Traduire pour la jeunesse, un jeu d’enfant ?

Compte-rendu de la table ronde du 5 décembre 2016, SLPJ de Montreuil

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Lors du Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil 2016, l’ATLF (1) Association des Traducteurs Littéraires de France posait la question suivante : traduire pour la jeunesse, un jeu d’enfant ? Rose-Marie Vassallo, traductrice de plusieurs centaines de romans, dont les célèbres Désastreuses Aventures des orphelins Baudelaire, et Alice Marchand, traductrice d’albums, de romans pour adultes et pour la jeunesse, ont démontré que si la traduction relève souvent du jeu – sur les mots, sur les sons, sur les sens –, il s’agit surtout d’un travail aux difficultés sans cesse renouvelées.

La France est l’un des pays qui traduisent le plus au monde. Au sein de l’édition jeunesse, les traductions représentent 12 % des publications (contre 3 % aux États-Unis, par exemple) (2)Voir le panorama « Traduction ou création, que lisent les ados français ? » par Morgane Vasta, revue n°160, p. 4 . Les traducteurs sont donc très sollicités mais leur rémunération demeure faible. C’est notamment le cas pour les albums, « qu’on traduit comme on mange un morceau de chocolat », d’après Rose-Marie Vassallo – en d’autres termes, principalement pour le plaisir. Pour les deux traductrices, la rémunération de leur profession reste problématique : traduire prend beaucoup de temps. Si le salaire ne suit pas, le temps consacré au texte sera moindre, et la traduction forcément de moins bonne qualité. D’autant plus que le traducteur vit au plus près de l’ouvrage pendant des semaines, parfois des mois : « Comme dans un mariage, on finit par voir tous les défauts du texte ; Il vaut donc mieux avoir dès le début une forte attirance pour la langue traduite et pour le titre sur lequel on travaille », affirme Rose-Marie Vassallo.

Comme dans un mariage, on finit par voir tous les défauts du texte.

Jurons et registres de langue : les « cas de conscience » du traducteur jeunesse

Bien que l’album soit comparé à une friandise, il présente tout de même quelques aspérités. Comme la poésie, il exige d’atteindre le degré maximum de la concision ; une difficulté renforcée par le fait que le traducteur ne peut pas utiliser toute l’étendue du vocabulaire et de la syntaxe lorsqu’il travaille sur un texte pour les tout-petits. Quant aux romans jeunesse, si leur vocabulaire peut être plus vaste, il faut tout de même, d’après Alice Marchand, argumenter parfois face à l’éditeur pour défendre un choix de terme compliqué. De manière générale, en littérature jeunesse, le problème du registre se pose souvent. Rose-Marie Vassallo se rappelle avoir cherché la bonne manière de traduire le « Where are you ? » d’un enfant qui cherche son grand-père dans un supermarché. Devait-elle opter pour « Où es-tu », « Tu es où » ou encore « T’es où » ? Ces nuances n’existent pas en anglais. En français, fallait-il adapter la langue à celle utilisée par les enfants habituellement ? Faut-il réduire l’accès du jeune lecteur à un seul français, celui qu’il connaît déjà et entend au quotidien ? Cette alternative revient régulièrement pour les traducteurs jeunesse. Le dilemme peut aussi exister en littérature générale, mais de façon moins fiévreuse.

Faut-il réduire l’accès du jeune lecteur à un seul français, celui qu’il connaît déjà et entend au quotidien ? Cette alternative revient régulièrement pour les traducteurs jeunesse.

Alice Marchand a rencontré les mêmes questions dans son travail sur des romans pour préadolescents. Souvent écrits dans un registre oral à la première personne, les romans anglo-saxons se permettent de légères grossièretés qui, une fois traduites, deviennent énormes. Elle se rappelle par exemple un personnage qui jurait « Jesus ! », en anglais, à longueur de pages. Donner « Jésus ! » comme exclamation fétiche à un ado français n’aurait pas eu le même effet ; pour coller au registre original, « putain » aurait été plus adapté, mais inacceptable dans un texte pour la jeunesse… Alice Marchand se renseigne auprès des adolescents de son entourage pour vérifier que telle expression ou tel mot est naturel dans la bouche d’un jeune personnage, mais évite les termes trop à la mode qui risqueraient de faire vieillir le texte rapidement.

On écrit dans sa langue, pour sa langue ; lorsque le texte voyage, il ne nous appartient plus.

 

Être traduite à l’étranger : témoignage d’une auteur-traductrice

Étant elle-même auteur d’albums, Rose-Marie Vassallo a été traduite par d’autres. Pour montrer le peu d’importance parfois accordée aux auteurs traduits, elle raconte qu’elle a appris que l’un de ses albums avait été exporté seulement une fois la publication achevée, en recevant un service de presse. Son nom était imprimé sur un autocollant posé sur la couverture du livre ; en l’enlevant, elle s’est aperçue que rien n’était écrit en-dessous. L’éditeur avait tout simplement oublié que l’album traduit avait un auteur ! Enfin, l’ouvrage avait été étonnamment allongé en anglais et, surtout, le jeu sur les temps avait été lissé (tout était au prétérit). Rose-Marie Vassallo a cependant reçu ces changements comme une leçon d’humilité : « On écrit dans sa langue, pour sa langue ; lorsque le texte voyage, il ne nous appartient plus. Il faut laisser carte blanche au traducteur pour qu’il se l’approprie ».

Propos recueillis et mis en forme par Christelle Gombert

References   [ + ]

1. Association des Traducteurs Littéraires de France
2. Voir le panorama « Traduction ou création, que lisent les ados français ? » par Morgane Vasta, revue n°160, p. 4