Susin Nielsen, l’humour à toute épreuve

Entretien avec Susin Nielsen, auteure

entretiens_icon

Depuis leur arrivée en France en 2012, les romans de la Canadienne Susin Nielsen ont un franc succès grâce à leur mélange d’humour, d’espoir et d’émotions fortes. Rencontre avec l’auteure du célèbre On est tous faits de molécules à l’occasion de la parution de son dernier livre, Les Optimistes meurent en premier.

Aude Biren : Même si vos deux premiers romans ne sont pas parus en France dans le même ordre qu’au Canada, le lecteur français s’aperçoit vite que les personnages de vos différents livres sont liés entre eux. Comment créez-vous cette constellation, et dans quel but ?

Susin Nielsen : Ce n’était pas prémédité ! J’avais déjà bien avancé dans mon deuxième roman lorsque je me suis rendu compte qu’il existait une connexion entre deux de mes héroïnes. Depuis, je cherche des moyens de faire des clins d’œil aux livres précédents. C’est une manière de fidéliser les lecteurs pour qu’ils se sentent proches de mes personnages et de mes romans, mais c’est aussi un moyen de garder en vie certains héros ou héroïnes, de savoir comment ils se portent sans pour autant écrire une suite à leur histoire. Je me suis beaucoup amusée à créer ces liens, mais il faut évidemment que cela ait un sens : je ne peux pas faire intervenir n’importe qui, n’importe quand.

AB : Cosmo, personnage de Dear George Clooney, fait justement une nouvelle apparition dans Les Optimistes meurent en premier. Malgré son passé compliqué, il a réussi à avancer entre les deux récits. Cette évolution est-elle pour vous une façon d’envoyer un message optimiste aux jeunes lecteurs ?

SN : Je n’ai pas pensé à un message pédagogique aussi fort ; c’était un petit peu plus égoïste que ça. Cosmo est effectivement celui qui revient le plus souvent. Parfois, c’est comme s’il s’imposait à moi. Par rapport à son passé douloureux, il me semblait évident qu’il s’intéresserait aux jeunes en difficulté et qu’il deviendrait thérapeute auprès d’eux.

AB : L’héroïne des Optimistes meurent en premier a 16 ans, tandis que certains de vos précédents protagonistes étaient plus jeunes. Comment choisissez-vous l’âge de vos personnages ?

SN : Cela correspond à ce que je vis moi-même : j’ai vu mon fils grandir, vivre sa première histoire d’amour et souffrir. Avec Les Optimistes meurent en premier, j’ai voulu écrire une romance réaliste, sans pétales de roses sur le lit ni papillons qui scintillent. Quant à l’âge des personnages, celui de mon prochain roman aura presque 13 ans, tandis que le suivant en aura 17. J’alterne entre le début et la fin de l’adolescence. J’aime écrire pour ces tranches d’âge car c’est un moment où l’on se construit, où l’on apprend qui on est, où l’on bâtit ses propres valeurs morales… et où l’on vit beaucoup de premières fois.

AB : Cette romance ancrée dans le réel est décrite avec beaucoup de délicatesse. Selon vous, faut-il être pudique quand on écrit pour les adolescents ?

SN : Je serais absolument révulsée par l’idée d’écrire des scènes trop explicites ou trop sensuelles sur une adolescente. Je pense d’ailleurs que le lectorat canadien n’apprécierait pas forcément. Dans beaucoup de romans, notamment aux États-Unis, les premières expériences sexuelles se passent très mal et ont des conséquences désastreuses : la jeune fille peut tomber enceinte, attraper une maladie… Ce qui me tenait à cœur, c’était de parler d’une première fois qui se déroule très bien, parce qu’il en existe ! Je voulais que la fille soit active, décisionnaire, consentante, en pleine possession de ses moyens, et qu’elle vive une première expérience sexuelle positive.

AB : Nous avons parlé de l’optimisme de vos livres, mais tous vos héros n’ont pas la vie facile : parents divorcés ou morts, T.O.C., séquelles post-traumatiques… Pourquoi structurez-vous vos récits autour de ces problèmes intimes ou de société ?

SN : Les événements traumatiques aident à construire des histoires qui valent le coup d’être racontées. Certains problèmes rencontrés par mes personnages sont très sombres, comme dans Le Journal malgré lui de Henry K.Larsen ou Les Optimistes meurent en premier. D’autres livres traitent de sujets difficiles mais plus communs, comme Dear George Clooney qui parle du divorce. Par ailleurs, je ne m’étais pas rendu compte que j’écrivais souvent sur les parents séparés jusqu’à ce que mon éditrice me le fasse remarquer. Quand je lui ai donné le premier jet des Optimistes meurent en premier, elle m’a demandé si je pouvais envisager de le réécrire de façon à ce que les deux parents soient ensemble. C’est ce que j’ai fait, et ils ne se séparent finalement qu’à l’issue du roman. Il faut ajouter que cela rejoint mon histoire personnelle : ma mère m’a élevée seule et, quand j’ai rencontré mon père plus tard dans ma vie, j’ai découvert que j’avais des demi-frères et sœurs. J’ai traversé dans mon enfance toutes les étapes classiques d’une famille décomposée et recomposée. Mais dans mon prochain livre, il y aura bien un couple heureux de parents, et ce seront deux femmes lesbiennes.

