violentes véhiculaient une idéologie réactionnaire, plus ou moins cachée derrière le second degré ou la défense de droit des hommes. Je ne sais pas trop comment y répondre, mais des personne comme Mar_Lard, AC Husson, Myroie, ont tiré la sonnette d’alarme et rendu publiques ces attaques en les exposant et en les nommant pour ce qu’elles sont : de la discrimination et des menaces. Non seulement, cette mise en lumière permet de constater la vivacité de l’antiféminisme, de l’homophobie, et de la transphobie encore aujourd’hui mais j’espère surtout que ces gens sont responsabilisés face à leurs propos et leurs actes qui ont des conséquences pour les autres, qui pourraient aussi se répercuter sur eux, car, oui, le harcèlement, les appels à la haine, la divulgation de données personnelles et le détournement railleur de photos de victimes, c’est illégal.
 
MM : Un recueil des dessins du site va paraître, quelle forme prendra-t-il ?
TM : Dans la version papier, les histoires du site seront triées par thématiques pour apporter une expérience de lecture différente. En fin d’album, le lecteur trouvera de nombreuses informations dont quatre postfaces (signées Anne Charlotte Husson, Lauren Plume, Irene Zeilinger et Stop harcèlement de rue) qui permettront un éclairage plus large par des personnes ayant travaillés sur le terrain, mais qui livreront également des pistes pour celles et ceux qui voudraient s’engager plus en avant, un peu comme les liens de mon blog. J’espère que ce livre pourra être utilisé comme un outil de prise de conscience ou pour transmettre des stratégies pour combattre le harcèlement de rue mais également que le poids des témoignages réunis puisse ébranler quelques certitudes.
Publications
  • Pipi Rouge, autopublié, 2009.
  • Gaza, (collectif) La Boîte à bulles, 2009.
  • Les Drague-Misères, Delcourt, « Shampooing », 2010.
  • Bimbos versus chatons tueurs, Manolosanctis, 2011.
  • La DreamTeam, collectif, autopublié, 2011.
  • Le Type de la photo, L’employé du moi, 2011.
  • AAAAAAAAH, Ma Copine est une Extra-Terrestre, Collectif Moule-à-Gauffres, 2013.
  • Intinimitié Amoureuse, avec Mirion Malle, Warum, 2013.
  • Les Autres Gens 12-13, 14-15, collectif dirigé par Thomas Cadène, Dupuis, 2014.
  • Le Portail, avec Martin Wautié, Professeur Cyclope, 2014.
  • Les Crocodiles, Le Lombard, 2014.
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References   [ + ]

1. Delcourt, « Shampoing », 2010.
2. Fluide Glacial, 3 tomes, 2006-2010.
3. Femmes de la rue, 2012.

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