AB : L’humour est une constante de votre style. Le considérez-vous comme nécessaire pour aborder sereinement des thématiques aussi dures ?

SN : C’est fondamental, oui. Je n’aime ni lire ni écrire des textes trop sombres, mais je ne m’assieds pas devant mon ordinateur en me disant : « ça va être drôle, aujourd’hui » ! Cela me vient naturellement. Par exemple, dans mon prochain roman, les deux mamans du héros ont fait appel à un « donneur de sperme » et, quand il était petit, le personnage ne comprenait pas cette expression. J’ai donc imaginé qu’il la prononçait « donut de sperme ». J’ai noté cela dans un carnet et je compte bien utiliser cette idée dans le livre !

AB : Autre élément remarquable, notamment dans votre dernier roman : la parité filles-garçons absolue. Était-ce une volonté manifeste de votre part ?

SN : C’est en effet une question importante mais, une fois encore, ce n’est pas conscient de ma part. Dans mes deux prochains romans, encore inédits en France et au Canada, les personnages principaux seront des garçons. Le choix du héros dépend de la petite voix qui commence à me parler, du personnage qui arrive dans ma tête. Étrangement, il m’est plus facile d’écrire avec la voix d’un garçon que d’une fille. Peut-être parce que j’ai un fils… qui n’a pourtant rien à voir avec les personnages masculins de mes romans.

AB : Vous semblez inclure dans vos livres de nombreux éléments de votre vie intime: votre passé familial, la vie de votre fils… Vos romans se situent à Vancouver. Quelle est pour vous l’importance de cette ville dans laquelle vous vivez et écrivez ?

SN : Toutes mes intrigues se déroulent à Vancouver parce que j’aime voir mes personnages évoluer dans des endroits que je connais. Je sais dans quelles maisons vivent Ambrose et Henry, même si leurs occupants ne sont pas au courant qu’un personnage de fiction vit avec eux ! Dans mes prochains romans, en revanche, l’action aura lieu à Toronto et à Paris. J’espère que les lecteurs apprécieront ce changement de lieu.

AB : Selon vous, vos romans s’adressent-ils plutôt à des grands lecteurs ou à des adolescents qui, a priori, n’aiment pas lire ?

SN : Mon lectorat est fait de deux catégories. D’un côté, certains lisent de tout, tout le temps, et connaissent tous mes ouvrages. Toutefois, je préfère la seconde partie des lecteurs : ceux qui disent (ou dont les parents disent d’eux) « je déteste lire, mais j’ai adoré ton roman ». À mon avis, ce n’est pas l’amour de la lecture qui leur manque ; ils n’avaient simplement pas rencontré le bon livre.

AB : Dans On est tous faits de molécules, vous citez cette phrase d’Albert Einstein : « le monde est dangereux à vivre non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire ». Est-ce le message que vous souhaitez transmettre à travers vos livres ?

SN : Bien sûr. Chaque jour, des élèves sont victimes de harcèlement au collège, des adultes se font malmener au travail, maltraiter dans leur couple… Nous avons tous les moyens de dire stop ! Il faut se défendre, empêcher les personnes nocives de détruire la vie de tant de gens. Par ailleurs, je suis canadienne ; mon pays est juste à côté des États-Unis et de Donald Trump. S’il arrive quelque chose aux Américains à cause de leur idiot de président à perruque, je me sentirais très impuissante de ne rien pouvoir faire pour ce pays si proche du mien. Pour ne pas rester là, les bras ballants, je me suis abonnée à plusieurs journaux américains comme le New York Times ou le New Yorker, afin d’encourager la liberté de la presse. J’essaie de faire passer ce message d’engagement contre l’oppression dans mes livres, avec une touche d’humour et d’espoir : pour moi, il est impossible de se lever chaque matin si l’on n’espère en rien.

Aude Biren

Aude Biren

Aude Biren est comédienne, auteure et formatrice. Entre littérature de jeunesse et théâtre, elle utilise son expérience professionnelle et universitaire pour concevoir et animer différents types d’ateliers (écriture, lecture à voix haute, théâtre, prise de parole en public…) notamment pour Lecture Jeunesse, l’Université de Cergy-Pontoise et divers établissements culturels et scolaires. Elle continue de mener en parallèle son activité artistique, majoritairement destinée à la jeunesse.

Propos recueillis et mis en forme par Aude Biren

 

Retrouvez notre n°165 Sciences et lecture

Achetez ce numéro